MY ABSOLUTE DARLING, de GABRIEL TALLENT

version française audio

*-Je ne sais pas quoi te dire. L’humanité s’autodétruit. Elle chie dans l’eau de son bain. Les humains chient lentement, dangereusement et collectivement sur le
monde. Juste parce qu’ils sont incapables de concevoir l’existence de ce monde. *
(Extrait : MY ABSOLUTE DARLING, version française, Gabriel tallent, Galllemeiste éditeur, 2018, version sonore : Audiolib éditeur, durée d’écoute : 12 heures 52. Narratrice :
Marie Bouvet, octobre 2018)

À quatorze ans, Turtle Alveston arpente les bois de la côte nord de la Californie avec un fusil et un pistolet pour seuls compagnons. Elle trouve refuge sur les plages et les îlots rocheux qu’elle parcourt sur des kilomètres. Mais si le monde extérieur s’ouvre à elle dans toute son immensité, son univers familial est étroit et menaçant : Turtle a grandi seule, sous la coupe d’un père charismatique et abusif. Sa vie sociale est confinée au collège, et elle repousse quiconque essaye de percer sa carapace. Jusqu’au jour où elle rencontre Jacob, un lycéen blagueur qu’elle intrigue et fascine à la fois. Poussée par cette amitié naissante, Turtle décide alors d’échapper à son père et plonge dans une aventure sans retour où elle mettra en jeu sa liberté et sa survie.

Du chaos à la renaissance
*Turtle dégaine le couteau à sa ceinture et le lui donne.
Il le soupèse. Tu sais combien de gorges il a tranché
avec ça ? Turtle baissait les yeux vers son assiette.
42 ? C’est bien ça ? 42 acquiesce papy. *
(Extrait)

C’est un roman qui frappe fort. Sur le plan émotionnel, il est dur. Turtle Alveston est une jeune fille de 14 ans, caractérielle quoique très attachante. En fait, son vrai nom est Julia. Pour tout le monde, elle est Turtle sauf pour son père, Martin qui l’appelle Croquette. Martin est un bipolaire frustré, violent et imprévisible qui abuse de sa fille sexuellement et psychologiquement. Turtle traîne ce boulet pénible et cruel et la plume de Tallent est telle que le lecteur et la lectrice traînent aussi ce boulet, souffrent et sont piégés dans une intense empathie pour l’héroïne. *Ça n’est jamais allé chez nous et ça n’ira jamais. Elle pense : je ne sais même pas à quoi ça ressemble d’aller bien. Je ne sais pas ce que ça signifie. Quand il est au meilleur de sa forme, on va mieux que bien. Quand il est au meilleur de sa forme, il s’élève largement au-dessus de la masse et il est plus incroyable que tout le reste. Mais il a quelque chose en lui : un défaut qui empoisonne tout.* (Extrait) 

Les amis de Turtle sont des armes : fusil, pistolet, elle ne déteste pas les armes blanches. Toutefois, en cours de récit, deux garçons entreront dans sa vie : Jacob et Brett. Jacob en particulier précisera sans le savoir le destin de Turtle. Mais le poids qui pèse sur le coeur de Turtle est lourd. Imprévisible, son père l’agresse de toutes les façons et fait preuve d’une violence inimaginable. Turtle est coriace et pourtant, aussi paradoxal que ça puisse paraître, elle aime son père, ce qui la rend confuse dans ses sentiments. Un effet pervers de l’inceste.

Bien sûr, ses amis ont bien vu qu’il se passe quelque chose, son papy aussi…quelques-uns se sont exprimés sur le danger que représente Martin : * Turtle, ton père est un immense, un titanesque, un colossal enfoiré, un des pires qui ait jamais vogué sur les mers de verveine-citron. Un enfoiré de première dont les profondeurs et l’ampleur de *l’enfoiritude* dépasse l’entendement et défie l’imagination…* (Extrait)

Soit dit en passant, cet extrait est à l’image du langage exprimé dans le texte : très argotique, avec une utilisation démesurée du mot *putain* et ses composés : *putain de merde*, *putain de bordel de merde* et j’en passe. Du mot *con* et ses gentils dérivés : *conne connasse connard*. Notez que cette fois, ce n’est pas une critique.  Pour cette fois, le langage est très ajusté au contexte. J’ai été davantage irrité par l’emploi d’un titre en anglais, même s’il est justement exprimé.

C’est un roman dur, sombre et très violent. Pourtant, c’est un chef-d’œuvre d’écriture car l’auteur a évité le piège du sensationnalisme, du spectaculaire et du voyeurisme. L’absence d’artifices confère au récit une implacable crédibilité pouvant être éprouvante pour beaucoup d’auditeurs et d’auditrices, le caractère dramatique de l’histoire étant amplifié par la narration exceptionnelle de Marie Bouvet qui a le don de trouver le ton juste pour chaque situation.

Tout comme l’écriture de Gabriel Tallent, exempte de poudre aux yeux, le registre vocal de Marie Bouvet a une signature pour chaque personnage, évite les excès tout en demeurant empreint de conviction et de sincérité. Ce roman est un coup de poing au cœur. Soyez-en averti. Il est brutal jusqu’à en être malsain. Plusieurs auditeurs et auditrices pourraient le trouver lourd. En ce qui me concerne, mon évaluation est le reflet de mon ressenti, forcé d’admettre que, lourd ou pas, brutal ou pas, ce récit est une merveille d’écriture.

Si la plume est exempte d’artifices, elle est aussi exempte de censure. Donc la plume est directe et parfois fait mal.

Ce roman est une fiction mais il témoigne d’une réalité cruelle dans laquelle le secret enveloppe la honte et la culpabilité. Les auditeurs et auditrices, spécialement les sensibles doivent être bien au fait du contenu avant de s’adonner à l’écoute.

Gabriel Tallent est né au Nouveau-Mexique et a été élevé sur la côte de Mendocino par deux mères. Il a obtenu son baccalauréat ès arts de l’Université Willamette en 2010 et, après l’obtention de son diplôme, a passé deux saisons à la direction d’équipes de jeunes dans les sentiers dans l’arrière-pays du Pacifique Nord-Ouest. Tallent vit à Salt Lake City.

Bonne lecture
Claude Lambert
le dimanche 22 août 2021

ENTRE DEUX TEMPS

ENTRE DEUX TEMPS

Commentaire sur le livre d’
HÉLÈNE GOFFART

*Ce monde putride et obscur se désagrégeait peu à peu,
et il ne pouvait rien faire pour empêcher cela. Ni sa
révolte ni ses larmes ne modifieraient la réalité. Mais, au
moins, cet univers vérolé était à lui, et à  lui seul. Il en
faisait ce qu’il voulait ou ce qu’il pouvait…Et si cela lui
faisait du bien, ne fut-ce que par moments, c’était
toujours cela de gagné.>
(Extrait : ENTRE DEUX TEMPS, Hélène Goffart, Éditions
Sarah Arcane, 2018, édition numérique, 215 pages)

Nathan, enfant timide et solitaire, nourrit l’ambition de prouver à tous sa valeur. Souffre-douleur de sa classe, puis de son professeur de piano, il vit dans l’angoisse des brimades, jusqu’au jour où il se découvre un extraordinaire pouvoir : le bang. Peu à peu, il apprend à contrôler ce don étrange. Il profite largement de ses avantages, même si celui-ci s’avère redoutable : tous les êtres vivants qu’il touche pendant le bang meurent inévitablement. Mais un jour, le bang se bloque. Tout est figé. Plus rien ne bouge. Nathan abandonne peu à peu tout espoir, renonçant à son humanité, jusqu’à ce qu’il rencontre une vieille femme, Lise, comme lui prisonnière du temps.
Pourquoi tout s’est-il arrêté ? Lise, va-t-elle répondre à ses questions ?

DU TEMPO ENTRE TEMPS
«C’est donc pour ça qu’on nous avait demandé de venir
en Chine ? Pour aider à intercepter un astéroïde ? (1) Et que
devons-nous faire ? Bloquer le temps pour permettre à
des ingénieurs de travailler sur une fusée d’interception ? »
«Lise…voyons. C’est impossible : Les gens extérieurs à notre
faction ne peuvent rester éveillés dans l’entre-deux-temps.»

(Extrait)
(1) l’astéroïde fait 100 kilomètres de long. Au moment d’écrire ces lignes,
nous n’avons pas la technologie pour arrêter un tel bolide géo croiseur »

Ce livre est venu me chercher dès le départ parce que quand j’étais jeune, disons ado, je rêvais de pouvoir maîtriser le temps : l’arrêter, le repartir, voyager vers le futur, explorer le passé. Je m’intéressais donc fortement à cet aspect de la littérature et du cinéma fantastique et de science-fiction. Par exemple, j’ai dévoré la télésérie AU CŒUR DU TEMPS, cette magnifique série créée par Irwin Allen et réalisée avec les moyens qu’on avait dans les années 1960. Dans le livre ENTRE DEUX TEMPS, il n’est pas question de voyage dans le temps, mais bien de BLOQUER le temps…ce qui est déjà pas si mal. En littérature, ce pouvoir a un nom : la chronokinésie. Mais voyons d’abord le contenu.

Voici l’histoire de Nathan, un gamin d’une dizaine d’années au départ. Un garçon timide, pusillanime, solitaire qui n’a qu’un souci : prouver sa valeur : *Comment ? Il avait à ce point travaillé pour montrer sa réelle valeur, et ce connard monumental, ce débile de prof raté, cet artiste de pacotille, le plaçait dans une position où il ne pourrait pas être brillant ? La rage l’envahit…* (extrait) Un jour, Nathan se découvre un don, un pouvoir extraordinaire : Il pouvait provoquer un bang temporel, c’est-à-dire un arrêt du temps. Un don très pratique pour échapper aux durs de l’école, faire des devoirs en retard, et surtout, travailler à prouver sa valeur. Si Nathan apprivoisait le bang, il n’a compris que trop tard ses effets redoutables. Par exemple, si une personne figée par le temps est touchée pendant le BANG, elle meure. Autre exemple des effets du bang, les personnes qui bénéficient du blocage de temps vieillissent trois fois plus vite sans compter une détérioration tous azimuts de l’environnement.

Un jour, un bang est provoqué et Nathan ne peut plus le défaire. Proche du désespoir, Nathan rencontre une vieille femme, Lise de Smet, elle aussi prisonnière du temps, membre d’un petit groupe qui vit la même situation et appelé LA FACTION. Nathan aura des réponses surprenantes à ses questions, mais malheureusement, le BANG ronge son esprit. L’arrêt du temps serait-il définitif? Malgré quelques faiblesses, c’est un livre intéressant. La subtilité réside en fait dans les effets pervers du blocage temporel et les raisons précises d’un blocage prolongé, ce que l’auteure appelle le *temps-sablier*. Le récit est intriguant mais le rythme change presque brutalement quand Lise fait son apparition dans le décor de Nathan. Lise raconte son histoire et là, le récit s’enlise. Il y a des longueurs, de l’errance.

Certains lecteurs peuvent décrocher à ce moment. Toutefois, l’auteure réajuste le fil conducteur de son récit vers le quatrième quart. Le récit de Lise déstabilise Nathan. Il en devient pratiquement fou. Il est intéressant de voir les effets du bang sur les personnages : *Les yeux vides de ce dernier lui faisaient penser qu’il avait perdu la raison depuis longtemps. Il avait l’air tellement mal en point. Sale, confus, blessé… un pauvre garçon ravagé par la solitude* (Extrait) Malheureusement, sur le plan scientifique, l’histoire est totalement sous-développée. Il aurait été intéressant d’insérer dans le récit des règles scientifiques concernant cette notion fondamentale qu’est le temps comme par exemple, la théorie de la relativité.

Une fois bien vulgarisé, le sujet aurait sûrement enrichi l’histoire. J’ai eu aussi de la difficulté à m’attacher à Nathan qui est quelque peu dépourvu d’émotion et de chaleur. Victime du temps, il devenait difficile à saisir. L’empathie n’est pas facile. Malgré tout, l’intrigue est prenante, le sujet est original. Le caractère sombre du récit va crescendo. J’ai trouvé en effet très intéressant de suivre la dégradation entraînée par le blocage du temps. Enfin le livre propose une intéressante réflexion sur la solitude et sur la vie. Un livre intéressant qui a un peu plus que la note de passage…

NOTE : Hélène Goffart est née en 1976 à Bruxelles, ville dans laquelle elle travaille comme enseignante. Elle aime consacrer son temps à sa famille ainsi qu’aux voyages et à la nature surtout si elle est sauvage. L’univers Fantastique, qu’il soit littéraire ou cinématographique l’a toujours fascinée. ENTRE DEUX TEMPS est son premier roman. Au moment d’écrire ces lignes, il n’y a pas de photo disponible de l’auteure. Même pas sur sa page Facebook. Il y en a une chez l’éditeur qui s’est empressé d’imposer un copyright. Ça la regarde évidemment mais je trouve ça moins qu’ordinaire.

Bonne lecture
Claude Lambert
Le samedi 7 novembre  2020

 

CHRONIQUE POST-APCALYPTIQUE D’UNE ENFANT SAGE

Commentaire sur le livre de
ANNIE BACON

*Une école secondaire est une très bonne
place pour soutenir un siège. C’est
également un endroit surprenant pour
échapper à la mort.*
(Extrait : CHRONIQUES POST-APOCALYPTIQUES
D’UNE ENFANT SAGE, Annie, Bacon, Éditions
Bayard Canada, 2016, édition de papier, 120 p.)

« Montréal n’est plus que ruines. Au centre-ville, les hautes tours gisent en piles informes, réduites à leurs plus petites composantes, telles des constructions en légo retournées dans leurs bacs d’origine. Pas un bruit si ce n’est quelques hurlements de systèmes d’alarme qui ne sonnent pour personne. La poussière est à peine retombée : les rats se terrent encore. Dans une rue du Plateau- Mont-Royal, une fille de treize ans marche, tirant derrière elle une valise bleue. » Astride est une jeune fille d’un naturel réservé. Au lendemain d’un cataclysme, elle sait qu’elle n’est pas seule à vouloir survivre…une survie fragile…

LES AFFRES DE LA SOLITUDE
*Il y a bien le dimanche où elle s’octroie un
peu de temps de lecture. Elle s’évade alors
dans quelques romans jeunesse ou bandes
dessinées et, l’espace d’une heure ou deux,
s’enveloppe dans la vie d’un autre.*
(Extrait : CHRONIQUES POST-APOCALYPTIQUES
D’UNE ENFANT SAGE)

Annie Bacon nous offre ici un roman très court. Elle nous entraîne dans un monde ravagé par un choc neurotronique. Ce qui devait arriver par la folie des hommes s’est finalement produit : l’apocalypse. Seuls ceux et celles qui avaient la tête dans l’eau au moment du choc ont été épargnés. Il n’y en a pas beaucoup.

Parmi eux, il y a Astride, une jeune adolescente dont les défis se précisent dès le début de l’opuscule : survivre bien sûr, mais en évitant toutes rencontres car son petit monde est devenu dystopique et barbare. Montréal n’est plus que ruines. Astride n’a pour elle que sa petite valise bleue et son toit est celui de la bibliothèque municipale. Qui penserait en effet à se réfugier dans une bibliothèque.

Astride aura un temps pour pleurer sur la folie du monde avant de se relever les manches : *Ce soir-là dans la bibliothèque, en guettant sa valise, Astride pleure, elle ne pleure pas son passé perdu. Elle ne pleure pas son présent désespéré de jeune fille ayant échappé de justesse à une meute de chiens affamés. Elle pleure le futur rêvé qu’elle n’aura jamais plus.* (Extrait)

Puis notre jeune héroïne déploie toute sa sagesse pour se prendre en main et rester fidèle à ses valeurs : *Lorsque ni le futur ni le passé n’offrent d’asile, aussi bien se garder occupé au présent*. (Extrait) Alors, Astride apprend à se débrouiller et évolue, entourée de ses amis, les livres.

Le récit comprend une petite mise en abyme. On y suit bien sûr Astride, et Armand Beauséjour, un homme aussi victime de sa solitude. Deux récits deviennent en alternance et l’auteure a enchâssé dans l’histoire des extraits de TOUTE L’HUMANITÉ EXPLIQUÉE, ouvrage fictif qui explique l’histoire humaine sur les plans sociaux et culturels entre autres.

Bien que le fond de l’histoire soit dramatique, je l’ai perçue comme un vent léger et tempéré. Il n’y a pas vraiment d’intrigue ni de rebondissements. Il y a la description d’un monde détruit par la folie autodestructrice des hommes, une fresque post-apocalyptique dans laquelle Astride insère résilience et espoir. C’est un livre qui m’a touché. La plume d’Annie Bacon est toute en douceur avec des passages qui deviennent de la poésie.

Et comment ne pas s’attacher à Astride, une jeune fille dont les larmes sont devenues une force, et la sagesse une garantie de survie. Comment ne pas aussi s’attacher à Armand Beauséjour. Il est extrêmement intéressant de voir les deux solitudes évoluer en convergence, ce qui laisse place à une finale magnifique qui n’est pas nécessairement celle à laquelle vous pensez.

C’est un livre tout en douceur qui sacrifie l’action au profit de la psychologie et de l’introspection. La présentation est superbe et prend même des formes audacieuses avec des extraits d’un livre qui développe des thèmes en parfaite compatibilité avec l’esprit du texte, des retours en arrière et des regards sur les autres survivants ainsi qu’une liste de choses à faire avec ici et là des retraits, des ajouts, des modifications, le tout, calligraphié. Comme beaucoup de lecteurs, j’aurais préféré plus d’action.

Ce manque serait pour moi sans doute la seule faiblesse de cet opuscule. Mais étrangement, je n’en ai pas souffert. Je me suis plutôt attardé sur les thèmes qui m’auraient sans doute été chers si j’avais été rescapé d’un conflit : le combat contre la solitude, la transmission des valeurs, la gentillesse, la générosité, la protection de l’environnement et l’amitié aussi qui pourrait bien être un des aboutissements de la quête d’Astride.

CHRONIQUES POST-APOCALYPTIQUES D’UNE ENFANT SAGE est un petit livre touchant, rafraîchissant, porteur d’amour et d’espoir et qui se lit vite. Je le recommande avec plaisir.

Née à Montréal en 1974, Annie Bacon détient un baccalauréat en communication et travaille principalement comme scénariste dans les milieux interactifs. Si elle a fait ses premières armes dans le domaine des jeux vidéos, ce n’est que pour mieux plonger ses lecteurs en plein cœur de l’action et de l’aventure.

Elle est l’auteure des populaires séries Victor Cordi et LE GARDIEN DES SOIRS DE BRIDGE, très bel ouvrage paru en 2015 et qui plonge le jeune lectorat dans un univers rempli de personnages farfelus et de créatures surprenantes. Je cite aussi la série TERRA INCOGNITA inspirée des grands récits fantastiques d’exploration.

Bonne lecture
Claude Lambert
le jeudi 17 septembre 2020

LES FABULEUSES TRIBULATIONS D’ARTHUR PEPPER

Commentaire sur le livre de
PHAEDRA PATRICK

*…Où irait-il ensuite ? Où le mènerait le prochain
indice ? Arthur était trop las pour y réfléchir,
fatigué par le chaos qui régnait dans sa tête.
«un peu de répit par pitié…» , songea-t-il en
tournant un nouveau coin de rue.*
(Extrait : LES FABULEUSES TRIBULATIONS D’ARTHUR
PEPPER, Phaedra Patrick, édition originale : Mira
2015, Bragelonne 2016 pour la présente traduction.
édition numérique, 360 pages)

Un an après la mort de Miriam, Arthur consent enfin à se séparer des affaires de sa défunte épouse. Il découvre alors un bracelet qu’il n’avait jamais vu, et les breloques suspendues à ce bijou par d’épaisses mailles en or massif : Un éléphant, un tigre, une fleur, un livre, un cœur et j’en passe. Toutes ces breloques constituent autant d’énigmes qui lui donnent envie de mener l’enquête. Que sait-il vraiment de celle qui a partagé sa vie pendant plus de quarante ans ?  Sans s’y attendre, il ira au-devant de surprenantes révélations. Une histoire étonnante dont Arthur pourrait bien devenir le héros.

SURPRENANTE QUÊTE SUR LE PASSÉ
D’UNE DÉFUNTE
*En l’espace de quelques semaines, il était
passé du veuf pleurant son épouse défunte
à l’ancien époux qui remettait toute sa
vie en question…*
(Extrait : LES FABULEUSES TRIBULATIONS
D’ARTHUR PEPPER)

Cette histoire est relativement simple. Un an après la mort de sa femme, Arthur Pepper fait une découverte en fouillant dans ses affaires…une découvertes qui allait changer sa vie : *À ma grande surprise, j’ai découvert un bracelet en or caché dans l’une de ses bottes. Je ne l’avais jamais vu, ce bracelet. Il était décoré de nombreux charmes : un éléphant, un cœur, une fleur…* (Extrait).

Arthur allait finir par apprendre que chaque charme a une signification particulière. Il n’avait plus qu’une idée en tête : découvrir l’origine de ce bijou et de chacun de ses ornements et tout savoir sur le passé de sa femme : *Je pensais que Miriam et moi n’avions aucun secret l’un pour l’autre et je découvre que je ne sais rien d’elle. Je suis confronté à tout ce…ce vide, et il faut vraiment que je le comble, quand bien même ce que j’apprendrai me laissera effondré*. (Extrait)

Voilà…ce livre est l’histoire d’une obsession et effectivement monsieur Pepper sera entraîné dans de nombreuses tribulations dont quelques-unes assez extraordinaires. Au départ, le titre est justifié. Je précise que cette obsession ne tourne pas à la folie, loin de là. Nous avons ici les aventures d’un homme sensible, affaibli par la solitude, qui adore ses deux enfants et qui va, dans son enquête, me faire passer par toute une gamme d’émotions. Il y a des moments drôles, tendres des fois plus dramatiques. Notre héros se rend tout simplement compte qu’il connaissait mal sa femme ou du moins son passé. Arthur va jusqu’à réaliser qu’il se connait mal lui-même.

Cette histoire est un peu développée à la manière d’un conte. Il y a une légère touche de fantastique, de l’improbable, de petites morales et des liens relativement faibles entre les aventures. C’est une faiblesse du tout : le fil conducteur est instable mais la plume fluide de Phaedra Patrick réussit à entraîner le lecteur dans les tribulations du héros qui va jusqu’au bout du monde pour satisfaire sa curiosité et à rendre ses principaux personnages attachants.

On est loin du chef d’œuvre. L’histoire manque de profondeur, les enchaînements sont faibles et j’ai trouvé la traduction légèrement douteuse. Toutefois, l’idée de base ne manque pas d’originalité car si l’auteur a négligé certains aspects dans la construction de son récit, elle s’est bien gardée de verser dans le mélodramatique et la fleur bleue.

Elle a créé un personnage profondément humain mû par l’espoir et l’amour, inquiet de savoir s’il était à la hauteur de sa femme. Il y a quelque chose de doux dans ce récit, de léger : *Des oiseaux chantaient çà et là, et un papillon vulcain se posa même quelques instants sur son épaule. –Salut, toi ! Je suis venu me renseigner sur le passé de ma femme, lui dit-il, avant de lever la tête pour le regarder s’envoler.* (Extrait)

C’est léger et rapide à lire. Une aventure par breloque selon le principe de la chaîne d’évènements. Même avec des liens plutôt minces, ça entraîne le lecteur et le pousse à aller plus loin. Ça peut même pousser au questionnement. Par exemple, est-ce une bonne chose d’occulter complètement son passé à son conjoint ou sa conjointe. Comment définit-on la confiance dans ce cas?

Il est un peu difficile de rentrer dans l’histoire. Il y a des longueurs dès le début. C’est un peu tiré par les cheveux mais graduellement, le lecteur peut être poussé à l’empathie comme je l’ai été pour Arthur Pepper. C’est agréable comme lecture mais pas plus. Je suis resté un peu sur ma faim. Hé bien ami lecteur, amies lectrice, *la balle est dans votre camp*.

Phaedra Patrick est une auteure native du Royaume-Uni. Elle est diplômée en histoire de l’art et marketing. Son parcours atypique lui a fait endosser successivement les rôles d’artisan du vitrail, d’organisatrice de festivals de cinéma et de chargée de communication. Elle vit avec son mari et son fils non loin de Manchester. « Les fabuleuses tribulations d’Arthur Pepper » (The Curious Charms of Arthur Pepper, 2016) est son premier roman.

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
Le dimanche 21 juin 2020

ROBINSON CRUSOÉ, livre de DANIEL DEFOE

*Enfin après un dernier effort, je parvins
à la terre ferme où à ma grande
satisfaction, je gravis les rochers
escarpés du rivage et m’assis sur l’herbe,
délivré de tout péril et à l’abri de toute
atteinte de l’océan…*
(Extrait : Robinson Crusoé, Daniel Defoe, ed.
originale : 1719, support audio, version abrégé,
juin 2013, Le livre qui parle éditeur., captation :
Audible. Narration : Yves Adler)

En 1651, Robinson Crusoé quitte York, en Angleterre pour naviguer, contre la volonté de ses parents. Le navire est arraisonné par des pirates de Salé et Crusoé devient l’esclave d’un Maure. Il parvient à s’échapper sur un bateau et ne doit son salut qu’à un navire portugais qui passe au large de la côte ouest de l’Afrique. En 1659, alors qu’il n’a que vingt-huit ans, il se joint à une expédition partie à la recherche d’esclaves africains, mais suite à une tempête il est naufragé sur une île à l’embouchure de l’Orénoque en Amérique du Sud. Il y restera 28 ans avec le non moins célèbre vendredi, un indigène rescapé d’un massacre.

ROBINSON CRUSOÉ
version édulcorée
*Sitôt que j’eus posé le pied hors de ma
palissade, j’ai reconnu qu’il y avait un
épouvantable tremblement de terre. Le
sol sur lequel j’étais s’ébranla trois fois.
et ces trois secousses furent si violentes
qu’elles auraient pu renverser l’édifice le
plus solide qui ait jamais été.* Extrait

J’avais le goût de renouer avec ROBINSON CRUSOÉ mais le livre tel que je l’ai lu dans mon adolescence, c’est-à-dire la version intégrale était long et m’avait laissé ambivalent. Crusoé n’était pas un enfant de chœur. Il trempait dans le commerce des esclaves, aimait l’argent et aimait dominer. Defoe a consacré une large partie de son livre à ces caractéristiques de la personnalité de son héros.

Mais une série d’infortunes a amené Crusoé à s’échouer sur une île sur laquelle il a dû attendre 28 ans avant d’avoir du secours. Or c’est sa vie d’insulaire forcé et la façon dont il a quitté l’île qui m’ont surtout intéressé et même fasciné. Finalement, j’ai découvert une version audio abrégée fort satisfaisante de la vie du célèbre personnage même si son non moins célèbre compagnon, vendredi n’apparaît que dans le dernier quart de la présente version.

Deux aspects de ce récit m’ont particulièrement intéressé : premièrement, l’aventure comme telle. Une fois sauvé des eaux, Robinson devra apprendre à survivre : s’abriter, se protéger des éléments, apprendre à chasser, à conserver les aliments, à composer avec la solitude, surveiller la mer et les signes de la météo et surtout, se protéger des sauvages qui visitent ponctuellement l’île pour l’exécution d’un rituel barbare et cannibale, ce qui l’amènera à sauver et adopter Vendredi tantôt considéré comme esclave, serviteur, ami, frère, fils.

C’est avec habileté et intelligence que l’auteur a fait évoluer Crusoé dans sa condition d’insulaire prisonnier pendant 28 ans dont un peu plus de trois avec Vendredi. Je me suis particulièrement attaché à Vendredi et je sais que je ne suis pas le seul. C’est un personnage bon enfant, un peu naïf, un tantinet paresseux, à l’expression douce mais fort, intelligent et surtout reconnaissant.

L’autre aspect très intéressant de l’aventure de Crusoé est son caractère rédempteur. Bien sûr, on peut être irrité des tendances esclavagistes et colonialistes du personnage mais il faut quand même tenir compte du fait que le livre a été publié en 1729.

L’auteur, Daniel Defoe était lui-même un peu aventurier et ses écrits témoignent du développement culturel et social de son époque. Si je fais abstraction du manichéisme qui caractérise l’époque, Defoe a su mettre son personnage en mode introspectif, Crusoé considérant que son interminable solitude est en fait une bénédiction de Dieu, c’est ce mode de pensée qui lui fera tenir le coup et qui déterminera la suite des évènements.

C’est bien écrit et c’est toute la beauté de la langue française qui est bien exploitée mais la version originale comporte beaucoup de longueurs et de redondances. Le livre n’a pas vieilli. Il s’est même réactualisé si on tient compte du fait qu’il prône un retour vers la nature. Il propose aussi une certaine réflexion sur le droit des humains à dominer d’autres humains. J’ai été surtout captivé par l’esprit d’aventure qui caractérise le récit.

Je veux rappeler toutefois que j’ai écouté la version abrégée. Celle qui se concentre sur le *Robinson Crusoé insulaire*. C’est cette partie que je voulais surtout revivre. Vous ne serez pas plus instruit sur celle-ci si vous lisez la version originale car elle ne consacre qu’un peu plus d’une centaine de pages sur la solitude de Crusoé dans son île.

Enfin un petit mot sur la narration d’Ives Adler. Elle est bien mais le débit est trop élevé et l’intonation est monocorde. Par contre, l’harmonique vocale est un régal et la prononciation impeccable. J’ai passé dans l’ensemble un très bon moment d’écoute.

Daniel Defoe (1660-1731) de son vrai nom Daniel Defoe était un écrivain britannique Très tôt, il s’intéresse à l’écriture et à la politique. En intégrant le parti des Whigs, il combat le gouvernement de Jacques II d’Angleterre puis l’Église anglicane. Il sera condamné au pilori, avant de devenir agent secret en Écosse. Après ses essais et pamphlets provocateurs, Daniel Defoe s’adonne à l’écriture de romans dès 1715 dont « Robinson Crusoé », inspiré de l’aventure d’Alexandre Selkirk, un marin naufragé pendant cinq ans, qui a dû se débrouiller seul pour survivre. Plusieurs des œuvres de Daniel Defoe s’inspirent de la vie politique et économique de l’Angleterre de son époque et ont connu le succès. « Robinson Crusoé », l’œuvre principale de l’auteur, décédé en 1731, reste une des plus célèbres en matière de roman d’aventures. Un opéra lui a même été dédié sans compter les nombreuses adaptations cinématographiques et visuelles.

ADAPTATIONS

Robinson Crusoé a été adapté plusieurs fois à la télévision et au cinéma. À gauche, l’affiche de la production de l’année 2003 avec Pierre Richard et à droite l’affiche d’une production des années 1960.

bonne écoute
Claude Lambert
le dimanche 8 mars 2020

Je m’ennuie, le livre de MICHELINE CUMANT

*Chéri, me demande-t-elle, est-ce ennuyeux de ne rien faire ? –Non mais c’est terriblement fatiguant. On cherche désespérément quelque chose à faire, on fait de tels efforts que quand on l’a trouvé, on en plus l’envie ni le courage. Alors que faire ? -Tu vois, tu cherches déjà.* (Extrait de la première nouvelle du même titre que le recueil JE M’ENNUIE, Micheline Cumant, Éditions BoD numérique, 2005, 200 pages)

Sennuyerconcerne tout le monde et toutes les époques. Que l’on soit un artiste-peintre, une comptable, un chevalier du Moyen-âge, une vache, un soldat en 1940 ou la tour Eiffel, nous sommes tous confrontés à ce vilain parasite que constitue lennui. Ce recueil décrit des personnages qui ont tous un point en commun : ils sennuient dans une vie monotone et grise et cet ennui les pousse à agir d’une certaine façon…logique ou non, selon les circonstances personnelles et historiques. Même les vaches et les pianos peuvent le dire. Il suffit presque déchanger sur la question pour effacer la mélancolie induite par lennui. Ça en est distrayant…

UNE APOLOGIE DE L’ENNUI
*L’ennui de la vie au couvent lui ayant inspiré
d’amener un homme de Dieu au bord du
précipice, la Comtesse en conclut que ce
sentiment est le pire des ennemies de la
vertu.*
(Extrait de la nouvelle DE VERSAILLES AU COUVENT,
recueil JE M’ENNUIE)

Tout le monde est, tôt ou tard, victime de cette plaie qu’on appelle l’ennui. Remarquez, en ce qui me concerne, si j’ai quelques livres près de moi ou à portée, je ne peux pas m’ennuyer. Or comme l’ennui fait l’objet d’un livre, ma curiosité a été piquée. J’ai trouvé l’ensemble original parce que l’auteure semble vouloir vider la question de l’ennui à travers quatorze nouvelles qui développent toutes les facettes de l’ennui : indifférence, solitude, mélancolie, désaffectation, lassitude, personne blasée et j’en passe.

Je n’avais jamais réalisé que l’ennui pouvait avoir autant de tentacules, autant de corollaires. L’auteure utilise un certain pouvoir empathique et va jusqu’à se mettre à la place de la Tour Eiffel : *Des poètes ont fait une pétition contre moi, ils m’ont traitée de lampadaire, de squelette, de cheminée d’usine…et un historien d’art a dit un jour qu’il habitait «au pied du monument le plus laid de Paris»* (Extrait) Et maintenant que Paris a accepté la tour comme symbole, s’ennuie-t-elle toujours?

En plus de décrire et de dénoncer d’une certaine façon les conséquences et implications de l’ennui comme l’errance par exemple qui fait l’objet d’une nouvelle très intéressante du recueil, *Je suis le Seigneur Enguerrand qui ère dans son château retrouvé mais que les murs ne peuvent plus reconnaître…* (Extrait) ou encore le vice, fallait y penser : une tare qui affectait entre autre la dernière maîtresse de sa majesté Louis XV, madame Jeanne Bécu de Cantigny de Vaubernier, un monument d’égocentrisme appelé plus simplement la comtesse du Barry : *L’ennui étant un diable qui poussait au vice, elle chercha dans son entourage quelque personne à séduire ou, à défaut, à tourmenter…* (Extrait de la nouvelle DE VERSAILLES AU COUVENT), l’auteure donne vie et parole à des objets. La tour Eiffel est un exemple.

Un autre exemple m’amène à parler de ma nouvelle préférée dans ce recueil de Micheline Cumant. Avez-vous déjà essayé de vous mettre à la place d’un piano? Avez-vous déjà pensé que cet instrument pouvait s’ennuyer à mourir? Avec une plume d’une remarquable sensibilité, l’auteure nous amène, le temps d’une douce rafale de mots, à devenir un piano…un petit épisode à saveur onirique qui nous fait vivre le quotidien de cet instrument fier et prestigieux : *…j’ai été choisi par cet humain «qui débute», pas grave, il pose les doigts sur les touches, pas très adroit, mais il fait attention. Hélas, il n’est pas patient et quand il n’arrive pas à la fin de son petit morceau, il me crie dessus…* (Extrait de la nouvelle LES GAMMES)

L’auteure donne aussi vie et parole à des animaux comme le suggère la page couverture…encore un peu de cette empathie bien spéciale s’il-vous-plait : Voici la parfaite vie de vache : brouter, ruminer, dormir, regarder passer les trains jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de trains…

J’ai été séduit par ce petit recueil. La plume est fluide et l’expression du langage d’une grande simplicité. L’ensemble est original et je crois que l’auteure a relevé un défi très intéressant en développant un thème un peu abstrait : l’ennui et les différents éléments qui induisent cet ennui : la monotonie, la lassitude, le désœuvrement.

Il faut l’admettre, tout le monde a, tôt ou tard comme une espèce de vide intérieur qui nous enlève goût, volonté et intérêt. Pour les humains, c’est un désagrément temporaire…enfin dans la plupart des cas. Décrire l’ennui des objets apporte à l’ensemble un caractère singulier, original. Et voilà l’ennui schématisé, dédramatisé, dessiné presque à la perfection et qui pousse le lecteur à dire c’est bien vrai tout ça.

Je crois que l’auteure a eu un éclair d’inspiration. Il fallait y penser : décortiquer l’ennui avec distinction, élégance et pour certaines nouvelles, une écriture qui frôle la poésie. Un certain sens de l’humour vient égayer tout l’ensemble. Ce n’est peut-être pas un livre appelé à enflammer la littérature et passer à l’histoire mais je l’ai trouvé intéressant et divertissant et je vous le recommande ne serait-ce que pour sortir des sentiers battus. Je crois que vous ne vous ennuierez pas.

Sur Atramenta.net, Micheline Cumant se présente de cette façon : *violoncelliste de formation, musicologue, professeur de bridge…on fait ce qu’on peut ! J’ai toujours écrit mais il a fallu la venue du Net pour que je me lance dans l’auto-édition. Je suis publiée chez Books on Demand et Amazon create space. Je donne aussi bien dans le roman, le roman policier, le fantastique que dans le livre pratique (musique, partitions, jeux de société). Je décris plus facilement les petits pas-doués que les héros, mon chat est un détective, et mes personnages écoutent Jean-Sébastien  Bach au milieu des tours de la Défense…

Bonne lecture
Claude Lambert
le dimanche 1er mars 2020

ANABIOSE, le livre de CLAUDINE DUMONT

*Ils nous ont choisis. C’est la première pensée claire
qui me vient lorsque j’émerge de mon sommeil. Ils.
Nous. Ont. Choisis. Je n’ouvre plus les yeux en me
réveillant. Je n’ouvre pas les yeux. Je me demande
combien de temps le corps prend avant de
s’adapter à une nouvelle réalité. Ils nous ont choisis.*
(Extrait : ANABIOSE, Claudine Dumont, XYZ éditeur, 2013,
Collection Romanichels, édition numérique, 150 pages)

ANABIOSE raconte l’histoire d’emma, une femme solitaire qui n’ose rien, ne crée aucun lien. Elle a un boulot inutile, bref elle existe sans vivre. Alors pour oublier qu’elle gaspille son existence, Emma boit et elle boit trop, plus que de raison. Un jour, Emma se fait enlever dans sa chambre par deux hommes masqués et se réveille le lendemain dans une pièce vide, entre quatre murs de béton, avec seulement un matelas au sol et une lampe au plafond. Où est-elle exactement ? Qui l’a enlevée ?

Emma tente de comprendre ce qui se passe pendant des jours. Pendant des mois. Bon gré mal gré, elle entre dans une phase de profonde introspection et vous pouvez me croire, Emma passera par tous les questionnements possibles et imaginables entre autres sur la façon dont elle a vécu jusque-là…quand elle était encore en liberté. Le voyage intérieur finit par s’interrompre alors qu’un jour, Emma se réveille et découvre qu’elle n’est plus seule…un homme dort à ses côtés…elle apprendra qu’il s’appelle Julien et qu’il a été enlevé…comme elle…

AVANT PROPOS :
anabiose : Retour à une vie normale après une période où les fonctions normales de l’organisme étaient suspendues, donnant une apparence de mort
litt. une anabiose consiste en la reprise d’une vie active après une diapause prolongée, en particulier après une dessication (wiktionnaire)
Autrement dit…le processus de la résurrection…

CONSCIENCE À LA DÉRIVE
Une douche. Chaude. La sensation de l’eau, l’odeur
du savon. Un détail dans le quotidien. Je me réveille
avec ce manque sur ma peau. Il n’y a pas de douche.
Il n’y a pas d’eau chaude. Il y a le silence. Et l’autre.
Je le regarde dormir. Il est paisible. Quand ses yeux
s’ouvrent, c’est autre chose.

(Extrait : ANABIOSE)

ANABIOSE est un thriller psychologique intimiste et intense. Un voyage dans les méandres d’une conscience solitaire et torturée. C’est l’histoire d’une femme, Emma, qui n’aime rien ni personne. Enlevée par des hommes masqués, elle se retrouve dans une pièce en béton, vide…vide comme sa vie. Commence alors un long voyage intérieur, une exploration introspective profonde et méthodique.

Emma passera par tous les questionnements imaginables, sur elle-même en particulier et sur la façon dont elle a vécu sa vie jusque-là. Un matin, elle se réveille et voit qu’elle n’est plus seule…il y a Julien. Elle ne tient pas à sa présence au départ mais quelque chose commence à couver dans l’âme d’Emma. Et ce n’est pas nécessairement ce qu’on pense.

La première chose que j’observe dans ce roman haletant ce sont les phrases courtes écrites en saccades, plusieurs sans verbe : *J’émerge. Je rêvais de soleil. La sensation du soleil sur ma peau. La chaleur. L’intensité des couleurs sous le soleil de midi. Et le vent. Le vent dans mes cheveux. La caresse du vent d’été sur ma peau. Je ne veux pas ouvrir les yeux. Je veux rester au soleil. Dans le vent. Le vert. Voir du vert. Des arbres. Le bleu du ciel.* (Extrait) Ici, quinze phrases en quatre lignes. Ces enchaînements brusques et irréguliers traduisent une plume hypernerveuse.

Avec ce style fragmenté, Claudine Dumont exploite pratiquement chaque seconde de la vie enfermée d’Emma, chaque respiration, chaque mot qui prend forme dans son esprit. Ça donne au texte une incroyable densité qui m’a littéralement emporté. Pour utiliser gentiment le style de madame Dumont, ça m’a surpris. Ça m’a étonné. Ça m’a emporté. Ça m’a rendu accro. Ça m’a plu.

L’auteure a fait en sorte que le lecteur rejoigne Emma dans son étrange captivité ainsi que Julien qui introduit dans la vie d’Emma une notion d’entraide ce qui est nouveau pour elle : *J’y arrive Emma, mais ça va prendre du temps. Il ne faut pas que tu abandonnes. Reste avec moi. Tu es là ? Emma, tu m’écoutes ? Tu es dehors avec moi. Dehors d’accord ? Dans un grand champ. Un champ immense. Le ciel est bleu…* (Extrait)

Le récit est à la fois simple et complexe : simple parce qu’il n’y a que deux personnages dans cette histoire qui se déroule dans une seule pièce à une exception près et que je vous laisse découvrir. Le questionnement au départ : Comment ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Jusqu’à quand ? Vais-je mourir ? Complexe parce que la psychologie d’Emma est décortiquée. Sa captivité est étrange. Elle est droguée et manipulée pendant son sommeil où on pourvoit à ses besoins nutritifs et hygiéniques.

À intervalles, elle est privée d’une capacité sensorielle et l’auteur dévoile à la petite cuillère tous les éléments d’une redécouverte du caractère précieux de la vie : *Je peux imaginer les notes. Je souris. Il s’arrête. Je fais «encore» avec mes lèvres. Il pianote…je peux imaginer les notes. Je souris. Il s’arrête. Il montre du doigt mon sourire. Il lève le pouce. * (Extrait)

Ira-t-elle au bout de cette découverte. Vous devez lire le roman pour le savoir. Il a 150 pages se lit bien et rapidement. Il suffit de suivre le rythme effréné de la plume de Claudine Dumont.

Maintenant, la grande question : Est-ce que Emma et Julien retrouveront leur liberté? Évidemment je ne peux pas répondre à cette question mais je peux vous dire toutefois que j’ai été sidéré par la finale. Cette finale, vous allez l’accueillir selon votre philosophie de la vie. Pour ma part, je m’attendais à tout excepté à çà.

C’est un premier roman pour Claudine Dumont et je dois dire qu’elle frappe fort. Je n’hésite pas à vous le recommander. Son deuxième livre est aussi disponible et fait l’objet d’un  commentaire sur ce site.

À SUIVRE

BONNE LECTURE

JAILU/Claude Lambert

le samedi 2 février 2019

SEUL SUR MARS, le livre d’ANDY WEIR

*Mon champ est mort. En l’absence de pression
atmosphérique, la majeure partie de mon eau
s’est évaporée. Et puis, la température est
largement inférieure à zéro. Rien, pas même
les bactéries contenues dans mon sol ne peut
survivre à pareille catastrophe.*
(extrait : SEUL SUR MARS, Andy Weir, Bragelonne,
2014, édition numérique, 822 pages)

Une équipe en mission sur la planète Mars doit faire face à une effroyable tempête qui l’ oblige à quitter la planète rouge. La tempête isole Mark qui se retrouve seul, coupé de toute communication avec la terre. Laissé pour mort par son équipe, Mark affronte une à une les difficultés, même celles qui lui semble insurmontables. En principe Mark dispose d’une réserve de 400 jours. Bien sûr, à 400 millions de kilomètres de là,  les scientifiques de la terre finissent par s’apercevoir que Mark est vivant, mais auront-ils le temps de le récupérer avant l’épuisement de ses réserves? Entre temps, Mark devra faire face à tous les dangers dont les monstrueuses tempêtes de sable qui grugent la planète.

549 JOURS DANS LE SABLE ROUGE
*J’ai commencé la journée avec un «thé à rien».
Le thé à rien est très facile à préparer.
D’abord, prenez un peu d’eau chaude, puis…
et puis c’est prêt.*
(Extrait : SEUL SUR MARS)

Seul sur mars est ce qu’on pourrait appeler un thriller survivaliste : un homme, Mark Watney, laissé pour mort par ses camarades suite à une violente tempête sur la planète mars doit survivre 18 mois avant d’être récupéré dans une dramatique tentative de sauvetage.

Tout le récit repose sur l’intelligence, l’ingéniosité, l’astuce, la débrouillardise et le savoir-faire de Watney qui vient prouver ici la véracité du vieil adage : Aide-toi et le ciel t’aidera. Pour chaque problème, et ce ne sont pas les problèmes qui manquent, Mark finit toujours par trouver la solution appropriée. Le fil conducteur du récit se résume en un mot : SURVIVRE.

Bien-sûr, le roman est hautement scientifique, mais Weir a fait de très beaux efforts pour vulgariser le langage scientifique et le rendre accessible. Je ne me suis donc pas senti trop perdu.

Ce qui m’a le plus frappé dans ce récit, c’est l’humour du héros…un humour omniprésent. Étant dépourvue de champ magnétique, Mars ne dispose d’aucune protection contre les radiations solaires. *Si j’y étais exposé, j’aurais tellement le cancer que mon cancer lui-même aurait le cancer*. (Extrait) Disons que la lecture de ce livre m’a arraché rires et sourires. Mais je suis porté à croire que cet humour a fait perdre beaucoup de force aux éléments susceptibles de soutenir la tension dramatique de l’histoire.

Weir a créé un héros sans peur donc je n’ai pas eu peur pour lui…à une ou deux exceptions près. Pour moi c’est une faiblesse, mais elle est compensée par l’action qui se déroule sur terre où les agences comme la NASA sont en mode panique. Ça rétablit un certain équilibre.

Plusieurs critiques littéraires ont comparé SEUL SUR MARS à APPOLO 13 jugeant l’ouvrage de WEIR supérieur. Je ne ferais pas une telle comparaison. Je dirai que SEUL SUR MARS est différent. Le sauvetage de Mark fait l’objet d’une certaine coopération internationale, tandis que dans APPOLO 13 nous avons en présence deux belligérants : les bons américains et les méchants russes. La tension dramatique est plus palpable dans APPOLO 13 et dans SEUL SUR MARS un très grand potentiel imaginatif vient soutenir le contexte scientifique. Les deux récits sont haletants et emportent le lecteur.

Pour ce qui est de l’éternelle question : qu’est-ce que je fais en premier? Lire le livre ou voir le film. Dans ce cas-ci, je n’ai pas hésité une secondes. J’ai lu le livre d’abord et j’ai apprécié l’adaptation après.

Donc pour résumer, j’ai beaucoup aimé SEUL SUR MARS. C’est un récit haletant, très réaliste, crédible sur le plan scientifique, avec un fil conducteur solide. Le héros Mark Watney est comparable au héros de la télésérie des années 80 MACGYVER qui racontait les péripéties d’Angus MacGyver, un aventurier dont la capacité la plus brillante était de combiner l’utilisation des objets courants du quotidien de façon ingénieuse à l’application pratique des sciences naturelles et de l’ingénierie.

L’imagination de Mark combinée à son humour et à son moral toujours maintenu à un haut niveau fait de lui un personnage attachant. Pour un sujet qui est loin d’être nouveau, Andy Weir nous a vraiment pondu un thriller de grande classe.

SEUL SUR MARS AU CINÉMALe livre d’Andy Weir a été adapté au cinéma par le réalisateur Ridley Scott, d’après le scénario de Drew Goddard. Il est sorti en décembre 2015. La prestation de Matt Damon est remarquable.

Andy Weir est un romancier américain né à Davis en Californie le 16 juin 1972. SEUL SUR MARS a été son premier grand défi L’ouvrage a nécessité d’imposantes recherches scientifiques car Weir le voulait le plus exact et le plus crédible possible. Le roman a fait l’objet d’une critique plutôt élogieuse, le wall street journal le qualifiant de meilleur livre de pure science-fiction depuis des années. Au moment où j’écris ces lignes, Weir travaille à un deuxième roman, de science-fiction également, mais plus traditionnel. Titre probable : ZHEK. À suivre.

BONNE LECTURE
Le dimanche 13 janvier 2019
Claude Lambert

JE PRÉFÈRERAIS PAS…

BARTLEBY LE SCRIBE

Commentaire sur le livre d’
Herman Melville

*Ce que j’avais vu ce matin-là me persuada que
le scribe était victime d’un désordre inné, incurable.
Je pouvais faire l’aumône à son corps, mais son
corps ne le faisait point souffrir; c’était son âme qui
souffrait, et son âme, je ne pouvais l’atteindre.*
(extrait de BARTLEBY LE SCRIBE de Herman Melville,
1853, rééd. Gallimard 1996, 90 pages, éd. Num.)

Ayant besoin d’une aide supplémentaire dans ses activités professionnelles, un homme de loi de Wall street New York publie une annonce et finit par engager un nommé Bartleby comme scribe, c’est-à-dire employé aux écritures. Bartleby, homme solitaire et introverti est, au départ, travailleur et volontaire, mais graduellement, il refuse de travailler et répond simplement à tous les ordres que lui donne son employeur *je préfèrerais pas*. Il devient de plus en plus apathique, passif, indolent Le notaire décide donc de renvoyer Bartleby mais a énormément de difficultés à s’en défaire. Il déploie de grands moyens pour ne plus le voir mais rien à faire, Bartleby semble indécollable.

Je préfèrerais pas…
(expression fétiche de Bartleby,
ex. Bartleby le scribe)

BARTLEBY LE SCRIBE est un opuscule étonnant, un petit livre très bref mais qui en dit tellement long. Melville nous plonge dès le départ dans l’atmosphère surannée d’une étude légale de New York où évoluent des personnages étranges : le notaire et ses trois employés appelés uniquement par leur surnom : Dindon, Lagrinche et Gingembre.

Puis arrive Bartleby, étrange personnage solitaire et introverti, engagé par le notaire pour l’assister dans les écritures.  Mais bientôt, le scribe refuse de travailler et répond invariablement aux ordres qu’on lui donne :  *je préfèrerais pas*, toujours au conditionnel, mais le résultat est le même, il ne fait rien et se replie davantage sur lui chaque jour. Le notaire tente de s’en défaire mais sans beaucoup de conviction et c’est là que se manifeste toute la beauté du texte car le notaire est allé au bout de ses ressources pour comprendre et aider l’infortuné Bartleby qui s’est pratiquement limité à son expression fétiche dans le texte.

On n’apprend à peu près rien sur le scribe sauf ce qu’il est maintenant : âme abandonnée, esprit impénétrable, corps statique, sans vie active qui semble ne se nourrir que de biscuits au gingembre. Le scribe refuse de travailler. Chez Bartleby, tout n’est que refus…il refuse de s’ouvrir, de parler, de se détendre, de s’amuser et même de quitter le bureau…ça va jusqu’au refus de vivre…et pendant ce temps, le notaire fait preuve d’une patience quasi surnaturelle.

Ce texte d’une incroyable profondeur m’a touché jusqu’à l’âme. C’est un petit livre marqué par le pessimisme et la mélancolie mais qui, avec beaucoup de subtilité, amène le lecteur à réfléchir sur la condition humaine et la détresse de l’âme, détresse qui ne s’exprime pas et qu’on ne peut ressentir que par empathie.

Cet opuscule, qui ne manque pas de grandeur est aussi porteur de réflexion sur les affres de la solitude, l’espoir et aussi sur une vertu qui a toujours fait défaut à l’humanité : la tolérance.

C’est un texte imprégné de détresse mais inoubliable qui évoque une recherche sur le sens de la vie et sur l’absurdité qui souvent, ne manque pas de la caractériser.

À lire absolument…

On retrouve aussi BARTLEBY LE SCRIBE dans le recueil LES CONTES DE LA VÉRANDA réédité en 1995 chez Gallimard. Ces nouvelles ont été écrites alors que la carrière littéraire de l’auteur était très difficile. Melville ne sera vraiment reconnu qu’après sa mort.

Herman Melville (1819-1891) est un romancier et poète américain. Il est considéré comme l’une des figures marquantes de la littérature américaine avec des chefs d’œuvres devenus incontournables dont Moby dick, Pierre ou les ambiguïtés et les célèbres CONTES DE LA VÉRANDA dans lesquels on retrouve BARTLEBY LE SCRIBE. Influencé par la plume de Fenimore Cooper et Byron entre autres, il commence à écrire en 1845. La véritable consécration est venue bien après sa mort avec entre autres un engouement qui ne s’est jamais démenti pour MOBY-DICK à partir des années 1950 et pour son œuvre en général.

BONNE LECTURE
JAILU
DÉCEMBRE 2014