OMS EN SÉRIE, le livre conquête de Stefan Wul

*Quand une civilisation atteint son point de perfection,
elle devient une gigantesque machine, incapable de
progrès, et dont tous les membres ne sont plus que des
des rouages sans pensée*
(Extrait : Oms EN SÉRIE, Stefan Wul,  publié à l’origine en
1957 chez Fleuve Noir, rééd. Gallimard, 2000. Version
audio : Audible studio éditeur, 2018, durée d’écoute : 4
heures 16. Narrateur : Laurent Jacquet)

Les survivants du grand cataclysme ont été recueillis par les Draags, géants bleus aux yeux rouges, qui les ont emmenés sur leur planète. Asservis, domestiqués ils sont devenus des Oms, véritables animaux de compagnie au service de leurs nouveaux maîtres. Mais peu à peu, menés par le jeune Terr, petit Om d’une intelligence supérieure, ils retrouveront le goût de la liberté et affirmeront leur humanité face aux Draags.

UNE CONQUÊTE HÉROÏQUE

*Dans la ville des Hauts-Plateaux, loin de chanter
victoire, on attendait anxieusement la réponse
des Draags. Les Oms étaient épuisés par une
longue nuit de combats où cependant, la plupart
n’avait rien fait d’autre que de rester couché avec
des aiguilles dans les membres pour donner du
courant à l’émetteur.
(Extrait)

Ce roman de Stefan Wul repose sur une idée originale. De pauvres humains en perdition sauvés in-extremis par des extra-terrestres. Les Draags emmènent les humains sur leur planète. Dès lors, les humains appelés OMS sont considérés par les Draggs comme des animaux de compagnie, peu intelligents, dégénérés et asservis.

L’histoire débute sur un évènement : la naissance d’un bébé Om qui sera appelé Terr, en référence aux qualificatifs *terrible*. Terr grandit en développant une intelligence hors du commun, prend conscience de l’état de son peuple en faisant germer des idées de liberté et pourquoi pas d’exode. Terr transmet à ses pairs le goût de se battre mais en privilégiant le pacifisme. Il donne à son peuple une personnalité et le goût d’affirmer son humanité.

Les Draags vont s’apercevoir rapidement d’un changement majeur dans le comportement de leur *cheptel* Om : *-Je vois où vous voulez en venir…vous craignez que les Oms errants ne reconstituent leur ancienne civilisation avec tous les dangers que cette éventualité créerait pour la nôtre. Cela me parait excessif… -Écoutez bien mon cher Premier. Chacun sait que l’homme est un animal intelligent. Ce qui est grave, c’est qu’il le devient de plus en plus…* (Extrait)

Comme on l’a vu dans LA PLANÈTE DES SINGES, former des phrases équivaut à exprimer sa pensée. Wul décrit avec une remarquable adresse la montée graduelle du danger que représente une race inférieure qui ose s’exprimer et s’opposer à une société menacée par l’inertie.

C’est un roman bien imaginé, plein d’idées originales et de trouvailles et qui n’est pas sans rappeler, à des degrés divers, l’exode des juifs, sous la houlette de Moïse, Spartacus, chef charismatique qui utilisa le nombre grandissant d’esclaves de Romme comme une force militaire et politique. J’ai même reconnu sensiblement Rendell Patrick McMurphy, Héros de *VOL AU-DESSUS D’UN NID DE COUCOU.

J’ai trouvé plus qu’intéressante l’idée de Wul selon laquelle l’homme a besoin de concurrence, de compétition avec une autre civilisation pour éviter la stagnation et se stimuler sur le plan intellectuel et technologique.

Cette idée appelle à la reconnaissance mutuelle entre les Oms et les Draags et évoque une certaine symbiose sociale. Pour certains, ça peut sembler naïf. Pour moi, c’est le triomphe d’une plume débordant d’imagination. Un récit haut de gamme qui a gardé toute son actualité.

Les personnages sont attachants et ça inclut les Draags qui sont aussi pacifiques. Je me suis attaché Terr dès sa naissance. La narration est un peu lente et manque sensiblement de conviction. Mais j’ai plongé tout de même dans l’écoute. L’ensemble est original. L’idée que la différence entre vivre et exister repose sur l’émulation garde ce roman résolument actuel.

C’est un roman bref, mais d’une forte densité et qui pourrait toucher différemment plusieurs générations de lecteur y compris le jeune lectorat, 9-13 ans. Le livre a été mis un peu dans l’ombre à cause du chef d’œuvre d’animation dont il est issu, PLANÈTE SAUVAGE, mais j’en recommande vivement la lecture. Il n’y a pas de temps mort dans ce roman mais la faiblesse narrative me pousse à vous recommander le bon vieux livre de papier…

Parallèlement à son métier de chirurgien-dentiste, Pierre Pairault écrit sous le pseudonyme de Stefan Wul à partir de 1956. Il publiera onze romans entre 1956 et 1959, tous parus dans la célèbre collection « Anticipation » des éditions Fleuve noir. Stefan Wul participa également à la création des dessins de couverture de ses romans. Stefan Wul a toujours déclaré travailler sans plan ni ligne directrice, partant d’une simple idée de départ développée peu à peu au fil de l’écriture. 

Adaptation

OMS EN SÉRIE a été adapté dans un film considéré par plusieurs critiques comme un chef d’œuvre historique de l’animation. LA PLANÈTE SAUVAGE est réalisé par René Laloux, également co-scénariste et sorti en 1973. Laloux et Rolland Topor se sont inspirés librement du roman de Stefan Wul. Dans la distribution vocale, on retrouve entre autres Jennifer Drake, Éric Baugin, Jean Topart. La voix du commentateur est celle de Jean Valmont. Le film a été restauré en 2016. La Planète sauvage obtient le prix spécial du jury au festival de Cannes 1973 .

DU MÊME AUTEUR

Bonne écoute
Bonne lecture

Claude Lambert

LE GAZON…PLUS VERT DE L’AUTRE CÔTÉ…

…de la clôture (version Audio)

Commentaire sur le livre d’
AMÉLIE DUBOIS

*Deux mondes…deux univers. Faisant moi-même partie
intégrante de l’équipe des mâles, je sais pertinemment
que le fossé qui nous sépare des femmes est infini et
formé de parois à la matière ambiguë.  Un gouffre sans
fond où s’entrechoquent des réactions diverses telles des
météorites contraintes à effectuer leur trajectoire dans
une boîte de chaussures…*
(Extrait : LE GAZON…PLUS VERT DE L’AUTRE CÔTÉ DE
LA CLÔTURE, Amélie Dubois, Audible studios éditeur, durée
d’écoute : 8 heures deux minutes. Narrateur : Adrien Lessard.
2018. Papier : Les éditeurs réunis, 2018)

Alexandre Trudeau se questionne. Sa femme semble s’être lassée de lui; ses enfants le considèrent comme un primate d’une autre époque, bon qu’à payer les comptes; sa carrière de journaliste stagne et manque de piquant. Comment en est-il arrivé là? Devenant bien malgré lui le sujet d’une expérimentation nocturne complètement insolite, le quarantenaire sceptique sera projeté dans des réalités alternatives qui auraient toutes pu être les siennes…

À chaque détour, ce voyage au cœur de l’interdit défiera le côté cartésien et les convictions d’Alexandre d’une manière aussi loufoque que percutante. Au terme de cette aventure, trouvera-t-il toujours le gazon plus vert chez les voisines?

Une nuit pour six vies


*Je me trouve maintenant dans une chambre à coucher
aux côtés d’une femme grenouille. –Mon pauvre Alex,
tu rêvais ! Ma vision se clarifie. La grenouille est en fait
une femme humaine portant un masque de beauté. Elle
est assise sur le rebord du lit et elle me dévisage comme
si j’étais exposé au musée de cire. *
(Extrait)

C’est un livre intéressant et rafraîchissant. Bien qu’il ait un petit côté initiatique un tantinet moralisateur, la lecture et l’écoute demeurent légères et divertissantes et je dois l’admettre, j’ai beaucoup ri. Voici donc l’histoire d’Alexandre Trudeau qui insiste à dire que le gazon du voisin est plus vert que le sien et c’est une déclaration qui en sous-entend beaucoup d’autres.

Or, ce jour-là, le 10 juin, Alexandre sera projeté dans une série de rêves, six en tout. Ces rêves dévoilent la vie d’Alexandre selon la femme qu’il a choisie dans chaque rêve. Ces rêves dévoilent également une chronologie précise de ses fantasmes sexuels…des fantasmes dûment décrits et numérotés en ordre croissant.

Le maître du jeu est un indien qui symbolise la sagesse et qui révise avec Alexandre chaque tableau et détermine la leçon qu’on peut en tirer. Chaque vie entraîne des situations cocasses qui m’on fait rire tout au long de l’écoute. Par exemple, dans une vie, il est marié à la gardienne qu’il avait à l’âge de 4 ans et qui en a maintenant 80.

C’est un roman très drôle mais c’est aussi une extraordinaire exercice d’introspection dans lequel beaucoup de lecteurs-lectrices et auditeurs-auditrices pourraient se reconnaître. C’est plus qu’une succession de vie, c’est un cheminement progressif vers une prise de conscience de la vie, de nos valeurs, de nos qualités et de nos relations avec nos proches. De dire que c’est plus beau chez le voisin n’est rien d’autre qu’humain.

Réfléchir en utilisant l’humour comme plateforme, c’est stimulant, amusant et drôlement enrichissant. J’ai trouvé la plume d’Amélie Dubois spontanée, rythmée, subtile et d’autant plus drôle que l’histoire est racontée du point de vue masculin…parfois mufle, souvent tendre et en plus, on a trouvé le narrateur parfait pour mettre en valeur l’esprit de l’auteure et les idées qui sont véhiculées sur le sens de la vie et sur la vie de couple.

Adrien Lessard, avec sa signature vocale d’adolescent a rendu le tout avec un dynamisme exceptionnel d’où découlent sincérité et conviction. Adrien a forcé mon attention, sans doute autostimulé par le sujet, avec un accent tout ce qu’il y a plus québécois et quelque chose de moqueur dans le ton. Rire avec sérieux…essayez ça. Ce livre est une expérience à écouter, à lire et surtout à vivre.

La principale faiblesse du livre : les longueurs. Il y a parfois de longs moments qui rappellent un peu la redondance, le remplissage. Il y a un peu d’errance mais c’est léger. Disons que les rêves sont un peu longs par rapport au dénouement qui est à la vitesse de l’éclair. Il y a donc un léger déséquilibre. Toutefois, on ne peut pas vraiment s’y perdre car le fil conducteur de l’histoire est clair et solide.

Ça ne m’a vraiment pas empêché de goûter cette petite perle d’Amélie Dubois. Alors, pour emprunter un peu au style de l’auteure, si j’ai la conviction que le gazon est plus vert de l’autre côté de la clôture, qu’est-ce que je fais ? J’appelle le gars du gazon ou je laisse aller et je me dis que mon gazon comme il est là, il est beau, il est correct, je l’aime et il est à moi…je l’améliorerai si je le juge bon.

But premier apparent de l’exercice : mettre les valeurs en valeur… Alexandre Trudeau gagne à être connu… : *Comme la plupart des hommes se réfèrent davantage au concret et au rationnel, ils ont parfois de la difficulté à croire à quelque chose de plus grand qu’eux ou à se donner le droit de le faire… comme c’est le cas pour Alexandre…* (Extrait)

Essayez sans crainte LE GAZON : PLUS VERT DE L’AUTRE CÔTÉ DE LA CLÔTURE…le sens de la vie à travers six vies…mâle façon de voir…

Amélie Dubois est originaire de Danville en Estrie. Elle fait un baccalauréat en psychologie à l’Université du Québec à Trois-Rivières avant de compléter une maîtrise en criminologie à l’École de criminologie de l’Université de Montréal. Amélie découvre ensuite l’écriture. Un contrat d’enseignement au cégep de la Gaspésie et ses nombreux temps libres vont la pousser à écrire jusqu’à la parution simultanée des deux premiers tomes de sa série Chick Lit en 2011.

Depuis ce temps, Amélie Dubois multiplie les succès de librairie. Tous ses romans étant best-sellers, Amélie vit dorénavant de sa plume. Son style différent, son humour décapant et bien à elle ainsi que ses personnages réalistes, mais colorés sont les clés de son succès. Les œuvres d’Amélie Dubois, marquées de légèreté et savoureuses à souhait, s’avèrent rehaussées par de solides bases en psychologie humaine.

Bonne écoute
Claude Lambert
Le dimanche 17 avril 2022

 

L’œuvre de Dieu, la part du diable, de JOHN IRVING

*Ici, à Saint Cloud’s, nous perdrions notre énergie
(limitée) et notre imagination (aussi limitée) en
considérant comme des problèmes des réalités
sordides de la vie. Ici, à Saint Cloud’s, nous
n’avons qu’un seul problème…*
(Extrait L’ŒUVRE DE DIEU, LA PART DU DIABLE,
John Irving, 1986, Éditions du Seuil pour la traduction
française. Collection POINTS, édition de papier, 740 p.)

L’histoire a pour cadre l’orphelinat de Saint Cloud’s, au fin fond du Maine, et relate l’existence de ses pensionnaires pendant plus d’un demi-siècle. À commencer par Wilbur Larch, directeur de Saint Cloud’s, gynécologue excentrique. Aux yeux de nombre de femmes, un saint qui se sent investi d’une double mission : mettre au monde des enfants non désirés, futurs orphelins – <l’œuvre de Dieu» -, interrompre dans l’illégalité des grossesses – l’«œuvre du Diable». Peu à peu, entre le médecin et Homer Wells, un orphelin réfractaire à l’adoption vont se développer des relations et des sentiments qui ressemblent fort à ceux d’un père et d’un fils.

La philo du pour et du contre
*Les femmes n’ont aucun choix. Je sais que tu estimes cela
injuste, mais comment peux-tu-surtout toi avec ton
expérience-, comment peux-tu te sentir libre de refuser
d’aider des êtres humains qui ne sont pas eux-mêmes
libre d’obtenir de l’aide autre que la tienne ?
(Extrait)

C’est une des belles lectures que j’ai faites. Tout au long de cette édition de 740 pages, il a été très difficile pour moi de lâcher prise. Le sujet développé a conservé toute son actualité car il déchire encore la Société de nos jours.

Il s’agit de l’avortement. Au début, on en retrouve quelque part dans le Maine. Le docteur Wilbur Larch, gynécologue excentrique et très porté sur l’éther, dirige l’orphelinat de Saint-Cloud’s. Il met au monde des enfants non désirés qui grandiront à l’orphelinat en attendant d’être adoptés.

Bien qu’ils favorisent la mise en monde des enfants, Larch pratique aussi des avortements, ce qui est illégal à l’époque. C’est une infirmière qui choisit le nom des enfants. Un des enfants issus de Saint-Cloud’s est particulier.

Après quatre tentatives d’adoption, Homer Wells retourne à la case départ. Il grandit à l’orphelinat, finit par s’y sentir bien et y développe une relation Père-fils avec le bon docteur qui rêve de former Homer pour l’assister, et éventuellement le remplacer dans l’accomplissement de l’œuvre de Dieu, mettre au monde les enfants, et la part du diable, interrompre les grossesses.

Malheureusement pour Larch, Homer avait l’intime conviction qu’interrompre une grossesse revenait à interrompre une vie, décision qui revient à Dieu seul. Homer finira par quitter l’orphelinat et aura une intense vie d’adulte. Il connaîtra le travail, le sexe, l’amour. Il aura un fils qui sera adolescent au moment où Homer prendra la plus importante décision de sa vie.

C’est un roman puissant qui développe avec intelligence un sujet extrêmement sensible. Larch et Homer s’aiment comme Père et fils mais ils sont déchirés, tiraillés entre l’œuvre de Dieu et la part du diable. Pour Wilbur, l’avortement devrait être légal et accessible.

Pour Homer, il n’est pas question de jouer à Dieu. Les personnages de ce roman sont forts et très bien travaillés. Ils sont en grande partie la force du récit. Wilbur et Homer sont bien sûr mes préférés..

Mélony est aussi intéressante. Bien que cette fille ait la carrure d’un joueur de football et la délicatesse d’un char d’assaut, elle a quelque chose de spécial, un magnétisme, un incontournable pouvoir d’attraction. Elle aura une influence déterminante sur le destin d’Homer. Enfin, il y a le fils d’Homer, Ange, peut-être le plus attachant des personnages, issu d’une espèce de triangle amoureux et qui sans le savoir, inspirera son père à plusieurs égards.

John Irving m’a plongé dans le quotidien de ces personnages et m’a placé à leur côté et j’ai vécu des moments de lecture d’une grande intensité. L’auteur ne prend pas parti dans le débat mais développe avec doigté la philosophie de chaque camp. C’est un roman touchant, qui brasse les émotions et dans lequel l’amour est omniprésent et palpable.

Sur le plan social, Wilbur me rappelle un peu le médecin canadien Henry Morgentaler (1923-2013) mort à 90 ans (le même âge que Wilbur Larch dans l’œuvre d’Irving).

Morgentaler militait pour l’avortement thérapeutique et des options de santé pour les femmes en plus d’être chef de file de plusieurs organisations civile et humanistes, ce qui lui a valu l’Ordre du Canada en 2008. Nuls doutes que son action sociale a influencé la politique canadienne et il a laissé sa marque.

Ce livre est un hymne à l’amour, un hommage aux femmes. Irving y a investi une plume qui évoque la main de fer dans un gant de velours, une dualité qui n’est pas près de se résorber. Il s’est voulu très proche de ses personnages et il ne juge pas. Pas de longueurs, pas de jugement, pas de moralisation. Juste une histoire prenante qui offre de fort intéressants éléments de réflexion. Pour moi, L’ŒUVRE DE DIEU, LA PART DU DIABLE est un chef-d’œuvre.

John Irving est né en 1942 et a grandi à Exeter (New Hampshire). Avant de devenir écrivain, il songe à une carrière de lutteur professionnel. À vingt ans, il fait un séjour à Vienne. Puis, de retour en Amérique, il travaille sous la houlette de Kurt Vonnegut Jr à l’Atelier d’écriture de l’Iowa. Premier roman en 1968: Liberté pour les ours ! suivi d’Un mariage poids moyen et de L’Épopée du buveur d’eau. La parution du Monde selon Garp est un événement. Avec L’Hôtel New Hampshire, L’Oeuvre de Dieu, la Part du Diable (adapté à l’écran par Lasse Hallström en 2000), Une prière pour Owen, Un enfant de la balle, Une veuve de papier et La Quatrième Main, l’auteur accumule les succès auprès du public et de la critique. John Irving partage son temps entre le Vermont et le Canada.

L’œuvre de Dieu, la part du diable
au cinéma

Le film est sorti le 22 mars 2000. Il a été réalisé par Lasse Hallström. Dans la distribution, on retrouve entre autres, Toby McGuire, Charlize Theron, Delroy Lindo et Michael Caine. Le film a été adulé et récompensé décrochant l’Oscar du meilleur scénario adapté remis à John Irving, et l’Oscar du meilleur acteur dans un second rôle remis à Michael Caine. Le film a aussi été nominé 5 fois aux Oscars dont l’Oscar au meilleur réalisateur et l’oscar du meilleur film.

Bonne lecture
Claude Lambert
le samedi 11 décembre 2021

L’INSOMNIE, le livre de TAHAR BEN JELLOUN

VERSION AUDIO

*J’ai tué ma mère. Un oreiller sur le visage. J’ai appuyé un peu.
Elle n’a même pas gigoté. Elle a cessé de respirer. C’est tout.
Ensuite…j’ai dormi.*
(Extrait : L’INSOMNIE, Tahar Ben Jelloun,
Gallimard éditeur, 2019, papier 272 pages. Version audio : Gallimard
éditeur, 2019, durée d’écoute : 5 heures 52, narrateur : Bernard Gabay.)

« S’il vous plaît…un petit peu de sommeil…un petit peu de cette douce et agréable absence… Une simple échappée, une brève escapade, un pique-nique avec les étoiles dans le noir… » Grand insomniaque, un scénariste de Tanger découvre que pour enfin bien dormir il lui faut tuer quelqu’un. Sa mère sera sa première victime. Hélas, avec le temps, l’effet s’estompe… Il doit récidiver. Le scénariste se transforme en dormeur à gages. Incognito, il commet des crimes qu’il rêve aussi parfaits qu’au cinéma. Plus sa victime est importante, plus il dort. Et c’est l’escalade. Parviendra-t-il à vaincre définitivement l’insomnie? Rien n’est moins sûr. Une erreur de scénario, et tout peut basculer.

TUER POUR DORMIR
*Je ne reconnaissais plus rien et j’avais la
conviction de n’avoir tué personne. Pourtant,
simultanément, une nouvelle liste de
candidats à la mort qu’on a hâtée se
dessinait dans mon esprit.
(Extrait)

C’est un roman court mais dense. Il ne bousculera certainement pas la littérature mais son originalité est quand même dérangeante. L’histoire est très simple : un scénariste marocain, le narrateur qui ne se nomme jamais, souffre d’insomnie et découvre que tuer lui procure le sommeil. Il tue sa mère pour l’essai. J’ai tué ma mère. Un oreiller sur le visage. J’ai appuyé un peu. Elle n’a même pas gigoté. Elle a cessé de respirer. C’est tout. Ensuite j’ai dormi, longtemps, passionnément. J’ai dû dormir des heures, car j’ai fait de nombreux rêves très beaux, lumineux, colorés, parfumés. (Extrait) Ça fonctionne, mais c’est éphémère. Il devient donc une espèce unique de tueur en série.

Il a l’excuse moralement satisfaisante de tuer des gens en fin de vie, lourdement handicapés ou mourants. Il se qualifie lui-même de *hâteur de mort*. Mais est-ce que ça lui suffira ? Les auditeurs pourraient être surpris. Toujours est-il qu’il a besoin de tuer pour accumuler des PCS, c’est-à-dire des ponts crédits sommeil et plus encore, des PCL, soit des points crédits libido.

Dans un environnement textuel exempt de terreur, d’horreur et même de suspense, l’auteur sème la mort tout simplement pour permettre à son héros de dormir et ce, au nom d’une charité dont il a une définition assez singulière.

Ce roman est davantage un mode d’emploi qu’un roman. J’ai senti que l’auteur s’est fait plaisir en dérogeant un peu de son style habituel. Il a eu un éclair de génie et n’a pas vraiment réussi à en faire une histoire qui se tient. Après-tout, y tenait-il vraiment ? Son livre est teinté d’un humour noir, je dirais même tordu.

Son style me rappelle sensiblement celui de Charles Bukovsky en moins recherché et moins alcoolisé…chaotique, tordu, déjanté. Ça n’est pas désagréable à écouter, ça ne doit pas être désagréable à lire non plus mais c’est redondant et ça devient ennuyant. au moins, le roman est court.

C’est personnel, me direz-vous, mais c’est le genre de livre qu’on écoute ou qu’on lit avec un certain intérêt mais qu’on oublie vite. L’histoire est non évolutive et il y a beaucoup de passages crus et vulgaires. Je dois aussi ajouter que malheureusement, la narration de Bernard Gabay est passablement dépourvue d’émotion. Ça m’a ennuyé un peu mais je peux comprendre que Gabay ait ajusté sa voix à un récit aussi froid.

Enfin, c’est une histoire sans scénario ni objectif mais elle a le mérite de pousser à la réflexion sur des problèmes qui déchirent la société : la fin de vie, le suicide assisté, l’euthanasie. J’y ai senti une critique de la société, une timidité à aborder des problèmes au nom des Droits et Libertés. Et, ce qui n’était pas pour me déplaire, l’auteur met en perspective l’hypocrisie religieuse.

Voilà…attendez-vous à une histoire gardant l’absurde à l’avant-plan et dans laquelle semer la mort juste pour dormir est traité avec une légèreté désarmante.  Là, je me suis réveillé assassin. Je n’inventais plus des histoires, je me mettais à les vivre et à en profiter. Comme par enchantement, j’étais passé de l’écriture à la vie. (Extrait)

Un petit détail en terminant : la presse littéraire a reçu l’ouvrage de Ben Jelloun avec une certaine timidité. J’ai senti une certaine difficulté à classer cet ouvrage atypique : histoire est un bien grand mot. Fable et conte sont des termes souvent utilisés.

Tahar Ben Jelloun naît le 1er décembre 1947 à Fès, au Maroc. L’écrivain se rend au lycée français de Tanger, avant d’entamer des études de philosophie à l’université Mohammed V de Rabat.  Tout en commençant à écrire des poèmes, il enseigne la philosophie en français. En 1971, il publie son premier recueil de poésie, Hommes sous linceul de silence.

La même année, il s’installe à Paris. Il y exerce ses talents d’écrivain en publiant des articles pour le quotidien Le Monde. Puis, en 1975, il obtient son doctorat de psychopathologie sociale. Jelloun fera ensuite parler de lui avec la publication de son roman Harrouda, publié en 1973, qui évoque beaucoup la sensualité des femmes, et qui a choqué au Maroc. Mais le roman à l’origine de sa renommée se nomme L’Enfant de sable, publié en 1985. La suite de ce roman, La Nuit Sacrée, paraît en 1987. Ce livre permet à Tahar Ben Jelloun de recevoir le prix Goncourt.

Ces deux livres sont traduits en 43 langues à travers le monde. En 1995, son livre pédagogique Le Racisme expliqué à ma fille rencontre un grand succès. Vendu à 400 000 exemplaires, il est traduit en 33 langues, faisant de Tahar Ben Jelloun l’auteur francophone le plus traduit au monde. Son roman L’Ablation mène une réflexion sur la vie et la maladie. En 2019, Tahar Ben Jelloun publie L’Insomnie.

Bonne lecture
Claude Lambert
Janvier 2021

L’extraordinaire voyage du fakir…

QUI ÉTAIT RESTÉ COINCÉ DANS UNE ARMOIRE IKÉA  version audio

Commentaire sur le livre de
ROMAIN PUÉRTOLAS

*Le premier mot que prononça l’indien Ajatashatru Lavash Patel en arrivant en France fut un mot suédois, un comble : IKEA.  <Extrait : L’EXTRAORDINAIRE VOYAGE DU FAKIR QUI ÉTAIT RESTÉ COINCÉ DANS UNE ARMOIRE IKEA, Romain, Puértolas, Le livre de poche, 2015, version audio : Audiolib éditeur, 2014, durée d’écoute, 5 heures 41 minutes Narrateur : Dominique Pinon.  Édition originale : 2013>

Une aventure rocambolesque et hilarante aux quatre coins de l’Europe et dans la Libye post-Kadhafiste, une histoire d’amour plus pétillante que le Coca-Cola, mais aussi le reflet d’une terrible réalité : le combat que mènent chaque jour les clandestins, ultimes aventuriers de notre siècle.

COINCÉ DANS L’ABSURDE
Il avait fait un extraordinaire voyage de neuf jours,
un voyage intérieur qui lui avait appris que c’est
 en découvrant qu’il existe autre chose ailleurs, que
l’on peut devenir quelqu’un d’autre.
  (Extrait)

C’est une histoire rocambolesque, abracadabrante, improbable. Je ne l’ai pas vraiment trouvé drôle, je dirais plutôt spirituelle. Je suis mitigé en fait. Je n’ai pas du tout été impressionné par le texte mais je dois admettre que ce dernier a été mis en valeur par le narrateur. Puisqu’il est question d’Ikéa, je dirai que Dominique Pinon a sauvé les meubles.

Nous avons ici l’histoire d’un indien : Ajatashatru Lavash Patel (nom tape-à-l’oreille prononcé dans des dizaines de façons différentes) un gentil filou qui part de New Delhi pour Paris afin d’acheter un lit à clou, spécial fakir, en solde chez Ikéa. N’ayant pas les moyens de se payer l’hôtel, Ajatashatru ère dans le grand magasin et pour échapper à toute surveillance, se cache dans une armoire qui sera rapidement retirée afin d’être expédiée…en Angleterre.

Tout le récit relate les tribulations du petit homme aux yeux coca-cola. C’est une histoire loufoque doublée d’un petit caractère sentimental. Le tout me rappelle un peu les comédies d’erreur.

L’histoire est bourrée de clichés et d’allusions, certaines fines d’autres grossières : *On pissait aussi mal dans une armoire que dans un avion remarqua l’indien qui n’aurait jamais cru être un jour amené à une telle constatation*. (Extrait) Eh oui, même tapi dans une armoire Ikéa, la vie continue.

On trouve dans le texte beaucoup de jeux de mots, de déformations linguistiques. J’ai senti que l’auteur ne se prenait pas au sérieux et planchait davantage sur le pouvoir des mots que sur le style.

Une description de son principal personnage prise au cœur du récit en dit très long : *Ses manières raffinées n’allaient en rien avec le personnage : jeans troués, piercing, cheveux teints en rouge, veste verte délavée, quelque chose entre un fakir et un clown. *(Extrait)

 

Je m’attendais à éclater de rire, j’en ai eu à peine envie. Peut-être qu’on attendait trop de ce roman. Pourtant, il n’est pas sans qualités. Entre autres, il pousse à la réflexion sur la situation des clandestins, humains désenchantés ayant choisi de fuir leur pays pour être finalement davantage exploités.

Le texte n’est pas sans rappeler aussi que la vie nous réserve des petits détours qui nous font trouver le bonheur, qu’elle nous réserve des rencontres susceptibles de nous changer, de nous améliorer. Mais pour le reste, j’ai troqué la comédie hilarante pour un simple divertissement.

Si j’avais choisi le papier, j’aurais peut-être trouvé le temps long mais le narrateur Dominique Pinon m’a fait passer un bon moment avec son style relâché et un ton en parfaite concordance avec le caractère caricatural du texte.

 

Il m’a gardé dans le coup jusqu’à la fin en donnant à l’ensemble un petit quelque chose de sympathique, de rafraichissant, de léger.  À travers les clichés et les innombrables déformations du patronyme de notre héros, j’ai pu quand même m’attacher à un personnage sympathique, un peu naïf et quelque peu décalé…humain quoi…

 

*Eh bien puisque vous me le demandez, je me nomme Ajatashatru Lavash commençant l’indien en usant de son accent britannique le plus oxfordien. Une armoire ne pouvait avoir un si bel accent…peut-être n’allez-vous pas le croire, mais je me suis retrouvé coincé dans cette armoire alors que j’en prenais les mesures dans un grand magasin français…enfin suédois…* (Extrait)

Un livre drôle…non pas vraiment, mais divertissant et par moment, sensiblement attendrissant.

Romain Puértolas, né le 21 décembre 1975 à Montpellier, est un écrivain français. Ballotté entre la France, l’Espagne et l’Angleterre, il devient DJ turntablist, compositeur-interprète, professeur de langues, traducteur-interprète, steward, magicien, avant de tenter sa chance comme découpeur de femmes dans un cirque autrichien. Évincé à cause de ses mains moites, il s’adonne à l’écriture compulsive. Il fait ensuite carrière grâce à son bouquin comique « L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea ».

À écouter également, du même auteur

La carrière de Dominique Pinon prend son véritable envol en 1980 grâce à Jean-Jacques Beineix qui lui ouvre la porte du cinéma dans son premier film Diva en 1980. Il joue dans une foule de seconds rôles où on le retrouve généralement dans la peau du marginal atypique. Mais, c’est principalement sa rencontre avec Jean-Pierre Jeunet qui marque un tournant majeur dans sa vie d’artiste.

En effet, sa carrière connaît une envolée sans précédent avec son premier rôle dans Delicatessen. Acteur favori de Jeunet, il est également à l’affiche du Fabuleux destin d’Amélie Poulain, Alien, la résurrection et Un long dimanche de fiançailles. Sa renommée est telle que les réalisateurs étrangers n’hésitent pas à l’intégrer dans leurs projets. Enfin sa voix est bien connue dans l’univers du livre audio.

Bonne écoute
Claude Lambert
le dimanche 26 septembre 2021

 

LE SINGE NU, le livre de DESMOND MORRIS

*Il existe cent quatre-vingt-treize espèces vivantes de singes et de gorilles.
Cent quatre-vingt-douze d’entre elles sont couvertes de poils. La seule
exception est un singe nu qui s’est donné le nom d’<homo-sapiens>. Cette
espèce à part, qui a brillamment réussi, passe une grande partie de son
temps à étudier les plus nobles mobiles de son comportement et non moins
de temps à en négliger…les mobiles fondamentaux. *
(Extrait : LE SINGE NU, Desmond Morris, Éditions Bernard Grasset, 1968, Le
livre de poche. Édition de papier, 320 pages avec bibliographie)

Familiarisés comme nous le sommes maintenant avec l’idée que l’homme descend du singe, noud avons coutume de considérer ce parent comme un ancêtre très lointain distancé depuis belle lurette sur la route de l’évolution des espèces par la variété dite *homo sapiens*. Dans cet ouvrage, Desmond Morris va à contre-courant en déclarant que   nous ne sommes pas une espèce nouvelle née du processus de l’évolution, nous sommes toujours des singes.

Et il le démontre. Éliminant les sociétés primitives encore existantes comme étant  » des ratés de l’évolution « , il observe le singe nu moderne, arboricole, sorti des forêts et devenu carnivore, sous l’angle de la sexualité, de l’éducation, de la combativité et de la recherche du confort Pour élaborer cette thèse originale, il lui a suffi d’étudier le comportement humain dans la même optique que celui des animaux, et en utilisant le même vocabulaire. Le résultat est assez singulier et ne manque pas d’humour.

ON EST TOUJOURS DES SINGES
*Le fardeau que représente les soins prodigués par
les parents est plus lourd pour le singe nu que pour
toute autre espèce vivante. Les devoirs des parents
sont peut-être aussi ardus ailleurs mais ils ne sont
jamais aussi étendus*
(Extrait)

C’est un livre intéressant qui repose sur une théorie devenue obsolète mais à laquelle certains scientifiques croient encore, à savoir que l’homme est toujours un singe. Ce qui le différencie des autres primates est son absence de pilosité. Raison pour laquelle l’homme est, dans le livre de Morris, rien d’autre que le SINGE NU. Nous pouvons admettre à la rigueur que l’homme descend du singe, que le chimpanzé par exemple, soit un lointain cousin de l’homme.

Personnellement, ça m’a toujours suffit. Mais Desmond Morris bouscule notre égo en soutenant que nous ne sommes pas une espèce nouvelle née du processus de l’évolution. Nous sommes toujours des singes, mais des singes sans poils. Le but du petit livre de Morris est de le démontrer, Il le fait en abordant les grands thèmes liés surtout au cousinage entre fonctions animales et humaines : Les origines, le sexe, l’éducation, l’exploration, la violence, l’alimentation, le confort, relations et symbioses avec d’autres animaux.

Il est beaucoup question de sexualité dans ce livre comme si tout reposait là-dessus. Elle est omniprésente, presque crue. Cette question m’a arraché bien des sourires mais en fin de compte, les théories qui en découlent comptent parmi les moins crédibles du volume. Même si le livre a été publié en 1968, Morris semble convaincu que sa théorie est éternelle. L’homme est un animal et c’est tout. Il tente de le démontrer avec une conviction qui ne m’a pas atteint tout à fait.

J’ai compris aussi que Morris ne s’attendait pas à ce que sa théorie soit accueillie à bras ouverts : Malheureusement, notre puissance et notre réussite extraordinaires, en comparaison des autres animaux nous inclinent à considérer nos humbles origines avec un certain mépris; je ne m’attends donc pas à des remerciements. Notre ascension fut un enrichissement rapide, et, comme tous les nouveaux riches, nous n’aimons guère qu’on évoque nos modestes débuts, si proches encore.* (Extrait) Je trouve l’argument plutôt simpliste.

Je pense que Morris avait tort de croire à la pérennité de sa théorie car si j’applique le contexte à notre époque actuelle, le livre est d’une désolante désuétude : la femme y serait une dépendance de l’homme, l’homosexualité serait un accident de parcours de l’évolution qui ne servirait en fait qu’à limiter la reproduction. Est-ce la fonction qu’on attribuerait alors aux prêtres et aux moines? Il m’a semblé aussi que les blancs étaient plutôt privilégiés.

Si plus de vingt millions de lecteurs se sont penchés sur l’enthousiaste théorie de Desmond Morris dans les années 1960, je me demande ce qu’ils en penseraient aujourd’hui. En ce qui me concerne, le livre est dépassé, désuet et je n’ai pas trouvé de fondement scientifique sérieux qui dépasse le stade de l’observation. J’y trouve un amalgame de justifications à caractère évolutionniste sur ce que nous sommes et ce que nous ne sommes pas. Mais au départ, l’auteur nous considère comme des animaux.

Donc la vision d’ensemble se limite à celle du biologiste ou du zoologiste. J’ai eu un peu de difficulté à garder mon intérêt pour cette lecture. Toutefois, l’auteur m’a quand même appris des choses intéressantes, sur l’origine des phobies par exemple, je comprends mieux maintenant ma peur des araignées, notre amour pour les chevaux et à ce sujet, Morris n’a pas manqué de développer une théorie sur l’aspect sexuel de cette affection pour les chevaux.

C’est un peu tiré par les cheveux, mais la théorie est intéressante. L’auteur penche constamment vers l’environnement. C’est sa principale force. Il ne manque pas de préciser que le singe nu surpeuple actuellement la planète bleue et que tôt ou tard, les choses devront se rééquilibrer, parce que c’est le propre des animaux.

C’est un livre passablement intéressant mais dont l’intérêt s’est limité pour moi à une certaine exploration de la mentalité d’une l’époque.

Né en 1928 à Wiltshire, Desmond John Morris est un zoologiste, écrivain et peintre anglais. Au début des années 1950, Desmond Morris intègre le département de zoologie de l’Université d’Oxford pour y réaliser sa thèse sur le comportement animal. Trois ans après, il devient professeur spécialisé dans le comportement reproductif du poisson épinoche.

Il se penche alors sur l’étude des oiseaux, puis des grands singes. Avec ses derniers, il réalise un projet autour d’œuvres réalisées par son chimpanzé Congo. L’Institute of Contemporary Arts de Londres exposera ces toiles. Dans le but de rendre la zoologie accessible à tous, il devient présentateur du programme télévisé « Zoo Time » dans les années 60, et produit un show télé sur les livres de zoologie.  Desmond Morris devient un précurseur en matière d’éthologie humaine avec son ouvrage « Le Singe nu » vendu à plus de 10 millions d’exemplaires. (Artsper)

Bonne lecture
Claude Lambert
le dimanche 29 août 2021

Mort aux cons, livre de Carl Aderhold

*Je savais enfin contre qui
je me battais. J’avais enfin
mis un nom sur leur visage.
Le con. M’écriais-je,
voilà l’ennemi!
(Extrait : MORT AUX CONS,
Carl Aderhold, Hachette 2007,
rééd. Fayard 2011. 687 pages)

Soucieux de développer une société meilleure basée sur  l’entraide et l’empathie, un homme cible d’abord l’intérêt démesuré que portent les humains pour les animaux. Il décide donc de tuer et faire disparaître les animaux domestiques de son quartier. Mais le plan n’atteint pas ses objectifs et notre homme décide d’éliminer une race d’humains qui prolifère un peu trop à son goût : Les cons. Ne trouvant pas de définition claire et nette du con typique, il extermine ici et là tous ceux qui l’embêtent ou qui l’ennuient. Le livre prend un peu la forme d’un mode d’emploi tendant aussi à légitimer le combat meurtrier de cet homme contre ceux qu’il trouve cons.

Tueur de cons en série
*J’avais l’impression d’être un super-héros qui
vient de découvrir ses super-pouvoirs. Littéralement,
je planais au-dessus des choses. Le simple fait de
savoir qu’il existait…une possibilité rapide de
mettre fin à toute nuisance, me procurait un
sentiment de complet détachement vis-à-vis des
contingences…ma démarche est une vraie
démarche scientifique.
(Extrait : MORT AUX CONS)

Au début l’auteur peint le tableau d’un couple normal devant sa télévision où la chatte de la voisine vient se faire câliner. Christine va se coucher, l’homme reste à regarder une émission et se fait mordre par le petit animal. Il décide tout bonnement de la jeter par la fenêtre (4° étage). Elle meurt. Le lendemain, une solidarité se développe vis-à-vis de la maîtresse. Le personnage principal veut voir le retour de l’amitié, plus de contact, de solidarité…. Il extermine donc tous les animaux domestiques du voisinage.

Au début sa technique marche mais très vite des clans se forment et se disputent. Il est sur le point de se faire démasquer par la concierge, il la tue donc. C’est à ce moment-là que sa lutte contre les cons commence. Il décide de trouver une théorie pour ne pas faire d’erreurs mais il ne parvient pas à trouver quelque chose de stable.

Il extermine tous ceux qui l’ennuient, d’où il tue « pour un oui et un non » sans raisons bien valables à part que la personne ne lui convient pas au niveau caractère. Il ne se prend pas pour un tueur jusqu’à ce qu’un flic vienne l’arrêter et c’est sa peur de la prison qui lui fait faire son geste. Par la suite il essaye de faire comprendre à l’opinion son combat et d’être légitimé.

DU N’IMPORTE QUOI
Je n’apprécie pas du tout le style de l’auteur, même le but de son ouvrage est négatif. Les tueries sont toutes les fois très répétitives. Il nous peint un personnage peu tolérant, égoïste, qui veut être seul au monde … Heureusement qu’il n’existe personne avec un caractère aussi négatif, même un sérial killer me paraît plus sympathique.

On ne retient rien de sa théorie sur les cons, il ne créait rien de bien nouveau. Je suis même choqué qu’un personnage aussi peu tolérant existe dans un roman en effectuant autant de meurtres aussi facilement.

Du coup, je n’ai absolument rien retiré de cet ouvrage (même peu de distraction), aucune théorie, aucune fable rien . Peut-être n’ai-je pas compris mais j’en doute, le sens réel de ce livre !!!!

Carl Aderhold est un écrivain français né dans l’Aveyron en 1963. Fils de comédiens, il a poursuivi des études d’histoire avant de se spécialiser dans la littérature du XVIIIe siècle. Il est actuellement directeur éditorial chez Larousse dans le domaine des sciences humaines.

MORT AUX CONS est son premier livre publié en 2007. (50,000 exemplaires vendus toutes éditions confondues) Ont suivi : LES POISSONS NE CONNAISSENT PAS L’ADULTÈRE en 2010 (15 000 exemplaires vendus en première édition) et FERMETURE ÉCLAIR en 2012.

BONNE LECTURE
Claude Lambert
le vendredi 7 mai 2021

JOURNAL D’UN DISPARU, de MAXIME LANDRY

*C’est étrange ce matin, c’est comme si
j’étais encore là. Tout autour de moi est
exactement comme je l’ai laissé. *
(Extrait : JOURNAL D’UN DISPARU, Maxime
Landry, Libre Expression février 2015, 176 p.
Édition sonore : Audible studios, 2017, durée
d’écoute : 3 heures 18, Maxime Landry fait la
narration de son propre livre.)

Bertrand a une vie tout à fait normale avec sa famille. Homme travaillant et dévoué, il se surmène dans le but d’assurer un avenir de qualité à sa femme et à ses enfants, qu’il n’aura pas le temps de voir devenir adultes. Tous ses efforts le dirigent, malgré lui, bien loin de ses rêves et de ses ambitions. Tranquillement, il sombre dans la noirceur. La nuit la plus longue de toute son existence.

Journal d’un disparu est le journal post mortem tenu par Bertrand durant l’année suivant son départ volontaire.

UN PANÉGYRIQUE DE LA VIE
*On m’a souvent répété…que notre vie nous était
prêtée. Comme un cadeau que l’on devait rendre
après l’avoir déballé. De ne pas trop en abuser au
risque de la perdre un jour. Moi, la mienne, je n’ai
jamais su quoi en faire, alors je l’ai rendue. *
(Extrait)

Plusieurs se rappelleront de Maxime Landry comme étant le grand gagnant de Star Académie en 2009 et qui, moins d’un an plus tard devenait interprète masculin de l’année. Auteur, compositeur et interprète, Maxime Landry, cet homme-orchestre qui semble vouloir rester éternellement jeune, verse maintenant dans la littérature et propose un premier roman qui m’a vraiment secoué pour ne pas dire qu’il m’a remis à ma place quant à ce que j’attends de la vie, même à la retraite.

Voici l’histoire touchante d’un homme, Bertrand, père de quatre enfants, facteur et restaurateur, deux métiers, trente-six misères. Il est dévoué et même altruiste à ses heures, mais il se surmène, néglige sa santé, sa famille, se détache de ses rêves. Un jour, Bertrand décide qu’assez c’est assez.

Pour ce livre, j’ai choisi la version audio, narrée par Maxime Landry lui-même qui m’a fait vibrer avec sa voix d’adolescent chargée d’émotion et de ressenti. Je n’ai pas regretté mon choix même si je n’ai aucun doute qu’un support papier aurait donné des résultats semblables. Peu importe le support, Maxime brasse les émotions et le lecteur se sent forcément emporté. Trop parler de ce livre reviendrait à vendre la mèche. On pourrait le qualifier de confession post-mortem d’une âme obligée à errer pour un temps pour voir comment les vivants se débrouillent avec la suite.

Peut-être pourrait-on parler d’une puissante léthargie, une zone grise ou une plongée dans le film de sa vie, une introspection puissante et ébranlante, une zone mystérieuse qui sépare le rêve de la réalité. Le tout est évidemment assorti de profonds questionnements : *Pourquoi faut-il comprendre quand il est trop tard ? * (extrait) C’est vraiment à vous amis lecteurs, amies lectrices de le découvrir et ce sera, je crois une belle expérience.

Comment qualifier ce livre ? Je dirais une belle complainte, une sorte de mea culpa qui devient au fil du récit un puissant plaidoyer contre le suicide : *En un instant, en une fraction de seconde, en un geste, j’ai changé le cours de votre histoire. Je me suis pris pour Dieu, et c’est vous qui en payez la note*.

Ce livre de Maxime Landry, qui est parti d’une chanson d’ailleurs a un caractère autobiographique car le père de Maxime s’est suicidé alors que Maxime était adolescent. Malgré cette dure épreuve, Maxime a évité le piège du misérabilisme et fait plutôt ressortir la vie, avec sa belle signature vocale, comme un don spécial dont il faut prendre soin.

Il fait même preuve d’un peu d’humour…parfois noir mais qui arrache quand même un sourire. Il met aussi en perspective l’amour dont on est entouré, tous…la famille, les amis, le conjoint, la conjointe, les enfants et tout ce que ça engendre et qu’on appelle les p’tits bonheurs de la vie. Le narrateur est le personnage principal lui-même et ses propos post-mortems sont de nature à faire réfléchir. Imaginez en effet qu’à votre décès, votre conscience, au lieu d’aller vers la lumière décide de rester un peu en *bas*.

Il y aurait sûrement des observations intéressantes à faire et pas toujours gaies car vous êtes à la fois témoin de la peine engendrée par votre départ, mais aussi de l’hypocrisie et même parfois de l’indifférence. Peut-être décideriez-vous d’essayer d’influencer positivement la vie des êtres chers laissés derrière. À ce titre, le plus beau passage du récit est sans doute le moment ou Bertrand découvre que son fils François a un dangereux vague à l’âme.

La détresse de son âme est perçue par Bertrand comme une prière. Le texte est de toute beauté. J’ai savouré et dévoré ce petit livre de 175 pages, environ trois heures d’écoute en une soirée. Je pense que pour une première expérience en littérature, Maxime Landry a frappé fort. Ça vous fait aimer la vie…rien de moins.

Connu surtout pour son succès musical, Maxime Landry est un homme aux 1001 talents. Depuis 2015, il nous le démontre avec brio à la barre de l’animation à Rouge FM (107.5 FM), tous les jours en semaine de 18 h à 20 h sur l’ensemble du réseau. Auteur de plusieurs chansons, Maxime est également écrivain. Il témoigne de sa belle plume dans deux livres : Journal d’un disparu et Tout mon temps pour toi, parus en février 2015 et avril 2016. Tous deux ont été encensés Best-Seller. Maxime est également impliqué dans plusieurs causes et fondations, dont Opération Enfants-Soleil, pour laquelle il co-anime le Téléthon.
(Extrait de la biographie de Maxime Landry publiée sur son site officiel)
Cliquez ici.

Bonne lecture
Claude Lambert
le vendredi  avril 2021

P’TIT BOUT, le livre d’ALEX WHEATLE

*McKay m’a regardé comme si j’étais un extra-terrestre
qui a mauvaise haleine. «…Pourquoi toi ? C’est vrai
quoi… t’es un nabot ! Les canons craquent pas pour
les nabots d’habitude. C’est juste…pas normal. C’est
pas logique…» Je suis sorti de ce gymnase et, pour la
première fois de ma p’tite vie, j’avais l’impression
d’être…grand.*
(Extrait : P’TIT BOUT, Alex Wheatle, Éditions Au Diable
Vauvert, numérique et papier, 347 pages. 2017.
Littérature jeunesse)

Voici l’histoire de Lemar, un ado près de ses 14 ans qui vit avec sa grand-mère, sa mère et sa sœur dans un petit logement au cœur d’une ville anglaise. Lemar est, physiquement, ce qu’on appelle un petit format. Petit mais énergique, Lemar, appelé p’tit bout, caresse de grands rêves. Un jour,  Quand Venetia King, la fille la plus sexy du collège, commence à s’intéresser à lui, une autoroute semble s’ouvrir vers son premier rendez-vous. Mais le chef du gang le plus célèbre de South Crongton a d’autres projets pour lui… Voyons voir comment P’tit bout va se débrouiller pour aller au bout d’un de ses rêves…

PETITES LEÇONS D’HUMANITÉ
*Est-ce que je devais l’embrasser sur la joue quand j’aurais
fini de la dessiner ? Est-ce que je devais lui montrer ma
chambre ? … En fait, vaut mieux que j’oublie l’idée du
baiser, j’veux pas foirer mes chances de passer aux étapes
supérieures. Dans deux semaines, on ira peut-être se faire
un ciné ou quelque chose. Ouaip, et c’est là que je lui ferai
du bouche à bouche.
*
(Extrait)

Voici un petit roman léger, drôle et divertissant. Il a un aspect dramatique mais il est développé intelligemment. Voyons ce qu’il en est : C’est l’histoire de Lemar, un garçon de 14 ans, tout à fait normal à une exception près : il est petit pour son âge et d’aspect fragile. Tellement qu’il se fait appeler P’TIT BOUT.

Mais il ne faut pas trop se fier aux apparences. Ce n’est pas un détail qui obsède Lemar : *Tout le monde m’ignorait. Parfois, être un minus présentait un avantage. Personne ne voyait en moi un danger ou ne me considérait d’une quelconque importance.* (Extrait) Lemar travaille presqu’à temps plein pour attraper dans ses filets le canon du lycée, la fille de ses rêves: la belle Venetia King.

Malheureusement, les plans de Lemar sont continuellement chamboulés par les demandes étranges et capricieuses de Manjaro, un petit truand du quartier sud de de Crongton, un caïd auquel il est difficile de dire non. Or ce petit mafieux est le beau-frère de P’TIT BOUT, ex petit ami de sa sœur Élaine et père de son neveu, Jérôme, le bébé d’Élaine. P’TIT BOUT joue un jeu très dangereux. Un drame est inévitable…je vous laisse le découvrir…

L’attirance de Lemar pour la belle Vénetia devient magnétique : *Elle était si sexy qu’elle m’a donné plus chaud qu’un chili épicé sous un soleil de ouf au Mexique. Mon fantasme de plage hawaïenne a eu raison de tout ce que j’avais d’autre dans la tête.* (Extrait)

Les sujets développés dans ce petit roman sont très proches des jeunes : les garçons, les filles, l’éveil des sentiments, les séparations, les familles recomposées…tout ça au beau milieu d’une guerre de gangs et d’une série de règlements de compte qui met Lemar en danger ainsi que sa famille, sa mère, sa grand-mère et bien sûr le petit Jérôme et sa maman Élaine.

P’TIT BOUT est un livre rafraîchissant que j’ai savouré page par page. Lemar est terriblement attachant. C’est un garçon authentique qu’on prendrait plaisir à garder à nos côtés. Dans les petits hics, j’ai trouvé la finale un peu platonique parce qu’elle ne met pas la suite en place. Mais en réalité, Alex Wheatle écrit une trilogie dans laquelle on peut suivre Lemar.

Je suis donc content que ça ne s’arrête pas là. Autre petit irritant : le niveau de langage : *Je pensais l’avoir fâchée en n’acceptant pas son argent, mais comment j’aurais pu prendre sa thune alors que je voulais qu’elle soit ma meuf ?* (Extrait) Eh oui, ça se pourrait bien que le langage très argotique déployé dans le texte énerve les québécois. Ainsi les filles deviennent des meufs, les policiers sont des keufs, la maison familiale est une case et bien sûr, les fesses sont évoquées à tous les égards. Ici, on ne fait pas attention, on fait gaffe à ses fesses.

On ne s’assoit pas, on pose ses fesses, on ne revient pas, on ramène ses fesses, on ne poursuit pas en justice, on colle un procès aux fesses. C’est un roman à la sauce très…très française. Ça m’énerve, ça me fatigue, ça m’irrite mais P’TIT BOUT est un tel rayon de soleil qu’on passe à côté de ces désagréments. Que je l’aie voulu ou pas, je me suis senti happé par le récit et impliqué d’une certaine façon car j’avais vraiment envie d’aider et d’assister Lemar.

P’TIT BOUT est un récit chaleureux et humain qui brasse un peu les émotions et qui pousse à l’empathie. Faut-il s’en surprendre ? L’auteur, que j’ai envie d’appeler amicalement Alex est né de famille haïtienne, a grandi dans les ghettos pauvres de Londres. Entre autres activités littéraires, il a organisé des ateliers d’écriture dans des maisons de redressement. Il en sait long sur les jeunes et sur leur inépuisable soif de vivre, d’amour et de reconnaissance.

Peut-être le récit a-t-il un cachet autobiographique. Une chose est sûre, que vous soyez petit et frêle au point de vous faire appeler *demi-portion*, *minus*, semi-homme, petit format ou autres sobriquets blessants, P’TIT BOUT, le livre d’Alex Wheatle vient nous rappeler que ce n’est pas parce qu’on est petit qu’on manque de grandeur.

Alex Wheatle est un auteur jamaïcain né à Londre et qui a grandi à Brixton où se situe l’action de plusieurs de ses romans… son premier livre, Brixton Rock (1999), raconte l’histoire d’un garçon de 16 ans de race mixte, dans les années 80 à Brixton. Brixton Rock a été adapté pour la scène et présenté au Young Vic en 2010. Sa suite, Brenton Brown a été publiée en 2011.

Parmi les autres romans, citons In The Seven Sisters (2002), dans lequel quatre garçons échappent à une vie abusive dans une maison d’enfants; et Checkers (2003), écrit avec Mark Parham, a été publié en 2003. En 2010, il écrit et fait la tournée de l’autobiographie solo, Uprising . Sa pièce, Shame & Scandal , a fait ses débuts au Théâtre Albany de Deptford en octobre 2015. Alex Wheatle vit à Londres. Il a reçu un MBE pour services rendus à la littérature en 2008.

Bonne lecture
Claude Lambert
Le samedi 13 mars 2021

LE DIABLE L’EMPORTE, le livre de RENÉ BARJAVEL

*- … tous vos compagnons sont morts… Oh ! dit
Charles. Et il se rassit. – Par bonheur pour
l’avenir de l’humanité, vous avez été épargné…
Il y eut un court silence. « … et les femmes
aussi… » Les femmes ? Charles n’avait pas pensé
à elles…>
(Extrait : LE DIABLE L’EMPORTE, René Barjavel,
édition originale 1947, présente édition électro-
nique : 2014 par les éditions Gallimard, 240 pages)

Pendant que la Mort Blanche étend sur la terre son linceul glacé, rançon de la dernière guerre mondiale, un ultime combat fait rage au sein de l’Arche souterraine où se sont réfugiés quelques survivants : les femmes se battent pour le dernier homme. Mais voici qu’entre en jeu l’amour, douce et terrifiante nécessité de l’espèce. Sera-t-il assez fort pour sauver le dernier couple, pour laisser une chance à l’humanité ? Et qui l’emportera dans cet ultime face-à-face ? Le Diable, qui ne se résout pas à voir disparaître son divertissement préféré, ou Dieu, jamais las de sa créature, prêt à rejouer le premier acte de l’Éden ?

LE BÊTISIER DU FUTUR
*C’était les plus pauvres…qui sentaient la mort leur
courir aux chausses, qui auraient voulu…pouvoir
s’éloigner vraiment…de cet enfer qui risquait à
tout instant de surgir derrière eux et de les cuire,
alors que chaque pas qu’ils faisaient leur semblait
être toujours le même pas sur place, de leurs pieds
de plomb sur le pavé de glu.*
(Extrait : LE DIABLE L’EMPORTE)

C’est un livre dur, noir, à caractère scientifique avec un fond philosophique d’anticipation s’appuyant sur la logique des faits, le principal étant que l’homme ne sera jamais rien d’autre que l’homme : un prédateur manipulateur, dominateur et autodestructeur. C’est tout à fait dans la lignée de l’œuvre de Barjavel qui voit le destin de l’homme tel un avenir bouché dans lequel l’homme tombe dans le piège qu’il a lui-même tendu.

En prévision d’une extinction inévitable, un milliardaire fait construire une arche qui sera logée dans les profondeurs de la terre et qui abritera une fusée avec à son bord un homme et une femme sélectionnés pour perpétuer la race humaine après un sommeil cryogénique de 10 ans à bord du vaisseau en rotation autour de la terre.

L’homme étant ce qu’il est et Barjavel étant plutôt borné sur la noirceur de l’avenir, rien ne se passe comme prévu à bord de l’arche. La fusée partira mais pas avec les personnes prévues et le retour est peu probable à cause de l’objet même de la destruction de tout ce qui est vivant sur terre : l’eau drue, un monstre apocalyptique craché en héritage par la troisième guerre mondiale, la GM3, une saloperie qui annihile l’eau…toute l’eau sur terre, toute l’eau dans les airs et…toute l’eau dans les chairs.

État permanent…planète finie… Comme dans tous les romans de Barjavel, il n’y a pas d’issue possible, pas de suite, pas d’espoir. Partout dans le texte se ressent la finalité de toutes choses, de toutes vies, conséquence de la folie des hommes. Ce n’est pas tout à fait ce que voulait monsieur GÉ dans sa richesse et dans sa sagesse : *Elle avait une grande admiration, un peu effrayée, pour monsieur Gé. Ce qu’il avait fait était tellement extraordinaire qu’elle pensait qu’il ne pouvait pas ne pas avoir raison. Mais…* (Extrait : LE DIABLE L’EMPORTE)

Il y en a qui disent –Quand tu as lu un Barjavel, tu les a tous lus- Pas tout à fait et peu m’importe. Ce livre m’a impressionné tout comme RAVAGE dont j’ai déjà parlé sur ce site et qui décrit une société étouffée par ses propres progrès et qui revient à l’ère préindustrielle…un cri du cœur pour sauver l’environnement. Il est facile de dire que l’homme s’en va vers sa fin.

Fidèle à son style, dans LE DIABLE L’EMPORTE, Barjavel bourre son récit d’éléments qui sont là pour nous aider à mieux nous connaître, à mieux connaître l’homme, la société, à mieux connaître la terre-mère. Le défi avec Barjavel est de trouver dans le récit les petits éléments positifs qui évoquent un peu les blocs légos parce qu’il y a quelque chose à construire : l’espoir, basé sur des faces non pas cachées mais mises en lumière de l’homme comme l’amour, l’empathie, l’altruisme, la philanthropie.

Si les romans de Barjavel étaient d’une opacité irréversible, je ne m’y intéresserais pas. Il y a quelque chose à en tirer : une leçon, une expérience, une idée, une résolution, que sais-je. Autre élément que j’ai trouvé très intéressant : Dans l’Arche construite par Monsieur Gé, abri sensé être indestructible, ce dernier a réuni des gens différents, jeunes hommes et jeunes femmes, sans leur consentement. Les hommes étaient isolés des femmes et suite à une explosion, ceux-ci sont tous morts sauf un. Il sera intéressant d’observer le déploiement d’une véritable folie féminine qui n’est pas sans rappeler la possession satanique.

Ce faisant, Barjavel va vraiment au bout de son raisonnement et dans le dernier quart de l’ouvrage, on comprend aisément le titre que Barjavel a choisi pour son récit LE DIABLE L’EMPORTE. Je dirais que dans la deuxième moitié de l’histoire, le lecteur devient pris en étau dans ses propres sentiments, il y a de l’émotion. L’atmosphère a quelque chose d’angoissant.

Ce roman est une plateforme de réflexion sur la destruction du monde et l’annihilation de l’espèce humaine, un thème récurrent dans l’œuvre de Barjavel tout comme d’ailleurs le doute qu’elle laisse planer. C’est glauque, noir, prévisible et pourtant j’ai accroché à l’ensemble du récit à cause d’élément précis : la science déployée : l’eau drue est une trouvaille qui pousse à la réflexion, car avec cette écœurante saloperie, il n’y a pas de rédemption possible.

Veuillez excuser la crudité du langage mais il n’y a pas d’autres mots. Autre élément, l’humour. Il n’y en a pas beaucoup mais il compte. Par exemple, cet oiseau gavé au C147 qui devient gros comme une montagne et qui pond un œuf qui pourrait faire des millions d’omelettes. Autre élément parmi tant d’autres, Barjavel me brasse, il me met le nez dans la crasse.

Bref, LE DIABLE L’EMPORTE est un livre qui mobilise. Je le recommande vivement pour la philosophie qu’il sous-tend.

René Barjavel (1911-1985) a exercé les métiers de journaliste, puis de chef de fabrication aux Éditions Denoël avant de publier son premier roman, RAVAGE, en 1943. Revendiquant son statut d’auteur de science-fiction, il est de ceux qui ont permis à cette littérature d’acquérir ses lettres de noblesse. Maintenant une certaine méfiance vis-à-vis de la science et de ses potentialités mortifères, il s’est employé à positionner toute son œuvre du côté de l’homme, prônant une position de tolérance et de compassion, teintée de moralité.

Pour lire mon commentaire sur le livre RAVAGE de René Barjavel, cliquez ici.

BONNE LECTURE
Claude Lambert
le dimanche 7 mars 2021