JOURNAL D’UN DISPARU

JOURNAL D’UN DISPARU

Commentaire sur le livre de
MAXIME LANDRY

*C’est étrange ce matin, c’est comme si
j’étais encore là. Tout autour de moi est
exactement comme je l’ai laissé. *
(Extrait : JOURNAL D’UN DISPARU, Maxime
Landry, Libre Expression février 2015, 176 p.
Édition sonore : Audible studios, 2017, durée
d’écoute : 3 heures 18, Maxime Landry fait la
narration de son propre livre.)

Bertrand a une vie tout à fait normale avec sa famille. Homme travaillant et dévoué, il se surmène dans le but d’assurer un avenir de qualité à sa femme et à ses enfants, qu’il n’aura pas le temps de voir devenir adultes. Tous ses efforts le dirigent, malgré lui, bien loin de ses rêves et de ses ambitions. Tranquillement, il sombre dans la noirceur. La nuit la plus longue de toute son existence.

Journal d’un disparu est le journal post mortem tenu par Bertrand durant l’année suivant son départ volontaire.

UN PANÉGYRIQUE DE LA VIE
*On m’a souvent répété…que notre vie nous était
prêtée. Comme un cadeau que l’on devait rendre
après l’avoir déballé. De ne pas trop en abuser au
risque de la perdre un jour. Moi, la mienne, je n’ai
jamais su quoi en faire, alors je l’ai rendue. *
(Extrait)

Plusieurs se rappelleront de Maxime Landry comme étant le grand gagnant de Star Académie en 2009 et qui, moins d’un an plus tard devenait interprète masculin de l’année. Auteur, compositeur et interprète, Maxime Landry, cet homme-orchestre qui semble vouloir rester éternellement jeune, verse maintenant dans la littérature et propose un premier roman qui m’a vraiment secoué pour ne pas dire quil m’a remis à ma place quant à ce que j’attends de la vie, même à la retraite. Voici l’histoire touchante d’un homme, Bertrand, père de quatre enfants, facteur et restaurateur, deux métiers, trente-six misères. Il est dévoué et même altruiste à ses heures, mais il se surmène, néglige sa santé, sa famille, se détache de ses rêves. Un jour, Bertrand décide qu’assez c’est assez.

Pour ce livre, j’ai choisi la version audio, narrée par Maxime Landry lui-même qui m’a fait vibrer avec sa voix d’adolescent chargée d’émotion et de ressenti. Je n’ai pas regretté mon choix même si je n’ai aucun doute qu’un support papier aurait donné des résultats semblables. Peu importe le support, Maxime brasse les émotions et le lecteur se sent forcément emporté. Trop parler de ce livre reviendrait à vendre la mèche. On pourrait le qualifier de confession post-mortem d’une âme obligée à errer pour un temps pour voir comment les vivants se débrouillent avec la suite. Peut-être pourrait-on parler d’une puissante léthargie, une zone grise ou une plongée dans le film de sa vie, une introspection puissante et ébranlante, une zone mystérieuse qui sépare le rêve de la réalité. Le tout est évidemment assorti de profonds questionnements : *Pourquoi faut-il comprendre quand il est trop tard ? * (extrait) C’est vraiment à vous amis lecteurs, amies lectrices de le découvrir et ce sera, je crois une belle expérience.

Comment qualifier ce livre ? Je dirais une belle complainte, une sorte de mea culpa qui devient au fil du récit un puissant plaidoyer contre le suicide : *En un instant, en une fraction de seconde, en un geste, j’ai changé le cours de votre histoire. Je me suis pris pour Dieu, et c’est vous qui en payez la note*. Ce livre de Maxime Landry, qui est parti d’une chanson d’ailleurs a un caractère autobiographique car le père de Maxime s’est suicidé alors que Maxime était adolescent. Malgré cette dure épreuve, Maxime a évité le piège du misérabilisme et fait plutôt ressortir la vie, avec sa belle signature vocale, comme un don spécial dont il faut prendre soin. Il fait même preuve d’un peu d’humour…parfois noir mais qui arrache quand même un sourire. Il met aussi en perspective l’amour dont on est entouré, tous…la famille, les amis, le conjoint, la conjointe, les enfants et tout ce que ça engendre et qu’on appelle les p’tits bonheurs de la vie. Le narrateur est le personnage principal lui-même et ses propos post-mortems sont de nature à faire réfléchir. Imaginez en effet qu’à votre décès, votre conscience, au lieu d’aller vers la lumière décide de rester un peu en *bas*.

Il y aurait sûrement des observations intéressantes à faire et pas toujours gaies car vous êtes à la fois témoin de la peine engendrée par votre départ, mais aussi de l’hypocrisie et même parfois de l’indifférence. Peut-être décideriez-vous d’essayer d’influencer positivement la vie des êtres chers laissés derrière. À ce titre, le plus beau passage du récit est sans doute le moment ou Bertrand découvre que son fils François a un dangereux vague à l’âme. La détresse de son âme est perçue par Bertrand comme une prière. Le texte est de toute beauté. J’ai savouré et dévoré ce petit livre de 175 pages, environ trois heures d’écoute en une soirée. Je pense que pour une première expérience en littérature, Maxime Landry a frappé fort. Ça vous fait aimer la vie…rien de moins.

Connu surtout pour son succès musical, Maxime Landry est un homme aux 1001 talents. Depuis 2015, il nous le démontre avec brio à la barre de l’animation à Rouge FM (107.5 FM), tous les jours en semaine de 18 h à 20 h sur l’ensemble du réseau. Auteur de plusieurs chansons, Maxime est également écrivain. Il témoigne de sa belle plume dans deux livres : Journal d’un disparu et Tout mon temps pour toi, parus en février 2015 et avril 2016. Tous deux ont été encensés Best-Seller. Maxime est également impliqué dans plusieurs causes et fondations, dont Opération Enfants-Soleil, pour laquelle il co-anime le Téléthon.
(Extrait de la biographie de Maxime Landry publiée sur son site officiel)
Cliquez ici.

Bonne lecture
Claude Lambert
le vendredi  avril 2021

P’TIT BOUT

P’TIT BOUT

Commentaire sur le livre d’
ALEX WHEATLE

*McKay m’a regardé comme si j’étais un extra-terrestre
qui a mauvaise haleine. «…Pourquoi toi ? C’est vrai
quoi… t’es un nabot ! Les canons craquent pas pour
les nabots d’habitude. C’est juste…pas normal. C’est
pas logique…» Je suis sorti de ce gymnase et, pour la
première fois de ma p’tite vie, j’avais l’impression
d’être…grand.*
(Extrait : P’TIT BOUT, Alex Wheatle, Éditions Au Diable
Vauvert, numérique et papier, 347 pages. 2017.
Littérature jeunesse)

Voici l’histoire de Lemar, un ado près de ses 14 ans qui vit avec sa grand-mère, sa mère et sa sœur dans un petit logement au cœur d’une ville anglaise. Lemar est, physiquement, ce qu’on appelle un petit format. Petit mais énergique, Lemar, appelé p’tit bout, caresse de grands rêves. Un jour,  Quand Venetia King, la fille la plus sexy du collège, commence à s’intéresser à lui, une autoroute semble s’ouvrir vers son premier rendez-vous. Mais le chef du gang le plus célèbre de South Crongton a d’autres projets pour lui… Voyons voir comment P’tit bout va se débrouiller pour aller au bout d’un de ses rêves…

 

PETITES LEÇONS D’HUMANITÉ
*Est-ce que je devais l’embrasser sur la joue quand j’aurais
fini de la dessiner ? Est-ce que je devais lui montrer ma
chambre ? … En fait, vaut mieux que j’oublie l’idée du
baiser, j’veux pas foirer mes chances de passer aux étapes
supérieures. Dans deux semaines, on ira peut-être se faire
un ciné ou quelque chose. Ouaip, et c’est là que je lui ferai
du bouche à bouche.
*
(Extrait)

Voici un petit roman léger, drôle et divertissant. Il a un aspect dramatique mais il est développé intelligemment. Voyons ce qu’il en est : C’est l’histoire de Lemar, un garçon de 14 ans, tout à fait normal à une exception près : il est petit pour son âge et d’aspect fragile. Tellement qu’il se fait appeler P’TIT BOUT. Mais il ne faut pas trop se fier aux apparences. Ce n’est pas un détail qui obsède Lemar : *Tout le monde m’ignorait. Parfois, être un minus présentait un avantage. Personne ne voyait en moi un danger ou ne me considérait d’une quelconque importance.* (Extrait) Lemar travaille presqu’à temps plein pour attraper dans ses filets le canon du lycée, la fille de ses rêves: la belle Venetia King. Malheureusement, les plans de Lemar sont continuellement chamboulés par les demandes étranges et capricieuses de Manjaro, un petit truand du quartier sud de de Crongton, un caïd auquel il est difficile de dire non. Or ce petit mafieux est le beau-frère de P’TIT BOUT, ex petit ami de sa sœur Élaine et père de son neveu, Jérôme, le bébé d’Élaine. P’TIT BOUT joue un jeu très dangereux. Un drame est inévitable…je vous laisse le découvrir…

L’attirance de Lemar pour la belle Vénetia devient magnétique : *Elle était si sexy qu’elle m’a donné plus chaud qu’un chili épicé sous un soleil de ouf au Mexique. Mon fantasme de plage hawaïenne a eu raison de tout ce que j’avais d’autre dans la tête.* (Extrait) Les sujets développés dans ce petit roman sont très proches des jeunes : les garçons, les filles, l’éveil des sentiments, les séparations, les familles recomposées…tout ça au beau milieu d’une guerre de gangs et d’une série de règlements de compte qui met Lemar en danger ainsi que sa famille, sa mère, sa grand-mère et bien sûr le petit Jérôme et sa maman Élaine.

P’TIT BOUT est un livre rafraîchissant que j’ai savouré page par page. Lemar est terriblement attachant. C’est un garçon authentique qu’on prendrait plaisir à garder à nos côtés. Dans les petits hics, j’ai trouvé la finale un peu platonique parce qu’elle ne met pas la suite en place. Mais en réalité, Alex Wheatle écrit une trilogie dans laquelle on peut suivre Lemar. Je suis donc content que ça ne s’arrête pas là. Autre petit irritant : le niveau de langage : *Je pensais l’avoir fâchée en n’acceptant pas son argent, mais comment j’aurais pu prendre sa thune alors que je voulais qu’elle soit ma meuf ?* (Extrait) Eh oui, ça se pourrait bien que le langage très argotique déployé dans le texte énerve les québécois. Ainsi les filles deviennent des meufs, les policiers sont des keufs, la maison familiale est une case et bien sûr, les fesses sont évoquées à tous les égards. Ici, on ne fait pas attention, on fait gaffe à ses fesses. On ne s’assoit pas, on pose ses fesses, on ne revient pas, on ramène ses fesses, on ne poursuit pas en justice, on colle un procès aux fesses. C’est un roman à la sauce très…très française. Ça m’énerve, ça me fatigue, ça m’irrite mais P’TIT BOUT est un tel rayon de soleil qu’on passe à côté de ces désagréments. Que je l’aie voulu ou pas, je me suis senti happé par le récit et impliqué d’une certaine façon car j’avais vraiment envie d’aider et d’assister Lemar.

P’TIT BOUT est un récit chaleureux et humain qui brasse un peu les émotions et qui pousse à l’empathie. Faut-il s’en surprendre ? L’auteur, que j’ai envie d’appeler amicalement Alex est né de famille haïtienne, a grandi dans les ghettos pauvres de Londres. Entre autres activités littéraires, il a organisé des ateliers d’écriture dans des maisons de redressement. Il en sait long sur les jeunes et sur leur inépuisable soif de vivre, d’amour et de reconnaissance. Peut-être le récit a-t-il un cachet autobiographique. Une chose est sûre, que vous soyez petit et frêle au point de vous faire appeler *demi-portion*, *minus*, semi-homme, petit format ou autres sobriquets blessants, P’TIT BOUT, le livre d’Alex Wheatle vient nous rappeler que ce n’est pas parce qu’on est petit qu’on manque de grandeur.

Alex Wheatle est un auteur jamaïcain né à Londre et qui a grandi à Brixton où se situe l’action de plusieurs de ses romans… son premier livre, Brixton Rock (1999), raconte l’histoire d’un garçon de 16 ans de race mixte, dans les années 80 à Brixton. Brixton Rock a été adapté pour la scène et présenté au Young Vic en 2010. Sa suite, Brenton Brown a été publiée en 2011. Parmi les autres romans, citons In The Seven Sisters (2002), dans lequel quatre garçons échappent à une vie abusive dans une maison d’enfants; et Checkers (2003), écrit avec Mark Parham, a été publié en 2003. En 2010, il écrit et fait la tournée de l’autobiographie solo, Uprising . Sa pièce, Shame & Scandal , a fait ses débuts au Théâtre Albany de Deptford en octobre 2015. Alex Wheatle vit à Londres. Il a reçu un MBE pour services rendus à la littérature en 2008.

Bonne lecture
Claude Lambert
Le samedi 13 mars 2021

LE DIABLE L’EMPORTE

LE DIABLE L’EMPORTE

Commentaire sur le livre de
RENÉ BARJAVEL

*- … tous vos compagnons sont morts… Oh ! dit
Charles. Et il se rassit. – Par bonheur pour
l’avenir de l’humanité, vous avez été épargné…
Il y eut un court silence. « … et les femmes
aussi… » Les femmes ? Charles n’avait pas pensé
à elles…>
(Extrait : LE DIABLE L’EMPORTE, René Barjavel,
édition originale 1947, présente édition électro-
nique : 2014 par les éditions Gallimard, 240 pages)

Pendant que la Mort Blanche étend sur la terre son linceul glacé, rançon de la dernière guerre mondiale, un ultime combat fait rage au sein de l’Arche souterraine où se sont réfugiés quelques survivants : les femmes se battent pour le dernier homme. Mais voici qu’entre en jeu l’amour, douce et terrifiante nécessité de l’espèce. Sera-t-il assez fort pour sauver le dernier couple, pour laisser une chance à l’humanité ? Et qui l’emportera dans cet ultime face-à-face ? Le Diable, qui ne se résout pas à voir disparaître son divertissement préféré, ou Dieu, jamais las de sa créature, prêt à rejouer le premier acte de l’Éden ?

 

LE BÊTISIER DU FUTUR
*C’était les plus pauvres…qui sentaient la mort leur
courir aux chausses, qui auraient voulu…pouvoir
s’éloigner vraiment…de cet enfer qui risquait à
tout instant de surgir derrière eux et de les cuire,
alors que chaque pas qu’ils faisaient leur semblait
être toujours le même pas sur place, de leurs pieds
de plomb sur le pavé de glu.*
(Extrait : LE DIABLE L’EMPORTE)

C’est un livre dur, noir, à caractère scientifique avec un fond philosophique d’anticipation s’appuyant sur la logique des faits, le principal étant que l’homme ne sera jamais rien d’autre que l’homme : un prédateur manipulateur, dominateur et autodestructeur. C’est tout à fait dans la lignée de l’œuvre de Barjavel qui voit le destin de l’homme tel un avenir bouché dans lequel l’homme tombe dans le piège qu’il a lui-même tendu. En prévision d’une extinction inévitable, un milliardaire fait construire une arche qui sera logée dans les profondeurs de la terre et qui abritera une fusée avec à son bord un homme et une femme sélectionnés pour perpétuer la race humaine après un sommeil cryogénique de 10 ans à bord du vaisseau en rotation autour de la terre.

L’homme étant ce qu’il est et Barjavel étant plutôt borné sur la noirceur de l’avenir, rien ne se passe comme prévu à bord de l’arche. La fusée partira mais pas avec les personnes prévues et le retour est peu probable à cause de l’objet même de la destruction de tout ce qui est vivant sur terre : l’eau drue, un monstre apocalyptique craché en héritage par la troisième guerre mondiale, la GM3, une saloperie qui annihile l’eau…toute l’eau sur terre, toute l’eau dans les airs et…toute l’eau dans les chairs. État permanent…planète finie… Comme dans tous les romans de Barjavel, il n’y a pas d’issue possible, pas de suite, pas d’espoir. Partout dans le texte se ressent la finalité de toutes choses, de toutes vies, conséquence de la folie des hommes. Ce n’est pas tout à fait ce que voulait monsieur GÉ dans sa richesse et dans sa sagesse : *Elle avait une grande admiration, un peu effrayée, pour monsieur Gé. Ce qu’il avait fait était tellement extraordinaire qu’elle pensait qu’il ne pouvait pas ne pas avoir raison. Mais…* (Extrait : LE DIABLE L’EMPORTE)

Il y en a qui disent –Quand tu as lu un Barjavel, tu les a tous lus- Pas tout à fait et peu m’importe. Ce livre m’a impressionné tout comme RAVAGE dont j’ai déjà parlé sur ce site et qui décrit une société étouffée par ses propres progrès et qui revient à l’ère préindustrielle…un cri du cœur pour sauver l’environnement. Il est facile de dire que l’homme s’en va vers sa fin. Fidèle à son style, dans LE DIABLE L’EMPORTE, Barjavel bourre son récit d’éléments qui sont là pour nous aider à mieux nous connaître, à mieux connaître l’homme, la société, à mieux connaître la terre-mère. Le défi avec Barjavel est de trouver dans le récit les petits éléments positifs qui évoquent un peu les blocs légos parce qu’il y a quelque chose à construire : l’espoir, basé sur des faces non pas cachées mais mises en lumière de l’homme comme l’amour, l’empathie, l’altruisme, la philanthropie.

Si les romans de Barjavel étaient d’une opacité irréversible, je ne m’y intéresserais pas. Il y a quelque chose à en tirer : une leçon, une expérience, une idée, une résolution, que sais-je. Autre élément que j’ai trouvé très intéressant : Dans l’Arche construite par Monsieur Gé, abri sensé être indestructible, ce dernier a réuni des gens différents, jeunes hommes et jeunes femmes, sans leur consentement. Les hommes étaient isolés des femmes et suite à une explosion, ceux-ci sont tous morts sauf un. Il sera intéressant d’observer le déploiement d’une véritable folie féminine qui n’est pas sans rappeler la possession satanique. Ce faisant, Barjavel va vraiment au bout de son raisonnement et dans le dernier quart de l’ouvrage, on comprend aisément le titre que Barjavel a choisi pour son récit LE DIABLE L’EMPORTE. Je dirais que dans la deuxième moitié de l’histoire, le lecteur devient pris en étau dans ses propres sentiments, il y a de l’émotion. L’atmosphère a quelque chose d’angoissant.

Ce roman est une plateforme de réflexion sur la destruction du monde et l’annihilation de l’espèce humaine, un thème récurrent dans l’œuvre de Barjavel tout comme d’ailleurs le doute qu’elle laisse planer. C’est glauque, noir, prévisible et pourtant j’ai accroché à l’ensemble du récit à cause d’élément précis : la science déployée : l’eau drue est une trouvaille qui pousse à la réflexion, car avec cette écœurante saloperie, il n’y a pas de rédemption possible. Veuillez excuser la crudité du langage mais il n’y a pas d’autres mots. Autre élément, l’humour. Il n’y en a pas beaucoup mais il compte. Par exemple, cet oiseau gavé au C147 qui devient gros comme une montagne et qui pond un œuf qui pourrait faire des millions d’omelettes. Autre élément parmi tant d’autres, Barjavel me brasse, il me met le nez dans la crasse.

Bref, LE DIABLE L’EMPORTE est un livre qui mobilise. Je le recommande vivement pour la philosophie qu’il sous-tend.

René Barjavel (1911-1985) a exercé les métiers de journaliste, puis de chef de fabrication aux Éditions Denoël avant de publier son premier roman, RAVAGE, en 1943. Revendiquant son statut d’auteur de science-fiction, il est de ceux qui ont permis à cette littérature d’acquérir ses lettres de noblesse. Maintenant une certaine méfiance vis-à-vis de la science et de ses potentialités mortifères, il s’est employé à positionner toute son œuvre du côté de l’homme, prônant une position de tolérance et de compassion, teintée de moralité.

Pour lire mon commentaire sur le livre RAVAGE de René Barjavel, cliquez ici.

BONNE LECTURE
Claude Lambert
le dimanche 7 mars 2021

LE MONDE DE BARNEY

LE MONDE DE BARNEY

Commentaire sur le livre de
MORDECAI RICHLER

*Si je m’aventure dans cette pagaille, dans ce ratage
qu’est l’histoire de ma vie, c’est uniquement pour
répondre aux venimeuses calomnies que Terry
McIver répand dans son autobiographie à paraître*
(Extrait : LE MONDE DE BARNEY, Mordecai Richler,
Éditions Albin Michel, livre de poche, 1999, papier, 600p.)

Mécontent du livre de souvenirs que vient de publier un écrivain qu’il a fréquenté dans sa jeunesse, Barney Panofsky, 67 ans, canadien issu de la communauté juive de Montréal, décide de donner sa version des faits et d’écrire ses mémoires. Passionné de hockey, grincheux, alcoolique, caustique et d’une redoutable mauvaise foi, Barney règle ses comptes : québécois francophones nationalistes, écrivains ratés ou pédants, antisémites, mais aussi ses coreligionnaires, gens de droite, de gauche, personne n’est épargné. Il ne manque pas d’évoquer ses trois mariages et les villes où il est passé au gré de ses diverses activités : Paris, New-York, Toronto et bien sûr Montréal. Autobiographie fictive et drôle.

UN OURS MAL LÉCHÉ
*Je suis un impulsif. Un type qui trouve préférable de
commettre des erreurs plutôt que de regretter ce
qu’il n’a pas fait. Eh bien, dans la catégorie des
erreurs, l’une des pires fut mes fiançailles puis mon
mariage avec Mrs Panofsky II. Ce qui n’excuse
aucunement mon abominable comportement au
cours de notre lune de miel.
(Extrait)

Avec LE MONDE DE BARNEY, vous allez faire la connaissance d’un personnage très singulier : Barney Panofsky, un misanthrope juif de 67 ans, natif de Montréal. Panofsky est un personnage grognon, chialeur et mal embouché en plus d’être très porté sur la bouteille. Panofski sait ce qu’il vaut : *Bon sang ! Me voici, moi, un vieux schnoque de soixante-sept ans qui rétrécit à vue d’œil, affligé d’une queue qui fuit, et je reste toujours incapable d’expliquer un deuxième mariage qui me coûte…dix-mille dollars par mois…* (Extrait) De ce qu’on peut bien penser de lui, Barney s’en contrefout. Ça lui donne d’ailleurs un petit côté attachant, peut-être à cause du destin tragique qui l’attend. Ça peut être dû aussi à la philosophie de supermarché qui caractérise ce personnage perçu par son entourage comme un mufle de première :
*…car c’était encore un temps…où il n’y avait pas un dentiste particulier pour les gencives, un autre pour les molaires, un autre pour les couronnes, un autre pour les extractions, non, un seul abruti se chargeait de tout à la fois*. (Extrait)

LE MONDE DE BARNEY, narré par Barney en personne, ce qui garantit un récit des plus colorés est le dernier roman de la belle carrière de Mordecai Richler, publié en 1997. Il a la saveur d’un testament littéraire mais aussi celle d’une petite fresque sociale qui étudie les mœurs de l’époque, sociales, sportives et politiques et qui décrit surtout un personnage loufoque qui ira jusqu’à être accusé de meurtre. La critique de son entourage passe d’abord par l’idée qu’il se fait de lui-même : *J’étais et je demeure un sale bonhomme, un grincheux impénitent, toujours prompt à me réjouir des fautes de ceux qui me dominent socialement. * (Extrait) Le livre est divisé en trois parties, une pour chaque mariage de monsieur Barney. C’est surtout à la suite de ses relations tordues et conflictuelles avec ses femmes que Barney décide de revoir sa misérable vie et là, il règle ses comptes.

Bien que le récit soit centré sur ses relations difficiles avec madame Panofsky 1, 2 et 3, Barney devient caustique, par la bande, sans jeu de mot, avec les Canadiens de Montréal, les racistes, les féministes, les indépendantistes et même les juifs. Dans son œuvre, Richler aurait même été perçu comme antisémite par sa propre communauté. Tout ça parce qu’il n’était pas content d’un livre de souvenirs publié par un écrivain qu’il a fréquenté dans sa jeunesse, ce qui l’a poussé à écrire ses mémoires. Enfin, *Avant que son cerveau ne commence à s’atrophier, Barney Panofsky est resté fidèle à deux intimes convictions : la première, que la vie est absurde; la seconde, que personne ne peut vraiment comprendre autrui. * (Extrait)

Au cours de la lecture de ce livre, je ne me suis pas ennuyé un seul instant. Difficile de ne pas s’attacher à ce grognon acide. Peut-être parce que moi non plus, je ne crains pas le ridicule mais surtout parce que j’ai décelé chez Barney une sensibilité parfois exacerbée couplée à un mal de vivre profond. Par l’intensité de sa plume, l’auteur amène le lecteur à apprécier davantage la comédie de la vie que son caractère tragique. Malgré un récit en dents de scie, j’ai trouvé le volume riche en imagination, en humour et en vocabulaire. Barney boit comme un trou, fume comme un pompier, on se perd un peu dans sa philosophie désorganisée et effectivement, le récit est parfois dur à suivre sans fil conducteur apparent, mais Barney Panofsky demeure un personnage original, drôle et émouvant qui gagne à être connu.

Mordecai Richler est né en 1931 à Montréal. Il a vécu à Paris, en Espagne et en Angleterre, puis en 1972. Il s’est réinstallé au Canada. Journaliste, mais surtout écrivain renommé, il a publié plusieurs romans dont L’APPRENTISSAGE DE DUDDY. Mordecai Richler est décédé le 3 juillet 2001.

LE MONDE DE BARNEY AU CINÉMA

Extrait de l’adaptation cinématographique LE MONDE DE BARNEY
sortie en 2010 et réalisée par Richard J. Lewis avec Paul
Giamatti, Rosamund Pike et Dustin Hoffman.

Bonne lecture
Claude Lambert
Le samedi 16 janvier 2021

 


L’OEIL DE CAINE

L’ŒIL DE CAINE

Commentaire sur le livre de
PATRICK BAUWEN

*Seth va mourir, il le sait. Le fait qu’il n’ait que douze
ans n’y changera rien. Quelqu’un va venir le chercher
pour le conduire sur la chaise électrique. On lui mettra
une cagoule sur la tête, on lui attachera les poignets
et les chevilles. Puis on le fera griller. C’est aussi simple
que ça. *
(Extrait : L’ŒIL DE CAINE, Patrick Bauwen, Éditions Albin
Michel, 2007, édition numérique, 350 pages)

LE SHOW DE LA FIN=LE DÉBUT DU SHOW
*La scène du hangar disparut. L’image du bas, représentant
la carcasse d’un animal dévoré par les mouches, grossit
jusqu’à envahir l’écran. Sauf que ce n’était pas le corps
d’une bête. C’était celui de Pearl. Thomas demeura pétrifié
d’horreur.  L’image se brouilla…
(Extrait : L’œil de Caine)

L’ŒIL DE CAINE est un roman de type thriller angoissant et très noir. C’est le tout premier roman de Patrick Bauwen publié en 2008 et il frappe fort pour démarrer sa carrière avec un récit ayant pour toile de fond la téléréalité telle que la conçoit Hazel Caine : Dans les émissions ordinaires, le spectateur est roi. Dans la nôtre, il est Dieu. Les gens ont un pouvoir de vie et de mort sur les candidats…virtuellement bien entendu. Ce sont eux qui vous ont élu, vous êtes leur héros.* (Extrait)

Pour faire court, Showcaine sélectionne 10 candidats ayant chacun un secret enfoui profond pour la plupart. L’auditoire aura à trouver ce que c’est et voter. Mais voilà…ça ne se passe pas tout à fait comme les candidats l’avaient prévu…*un vieux psychiatre de renommée internationale est engagé par Showcaine. Comme il éprouve pour vous une certaine affection paternaliste, il vous fait entrer dans l’émission à votre insu, espérant vous refiler goût à la vie. Il donne également le feu vert pour que sa fille y participe. Mais l’un de ses anciens patients guette dans l’ombre.* (extrait)

Dès le départ tout dérape, d’autant plus que le patient en question est un psychopathe tordu, schizophrène, matricide et perturbé par la religion. Mais attention…Showcaine encourage son auditoire à se fier aux apparences. Le petit voyage de départ en autobus devient rapidement une aventure gore avec sexe, torture, mutilation et morts au programme. Un lent carnage, une boucherie.  Et pendant que les candidats meurent un par un, les secrets sont dévoilés à la petite cuillère donnant à l’atmosphère du récit quelque chose de noir, de malsain. Mais qui survivra? Ça prend un gagnant…ça viendra avec de la manipulation, du mensonge et de l’hypocrisie. Le récit rappelle à plus d’un égard LES DIX PETITS NÈGRES d’Agatha Christie. L’ŒIL DE CAINE est bien sûr plus explicite et plus sanglant. Mais les deux ont un point en commun : ils en disent très long sur la nature humaine lorsque celle-ci est confrontée à la peur et au seuil de la mort.

Ce livre est venu me chercher rapidement et j’y suis resté accroché jusqu’à la finale qui m’a laissé pantois. C’est un huis-clos infernal qui montre jusqu’où pourrait aller la télé-réalité si on la laissait faire. Comme je l’ai déjà expliqué à quelques reprises sur ce site, je considère la téléréalité comme une plaie, une errance dont le contrôle est douteux.
L’imagination déployée par l’auteur dans le développement de son récit est d’une redoutable efficacité. Bauwen fait monter la tension sans jamais fléchir jusqu’à la grande finale qui, même si elle est un peu tirée par les cheveux, m’a permis d’apprécier une intrigue très bien ficelée. J’ai eu un peu de difficulté à développer de l’empathie pour les personnages que j’ai trouvés froids et distants. Je crois que l’auteur voulait ça comme ça étant donné la lourdeur des secrets à cacher.

Sans jamais m’attacher aux personnages, j’ai pu apprécier la profondeur de chacun d’eux, graduellement au fil du récit. Certains sont un peu surfaits, je pense entre autres à Peter, un enfant autiste qui a autour de 10 ans. Qu’est-ce qu’un enfant faisait dans le lot? Vous connaîtrez la réponse et vous risquez d’être surpris. L’ŒIL DE CAINE est un des meilleurs thrillers que j’ai lus. La lecture est fluide. Vous devez toutefois vous attendre à des passages extrêmement explicites de nature à soulever le cœur. Comme moi peut-être apprécierez-vous la subtilité de l’auteur déployée entre autres dans le jeu des alliances entre les personnages. Le récit a une dimension sociale et psychologique très intéressante.

Un vrai livre à faire peur…j’ai adoré.

De son vrai nom Patrick Bousket, Patrick Bauwen est auteur français né en 1968. Il dirige un service d’urgences en région parisienne et il vit une partie de l’année aux États-Unis. Il a 40 ans, il est marié et père de deux enfants. Après L’Œil de Caine, son premier roman dans l’univers de la télé-réalité, il a offert aux lecteurs un nouveau thriller très troublant : Monster dans l’univers de la médecine et des disparitions d’enfants. Puis en 2010, il est de retour avec son thriller Seul à savoir. Auteur très talentueux, il est également très accessible et échange volontiers avec ses lecteurs sur sa page Facebook. C’est en 2014 que sort son quatrième roman « Les fantômes d’Eden », Il est également membre de la Ligue de l’Imaginaire. Site officiel de l’auteur : http://www.patrickbauwen.com/

Bonne lecture
Claude Lambert
vendredi 4 décembre 2020

LES FIANCÉS DE L’HIVER

LES FIANCÉS DE L’HIVER

Commentaire sur le livre de
CHRISTELLE DABOS

*Ses deux cicatricesjuraient presque sur la
nouvelle symétrie de son visage, bien rasé,
bien peigné. Lentement, il se tourna vers
Berenilde.
Jai tué un homme. Il avait jeté
cela d
un ton nonchalant, comme une
banalité, entre deux lampées de soupe.*
(Extrait : LES FIANCÉS DE L’HIVER, Christelle
Dabos, premier tome de la saga LE PASSE-MIROIR,
Éditions Gallimard jeunesse 2013, papier, 600 pages)

« Écoute-moi bien, fille…tu es la personnalité la plus forte de la famille. Je te prédis que la volonté de ton mari se brisera sur la tienne.» Ophélie cache des dons singuliers : elle peut lire le passé des objets et traverser les miroirs. Fiancée de force à l’un des héritiers d’un clan du pôle, elle quitte à regret le confort de sa famille. La jeune femme découvre ainsi la cour du seigneur Farouk, où intrigues politiques et familiales vont bon train. Loin de susciter l’unanimité, son entrée dans le monde devient alors l’enjeu d’un complot mortel. LES FIANCÉS DE L’HIVER est le premier tome de la saga LA PASSE-MIROIR.

L’INNOCENCE D’UNE HÉROÏNE
*Je pensais que ses petites manies meurtrières
lui étaient passées avec l’âge, enchaîna
Thorn en appuyant sur chaque consonne. Le
tour qu
elle vient de vous jouer prouve  le
contraire.>
(Extrait : LES FIANCÉS DE L’HIVER, PASSE-MIROIR #1)

Voici une histoire extraordinaire et originale. On y raconte le destin d’Ophélie, une jeune animiste vivant dans une des arches d’un monde futur fantastique et que, pour des raisons de mariage arrangé avec un mufle, on la catapulte dans l’arche du Pôle : *Le pôle est celle qui traîne la plus mauvaise réputation. Ils ont des pouvoirs qui vous détraquent la tête ! Ce n’est même pas une vraie famille, ce sont des meutes qui se déchirent entre elles*. (Extrait) Voici donc notre pauvre Ophélie qui atterrit dans un monde cruel et étrange pour un mariage dont elle ne veut pas, son fiancé non plus d’ailleurs, Thorn, l’intendant du Pôle, aussi sentimental qu’une veuve noire. Ce mariage a simplement été voulu par un club de vieilles filles qu’on appelle les Doyennes et qui ont décidé que cette union rapprocherait les deux familles pour leurs bénéfices mutuels.

Ophélie va donc évoluer dans un monde où la citadelle flotte dans les airs et devient une *citacielle*, un monde où on peut donner une gifle sans lever la main, un monde où on peut manipuler l’esprit par simple malfaisance, où certains objets s’animent et affichent un certain caractère comme le fameux foulard d’Ophélie et où de rares personnes, comme notre héroïne peuvent voyager en passant à l’intérieur d’un miroir. Eh oui ! Ophélie est une passe-miroir. Pour parler d’Ophélie elle-même, disons que c’est une fille sans attrait, pas particulièrement jolie, elle… *n’était bonne qu’à lire. Si on lui retirait ça, il ne restait d’elle qu’une empotée. Elle ne savait ni tenir une maison, ni accomplir une tâche ménagère sans se blesser.* (Extrait) Elle était gauche et maladroite. Au Québec, on dirait d’Ophélie que c’est une niaiseuse de première classe, mais ce n’est pas si simple. À vous de découvrir pourquoi : voici un indice : *Écoute-moi bien ma fille…tu es la personnalité la plus forte de la famille. Je te prédis que la volonté de ton mari se brisera sur la tienne.* (Extrait) 

J’ai beaucoup aimé ce livre. J’ai trouvé son charme enveloppant, sûrement à cause de la beauté de l’écriture, à la fois simple et directe…une écriture chaude qui raconte un monde froid… j’ai été ébranlé par toute une variété d’émotions concernant le personnage principal. Ça peut sembler paradoxal, mais de toutes les faiblesses de son Ophélie, l’auteure dégage une force extraordinaire. Donc Ophélie est pour moi une petite sœur, ma grande amie, mon élève, ma pupille, ma fille… je l’aime et je deviens lecteur vorace tellement j’ai hâte de voir comment elle va se sortir de ce milieu particulièrement pourri. Tel est le pouvoir de la plume de Christelle Dabos, issu d’une imposante recherche et une volonté de minutie sur les personnages et les interactions avec le milieu.

Dabos fait évoluer son héroïne dans un monde baroque, ambitieux, malsain où tout est truqué, joué d’avance. Sa principale force est d’entraîner le lecteur sur ses pas et de développer le goût de mettre beaucoup de personnages poudrés et artificiels à leur place. Elle a rendu la marchandise quoi. Ce livre m’a fait réagir. Il s’en dégage une gamme d’émotions. Ici l’auteure donne à un genre littéraire qui semble parfois épuisé, de la légèreté, de la subtilité, comme une nouvelle jeunesse. Ici, pas de dragon, d’épées qui cherchent le point faible d’encombrantes armures mais attention, il y a tout de même péril en la demeure. Sans redéfinir le genre, Christelle Dabos propose un style différent, plus léger. C’est du fantastique sans être trop spectaculaire. L’auteure développe les dons de ses personnages avec parcimonie et modération et j’aime ça. Pas d’exagération, pas de longueurs et de *m’as-tu vu*.

Je vous recommande donc LES FIANCÉS DE L’HIVER, premier tome de la série LA PASSE-MIROIR et je vous invite à faire comme moi éventuellement, vous lancer dans la suite : LES DISPARUS DU CLAIRDELUNE (tome 2) et LA MÉMOIRE DE BABEL (tome 3). Il sera très intéressant de voir comment évolue Ophélie dans ce milieu de loups et surtout de voir si le fameux Thorn est apprivoisable, voir domptable. Pour l’instant, il y a quelque chose qui fait que Thorn est dur à définir mais sous sa carapace froide de frustré antisocial, il y a des tendances qui pourraient bien s’inverser. Disons que l’auteure a préparé un festin à plusieurs services. La suite est prometteuse…très prometteuse. Je ne vais pas vendre la mèche mais je dirai simplement que les relations entre Ophélie et Thorn vont se préciser quelques peu pendant que de mystérieuses disparitions sont signalées à CLAIRDELUNE.

Une lecture qui évolue lentement, sûrement, agréablement.

À lire aussi :

      

Originaire de la Côte d’Azur, Christelle Dabos passe son enfance à Cannes. Bien qu’elle ait grandi dans une famille de musiciens, c’est surtout la plume qui l’intéressait. Elle ne tarde pas à rejoindre LA PLUME D’ARGENT, une cybercommunauté d’auteurs. Après avoir suivi une formation de bibliothécaire, elle s’installe en Belgique où elle vit maintenant, se consacrant à l’écriture. Le premier tome de LA PASSE-MIROIR lui vaut en 2013 le prix du premier roman jeunesse Gallimard. Un autre tome a suivi en 2015, le troisième en 2017. Les deux premiers ouvrages ont été récompensés du GRAND PRIX DE L’IMAGINAIRE dans la catégorie roman jeunesse francophone en 2016.

Bonne lecture
Claude Lambert
Samedi 28 novembre 2020

 

CHRONIQUE POST-APCALYPTIQUE D’UNE ENFANT SAGE

CHRONIQUES POST-APOCALYPTIQUES D’UNE ENFANT SAGE

Commentaire sur le livre de
ANNIE BACON

*Une école secondaire est une très bonne
place pour soutenir un siège. C’est
également un endroit surprenant pour
échapper à la mort.*
(Extrait : CHRONIQUES POST-APOCALYPTIQUES
D’UNE ENFANT SAGE, Annie, Bacon, Éditions
Bayard Canada, 2016, édition de papier, 120 p.)

« Montréal n’est plus que ruines. Au centre-ville, les hautes tours gisent en piles informes, réduites à leurs plus petites composantes, telles des constructions en légo retournées dans leurs bacs d’origine. Pas un bruit si ce n’est quelques hurlements de systèmes d’alarme qui ne sonnent pour personne. La poussière est à peine retombée : les rats se terrent encore. Dans une rue du Plateau- Mont-Royal, une fille de treize ans marche, tirant derrière elle une valise bleue. » Astride est une jeune fille d’un naturel réservé. Au lendemain d’un cataclysme, elle sait qu’elle n’est pas seule à vouloir survivre…une survie fragile…

LES AFFRES DE LA SOLITUDE
*Il y a bien le dimanche où elle s’octroie un
peu de temps de lecture. Elle s’évade alors
dans quelques romans jeunesse ou bandes
dessinées et, l’espace d’une heure ou deux,
s’enveloppe dans la vie d’un autre.*
(Extrait : CHRONIQUES POST-APOCALYPTIQUES
D’UNE ENFANT SAGE)

Annie Bacon nous offre ici un roman très court. Elle nous entraîne dans un monde ravagé par un choc neurotronique. Ce qui devait arriver par la folie des hommes s’est finalement produit : l’apocalypse. Seuls ceux et celles qui avaient la tête dans l’eau au moment du choc ont été épargnés. Il n’y en a pas beaucoup. Parmi eux, il y a Astride, une jeune adolescente dont les défis se précisent dès le début de l’opuscule : survivre bien sûr, mais en évitant toutes rencontres car son petit monde est devenu dystopique et barbare. Montréal n’est plus que ruines. Astride n’a pour elle que sa petite valise bleue et son toit est celui de la bibliothèque municipale. Qui penserait en effet à se réfugier dans une bibliothèque.

Astride aura un temps pour pleurer sur la folie du monde avant de se relever les manches : *Ce soir-là dans la bibliothèque, en guettant sa valise, Astride pleure, elle ne pleure pas son passé perdu. Elle ne pleure pas son présent désespéré de jeune fille ayant échappé de justesse à une meute de chiens affamés. Elle pleure le futur rêvé qu’elle n’aura jamais plus.* (Extrait) Puis notre jeune héroïne déploie toute sa sagesse pour se prendre en main et rester fidèle à ses valeurs : *Lorsque ni le futur ni le passé n’offrent d’asile, aussi bien se garder occupé au présent*. (Extrait) Alors, Astride apprend à se débrouiller et évolue, entourée de ses amis, les livres.

Le récit comprend une petite mise en abyme. On y suit bien sûr Astride, et Armand Beauséjour, un homme aussi victime de sa solitude. Deux récits deviennent en alternance et l’auteure a enchâssé dans l’histoire des extraits de TOUTE L’HUMANITÉ EXPLIQUÉE, ouvrage fictif qui explique l’histoire humaine sur les plans sociaux et culturels entre autres.

Bien que le fond de l’histoire soit dramatique, je l’ai perçue comme un vent léger et tempéré. Il n’y a pas vraiment d’intrigue ni de rebondissements. Il y a la description d’un monde détruit par la folie autodestructrice des hommes, une fresque post-apocalyptique dans laquelle Astride insère résilience et espoir. C’est un livre qui m’a touché. La plume d’Annie Bacon est toute en douceur avec des passages qui deviennent de la poésie. Et comment ne pas s’attacher à Astride, une jeune fille dont les larmes sont devenues une force, et la sagesse une garantie de survie. Comment ne pas aussi s’attacher à Armand Beauséjour. Il est extrêmement intéressant de voir les deux solitudes évoluer en convergence, ce qui laisse place à une finale magnifique qui n’est pas nécessairement celle à laquelle vous pensez.

C’est un livre tout en douceur qui sacrifie l’action au profit de la psychologie et de l’introspection. La présentation est superbe et prend même des formes audacieuses avec des extraits d’un livre qui développe des thèmes en parfaite compatibilité avec l’esprit du texte, des retours en arrière et des regards sur les autres survivants ainsi qu’une liste de choses à faire avec ici et là des retraits, des ajouts, des modifications, le tout, calligraphié. Comme beaucoup de lecteurs, j’aurais préféré plus d’action. Ce manque serait pour moi sans doute la seule faiblesse de cet opuscule. Mais étrangement, je n’en ai pas souffert. Je me suis plutôt attardé sur les thèmes qui m’auraient sans doute été chers si j’avais été rescapé d’un conflit : le combat contre la solitude, la transmission des valeurs, la gentillesse, la générosité, la protection de l’environnement et l’amitié aussi qui pourrait bien être un des aboutissements de la quête d’Astride.

CHRONIQUES POST-APOCALYPTIQUES D’UNE ENFANT SAGE est un petit livre touchant, rafraîchissant, porteur d’amour et d’espoir et qui se lit vite. Je le recommande avec plaisir.

Née à Montréal en 1974, Annie Bacon détient un baccalauréat en communication et travaille principalement comme scénariste dans les milieux interactifs. Si elle a fait ses premières armes dans le domaine des jeux vidéos, ce n’est que pour mieux plonger ses lecteurs en plein cœur de l’action et de l’aventure. Elle est l’auteure des populaires séries Victor Cordi et LE GARDIEN DES SOIRS DE BRIDGE, très bel ouvrage paru en 2015 et qui plonge le jeune lectorat dans un univers rempli de personnages farfelus et de créatures surprenantes. Je cite aussi la série TERRA INCOGNITA inspirée des grands récits fantastiques d’exploration.

Bonne lecture
Claude Lambert
le jeudi 17 septembre 2020

FAUX-SEMBLANTS

FAUX-SEMBLANTS

Commentaire sur le livre de
JEFF ABBOTT

*« Je regrette mais je dois le faire. J’ai besoin de
le faire» répondit le «Saigneur». Il sortit le poignard
de son fourreau et le glissa sous son siège. Il avait
pris soin de le nettoyer et de l’affûter, après sa
dernière utilisation. *
(Extrait : FAUX-SEMBLANTS, Jeff Abott, édition Le Cherche
Midi, éd. Or. 2004, édition numérique, 370 pages)

Lorsque le fils d’un sénateur, Peter James, devenu star du porno, revient dans sa ville natale du Texas, rien de bon n’est à prévoir. Il est d’ailleurs retrouvé mort dans un yacht du Port Leo. Tout porte à croire que c’est un suicide par balle dans la bouche.  Tout porte à croire ?? En fait, c’est pas aussi simple. Whit Mosley et Claudia Salazar chargés de l’enquête ne sont pas au bout de leur peine et vont dangereusement affronter un tueur pervers et manipulateur. Avec FAUX-SEMBLANTS, l’auteur Jef Abbott nous garantit le retour récurrent de Mosley et Salazar.

 

LES VISAGES DE L’AMÉRIQUE
*Whit pensait qu’elle s’avilissait en travaillant
dans le porno-que dirait-il s’il voyait ce qui
lui arrive maintenant? Il comprendrait alors
ce qu’est vraiment l’abjection. >
Extrait

Au départ, je croyais avoir affaire à la petite lecture légère d’un format de poche, genre lecture de plage ou de salle d’attente. C’est beaucoup plus que cela. En fait, j’ai creusé ma tête de lecteur pour comprendre la démarche du juge Whit Mosley et tenter de me mettre à sa place pour décider entre autres de la nature du décès de Pete Hubble. Il a toutes les apparences d’un suicide. Mais un doute persiste…un doute tenace et qui devient même pernicieux à un moment où l’enquête du juge prend un tournant comportant danger de mort. Pour développer son enquête Abbott a créé des personnages un peu particuliers : Whit Mosley : devenu juge par accident, vieux garçon un peu aventurier, demeure encore chez son père, a adopté un look tape-à-l’œil, ne se prend pas au sérieux mais il reste consciencieux et se débat avec courage dans l’enquête la plus complexe de son mandat.

Autre personnage intéressant : la victime, Pete Hubble, une star de la porno, tourmenté par la mort de son frère Corey Hubble sur lequel il décide de tourner un film…sérieux. Pour ce film, Pete décroche un financement douteux avant de mourir d’une balle dans la bouche. Il est retrouvé, pistolet en main. Parmi les autres personnages intéressants, je dirais la famille Hubble au complet, avec en tête, Lucinda, une sénatrice qui travaille à sa réélection et qui a tellement de choses à cacher : une famille bizarre, un peu tordue. Enfin, il y a Claudia Salazar, policière nouvellement divorcée, à cheval sur son indépendance et qui cherche du gallon… La fille Hubble cache peut-être le secret terrible des causes réelles de la mort de Pete. Mais ce serait trop simple, car parallèlement à ces évènements, un tueur cruel et machiavélique torture et tue dans un environnement très proche de nos personnages

Comment est mort Pete Hubble ? C’est le fil conducteur de cette histoire complexe et ce n’est pas simple. L’auteur nous réserve bien des surprises en plus d’une finale tout à fait improbable. Par la puissance de son écriture et son sens pointu de l’intrigue, Abbott fait plus que développer une enquête, il entraîne carrément le lecteur en plein sur le terrain de Mosley et Salazar. Et tout au long du récit, à travers revers et rebondissements, tournants et surprise, je me suis posé la question : Pete s’est-il suicidé ou pas. Aurait-il été victime du tueur en série ou peut-être de sa propre famille et si c’était le cas, quel est l’intérêt. C’est une histoire bien montée, ficelée au point de mystifier le lecteur. Un seul point faible : l’histoire comporte peu d’éléments qui permettent de comprendre de façon satisfaisante les motivations du meurtrier en série. Toutefois, à la fin, son identité aura de quoi surprendre, le lecteur bien sûr mais en particulier notre ami le juge de paix.

Donc, *en vrac*, je dirais que FAUX-SEMBLANTS est un thriller dont l’intrigue est en équilibre avec le rythme qui est élevé et soutenu, parfois même essoufflant. Les personnages sont intéressants et bien travaillés, en particulier les limiers. Et puis, comment ne pas apprécier à Whitt Mosley, cette tête de mule attachante au look de vacancier qui doit rendre un jugement dont sa vie pourrait dépendre…Les enchaînements et les rebondissements sont de nature à garder le lecteur dans le coup jusqu’à la fin…la fin qui m’a laissé un peu pantois.

Je note aussi au passage que l’intrigue n’est pas de nature à nous mettre copain-copain avec la politique. Il est rare dans la littérature policière, que ce milieu soit présenté à son avantage. Même chose pour le monde du porno, présenté comme étant sordide et glauque, sans compter de possibles ramifications avec la Mafia et le monde de la drogue…les secrets classiques de notre société contemporaine. En terminant, il ne faudra pas s’étonner si le premier tiers de l’histoire semble plus lent et plus terne. Ne vous y fiez pas. Tout se met en place et après, il faudra bien s’accrocher au fil conducteur de l’histoire car la complexité de l’enquête et ses ramifications pourraient vous faire perdre le fil de l’histoire. En gros, je qualifierais FAUX-SEMBLANTS d’*excellent condensé de divertissement*

Jeff Abbott est né en 1963 à Dallas, au Texas. Diplômé de l’Université de Rice, à Houston, en Histoire et Lettres, il travaille quelque temps comme directeur de la création dans une entreprise de publicité puis se tourne vers l’écriture de romans en créant un personnage récurrent, « Jordan Poteet », bibliothécaire au Texas, et sa famille quelque peu excentrique. Il obtient « The Agatha Award » et « The Macavity Award » pour son premier titre « Do unto others » publié en 1994. Avec le suivant, il évolue vers le roman un peu plus sombre, et un nouveau personnage : le Juge Coroner Whit Mosley et son investigatrice Claudia Salazar, avec lesquels il écrit trois titres.  En 2005, il passe enfin au thriller avec « Panic », qui va recevoir le « Thriller Award », Il obtient la reconnaissance de ses pairs, qui ne fait que s’accroître avec les deux livres suivants. C’est avec Panique que les francophones le découvrent en 2006, grâce aux Éditions Le Cherche Midi. Depuis « Panic » et quelques 5 autres thrillers, un autre personnage a vu le jour, Sam Capra, jeune agent de la CIA, dans trois romans publiés en 2015, aux Éditions J’Ai LU.

BONNE LECTURE
Claude Lambert
Le vendredi 28 août 2020

 

LE MAGASIN DES SUICIDES

LE  MAGASIN DES SUICIDES

Commentaire sur le livre de
JEAN TEULÉ

*Allez, tout le monde dehors…Vous mourrez une autre
fois. Gardez vos tickets numérotés et revenez demain…
Allez, hop, dehors ! Prenez ce revolver jetable à un coup
et ne venez plus nous faire chier avec vos histoires
d’amour. *

(Extrait : LE MAGASIN DES SUICIDES, Jean Teulé,
Éditions Julliard, 2007, édition numérique, 150 pages)

Imaginez un magasin où l’on vend depuis dix générations tous les ingrédients possibles pour se suicider. Cette petite entreprise familiale prospère dans la tristesse et l’humeur sombre jusqu’au jour abominable où surgit un adversaire impitoyable : la joie de vivre…

MORT OU REMBOURSÉ
*Il ne parvient à y croire…le beau magasin…qui
était sobre comme une morgue d’hôpital, propre,

net, etc…ce qu’il est devenu ! Sur un long calicot
tendu d’un mur à l’autre…est écrit un mot d’ordre :

« Suicidez-vous de vieillesse »

C’est un petit livre étrange et fascinant qui semble vouloir nous exposer sa vision du sens de la vie en passant par l’absurde. Le suicide est le principal sujet, développé d’ailleurs avec une désinvolture dérangeante. Voyons le contenu : nous sommes dans une société loin dans le futur alors que la planète est sous la houlette d’un gouvernement mondial. L’auteur ne s’étend pas sur la démographie, mais on suppose que le suicide est encouragé d’une certaine façon car la promotion du geste ultime est légale. Aussi, nous suivons la famille Tuvache : Papa Mishima, Maman Lucrèce et les enfants, Marylin, Vincent et Alan. La petite famille tient une petite boutique encastrée dans d’énormes immeubles : c’est le magasin des suicides où on trouve de tout pour mettre fin à ses jours soit avec violence soit avec élégance : *Nous avons de l’acide d’anguille bleue, du poison de grenouille dorée, étoile du soir, fléau des elfes, gelée assommante, horreur grise, huile évanouissante…certains produits sont au rayon frais… où sont exposées quantités de fioles…*(Extrait)

C’est le genre de famille à souligner un anniversaire de naissance avec un gâteau en forme de cercueil…la mort encadrée…*On ne dit pas « au revoir » aux clients qui sortent de chez nous. On leur dit « adieu » *…(Extrait) La mort y est traitée avec légèreté, humour et des prix élevés… Le quotidien de la famille est graduellement perturbé quand on découvre que le cadet de la famille Alan est heureux de vivre…horreur…panique à bord…pas Alan, celui qui a l’air de rien : *Quand, à l’école on lui a demandé ce qu’étaient les suicidés, il a répondu : « Les habitants de la Suisse » *. (Extrait) Graduellement Alan contamine tout le monde avec sa joie de vivre, son sourire, son énergie positive…*Ah, celui-là, avec son optimisme, il ferait fleurir un désert…* (Extrait) et graduellement, Alan sabote les efforts de sa famille pour vendre ses articles de mort qui subissent mystérieusement quelques petites transformations. Alan est le rabat-joie avec lequel on se dirige vers une finale dramatique et aberrante.

C’est un livre qui peut en choquer plusieurs mais il en dit long sur la vision de l’auteur de la société future, une société égarée, errante, à peine en équilibre sur la corde raide de l’abrutissement. C’est un sujet original car même si la mort et le suicide sont des sujets sérieux qui affectent déjà grandement notre société, Teulé a bourré son récit de traits d’humour. Avec Alan et son optimisme dérangeant, le roman noir a subitement quelque chose de loufoque, de farfelu et comme on dit souvent au Québec, de fou braque. Au fur et à mesure que je suivais Alan, qui est devenu pour moi un petit frère, mon esprit se détendait mais restait toujours sous le coup d’une émotion. Malheureusement, la finale m’a laissé amer.

Il y a dans le récit de Teulé une logique sociale développée avec finesse. Alan est un symbole qui met en scène des vertus qui se sont figées dans la société décrite par l’auteur : un symbole d’espoir, d’accomplissement. Entendons-nous. J’ai eu froid dans le dos spécialement avec des slogans aussi noirs et triviaux : *Vous avez raté votre vie, avec nous vous réussirez votre mort* (Extrait) mais le développement du récit et surtout la raison de vivre d’Alan a donné à l’ensemble une éthique fort acceptable. Le sujet reste délicat et pourrait ne pas plaire à tous. En ce qui me concerne, malgré la finale qui m’a ébranlé, j’ai trouvé le tout très intéressant.

Vous serez comme moi, porté sans doute à suivre l’évolution d’Alan. Non seulement il est attachant, drôle et spontané (l’auteur le fait même zozoter) mais c’est le petit mouton qui va changer le monde. On dirait que l’auteur met le doigt sur un bobo guérissable. LE MAGASIN DES SUICIDES pourrait bien être un hommage à tous les petits Alan du monde…c’est une lecture pas nécessairement facile, mais elle est originale.

Jean Teulé est un romancier français aux multiples facettes. Homme de télévision, dessinateur, comédien, cinéaste et surtout écrivain, il est le compagnon de l’actrice Miou-Miou. Né le 26 février 1953 à Saint-Lô, Jean Teulé ne se prédestinait pas vraiment à une carrière littéraire et pourtant, il a signé de nombreux scénarios de bandes dessinées, et plusieurs romans dont DARLING, la touchante biographie d’une naufragée de la société, publiée en 1998 qui connaîtra le plus de succès. Le magasin des suicides a été adapté au cinéma par Patrice Lecomte cinq ans après sa publication.

Image du film LE MAGASIN DES SUICIDES, long métrage musical d’animation franco-belgo-canadien réalisé par Patrice Lecomte et sorti en 2012. Adaptation cinématographique du roman éponyme de Jean Teulé.

BONNE LECTURE
Claude Lambert
le samedi 22 août 2020

 

 

CESSEZ DE PRIER personne ne vous entend

CESSEZ DE PRIER
personne ne vous entend

Commentaire sur le livre d’
ELBERT JUCOR

*Les religions sont l’œuvre des hommes.
Elles sont des prédateurs de l’âme et de
l’esprit. Elles confinent les individus à une
pensée unique et étroite et ne laissent
place à aucune autre alternative. Elles
dominent l’homme, le culpabilisent…*
(Extrait : CESSEZ DE PRIER PERSONNE NE
VOUS ENTEND, Elbert Jucor, les éditions
La Plume D’or, 2017, édition de papier, 155 p.)

La question générale posée dans ce livre est celle-ci: L’HOMME A-T-IL BESOIN D’UNE RELIGION?  L’homme ne nait pas pécheur. C’est la religion qui l’a décrété comme tel. L’homme ne nait pas religieux non plus, il le devient par endoctrinement. Historiquement, les religions ont engendré guerre, haine, violence, cruauté…le tout stimulé par l’intolérance. D’après l’auteur, la Bible et le Coran ne sont que des créations littéraires. Non seulement leurs récits n’ont aucune origine divine, mais rien, absolument rien ne peut les légitimer. Comme l’homme doit cesser de s’en remettre à Dieu, une question à long développement, source de débat se pose : À quoi ça sert de prier ?

POURQUOI PRIER ?
*La différence fondamentale entre la religion
et la spiritualité est la suivante: les religions
sont un «business», alors que la
spiritualité est un état de conscience. >
(Extrait: CESSEZ DE PRIER, personne ne vous entend)

Ce livre est un essai. Je pourrais aussi le qualifier de recueil de pensées et de réflexion. Je pourrais surtout le qualifier de livre coup de poing car son auteur livre une opinion tranchante et qui laisse peu de place à l’appel, au sujet d’une corde très sensible de la Société : DIEU ET LES RELIGIONS. Le titre du livre comme tel est une finalité qui correspond très bien au sentiment de l’auteur dont la conviction semble solide et sincère : *Ce livre est le résultat de ma quête obsessionnelle de la vérité et de l’absolu* (Extrait) Avant de sauter aux conclusions comme nous y incite le titre, voyons un peu le contenu.

Tout l’argumentaire d’Elbert Jucor repose sur la négation de la religion et la négation de Dieu, ce dernier étant remplacé par une entité je dirais à spectre plus large : LES MYSTÈRES DE LA VIE. Jucor est aussi direct qu’à contre-courant : *Adieu sectes, gourous, marabouts, imams, pape et cardinaux. La Société n’a pas besoin de ces vendeurs de chars usagés qui ne seront livrés qu’au ciel. * (Extrait) Ne soyez pas surpris, il est très peu question de prière dans ce livre. L’auteur émet le souhait que la société se débarrasse des religions pour survivre et qu’elle cesse de s’en remettre à des dieux qui n’existent pas. En dehors de ces deux grands thèmes, l’auteur émet des opinions, des hypothèses, des pensées et des réflexions sur des sujets divers qui sous-tendent les thèmes principaux, mettant en perspective les méfaits historiques de la religion comme par exemple l’interdiction de la contraception qui est une aberration : *Si nous regardons la réalité en face, on peut voir et réaliser qu’un distributeur de condoms fait davantage de bien à l’humanité que tous les vendeurs de paradis dans l’après-vie. Que le pape se le tienne pour dit…* (Extrait)

Si je m’en tiens aux deux grands pôles de l’argumentaire et que je me permets de commenter, il y a le rejet de Dieu avec lequel je ne peux pas être d’accord et le rejet complet des religions que je souhaite personnellement depuis mon adolescence pour plusieurs raisons, entre autres pour les morts qu’elles ont empilées, pour les richesses qu’elles ont accumulées, pour avoir abaissé la femme presque au rang d’un animal de compagnie. Les religions sont des étiquettes qui veulent justifier le contrôle, la manipulation et autres gentillesses du genre. L’important n’est pas d’être d’accord ou pas d’accord. L’important est qu’il y a matière à débat même si le ton de l’auteur est cassant.

Sur le plan de la formulation, je l’ai laissé entendre, le ton est très catégorique. Trop à mon goût. Sur le plan littéraire, je ne peux pas reprocher à l’auteur d’être direct, tant que les propos se tiennent.. Or, dès qu’il déborde de ses deux grands thèmes majeurs, il n’y a plus de fil conducteur. L’auteur prend toutes sortes de directions. Je crois qu’il y a un peu d’errance par moment et certains propos m’ont paru simplistes :

*Comme vous pouvez le constater, la vie n’est qu’un jeu et vous ne pouvez l’arrêter, car quelqu’un a déjà lancé les dés pour vous. * (Extrait) Une de ces principales directions secondaires concerne la vie, le sens de la vie, son origine, qui sous-tend le thème du mystère de la vie et sa direction. Il y a aussi des réflexions éparses sur la nature humaine, la prédation, l’âme, le suicide, le bonheur et j’en passe. Si l’auteur établit un lien avec le thème principal, ce sera toujours pour exécrer la religion. C’est là qu’il m’a accroché.

Croyez-moi, il n’a pas peur d’émettre son opinion et de l’aciduler au besoin, Il craint encore moins Allah…peut-être que les temps changent. Si ma mémoire est bonne, l’écrivain Salman Rushdie a fait l’objet d’une Fatwa de l’ayatollah Khomeini en 1989 pour son livre LES VERSETS SATANIQUES jugé blasphématoire. Ça a dû rendre Allah pas de bonne humeur…Rushdie était condamné à mort. Ici, Jucor fait pire…fini les musulmans, l’Islam, Allah, les catholiques, le pape etc. finie la religion meurtrière, hypocrite et manipulatrice. Ou les temps changent ou Jucor n’a peur de rien ,,,

Ce livre a beaucoup de faiblesses mais son auteur se prononce haut et fort sur des thèmes encore jugés tabous par nos sociétés modernes. Je crois qu’il vaut la peine d’être lu. Personnellement, je ne crois pas à la religion mais je crois à Dieu, c’est-à-dire à l’être suprême sans lien avec aucune religion. Ça reste en lien avec le titre. En effet, qu’est-ce que ça donne de prier un dieu qui nous a donné le libre arbitre…

Québécois d’origine, Elbert Jucor est bachelier de l’université de Montréal. Il a aussi fréquenté diverses institutions spécialisées dans la formation des prêtres. Il a développé un besoin obsessionnel de chercher et connaître la vérité sur les religions. CESSEZ DE PRIER est le résultat de sa constante observation du monde et sa réponse aux questions existentialistes qui tourmente tout être humain. C’est un débat qui concerne l’amélioration du sort de l’humanité. Elbert Jucor apporte une seule réponse aux questions relatives aux mystères de la vie et cette réponse est sans appel.

Bonne lecture
Claude Lambert
le vendredi 21 août 2020