LE PROCÈS DU DOCTEUR FORRESTER

LE PROCÈS DU DOCTEUR FORRESTER

Commentaire sur le livre de
HENRY DENKER

*C’est fini… Elle est partie. –C’est impossible!
protesta Kate. Continuons, nous la ferons
revenir, il le faut ! Briscoe ôta ses mains
gantées de la plaie ouverte et s’écarta de la
table. – Résignez-vous Kate, c’est terminé.*
(Extrait : LE PROCÈS DU DOCTEUR FORRESTER,
Henry Denker, Presses de la Cité, 1993 pour la t.f. ,
édition de papier, 415 pages)

Voici une femme passionnée par son métier de médecin. Mais une nuit, alors qu’elle est le seul médecin de garde dans un grand hôpital de New-York, soumise à une cadence infernale, une jeune fille admise aux urgences meurt brusquement. Pourquoi cette brillante praticienne n’a-t-elle pas diagnostiqué une grossesse extra-utérine responsable du décès ? Incurie ? Négligence ? Le père de la victime, un riche promoteur, va tout faire pour provoquer la radiation de Kate, quitte à soudoyer témoins, juges et experts. De son côté, l’administration de l’hôpital abandonne Kate à son sort. Pour Kate, le seul moyen de démontrer son innocence serait de prouver que la jeune victime lui a dissimulé de précieuses informations, la nuit de son décès. Heureusement, Kate va trouver un allié inattendu en la personne d’un jeune avocat idéaliste, tout aussi dévoué à la justice que Kate l’est à ses malades.

UNE COUPABLE À TOUT PRIX
*Restez et luttez, sachant qu’il y a un risque
que vous soyez vaincue. L’important est que
vous affirmiez haut et fort votre conviction
D’avoir fait ce qu’il fallait pour la jeune
Claudia Stuyvesant.*
(Extrait : LE PROCÈS DU DOCTEUR FORRESTER)

Ce n’est pas une histoire compliquée, au contraire car elle est très ajustée à l’actualité : un médecin est accusée d’incurie suite au décès d’une de ses patientes en Urgence dans un grand hôpital de New-York. La question qui poursuit le lecteur est aussi simple : est-ce que le médecin a trompé sa patiente ou serait-ce la patiente qui aurait trompé le médecin. Le père de la patiente s’appelle Claude Stuyvesant. C’est lui le fil conducteur de l’histoire : un personnage puissant, très riche, influent sur le plan politique et social, celui à qui on doit tout et pour lequel on est rien. Sa seule présence à l’audience transforme les procureurs en lèche-culs : *Vous avez vu comment Hoskins transforme en faute les meilleurs mouvements du cœur…* (Extrait)

Pour s’opposer à cette espèce d’araignée qu’est Claude Stuyvesant : un avocat, jeune, sans trop d’expérience, qui risque l’exclusion de son cabinet en défendant une femme en apparence accablée par les preuves. Son opiniâtreté est belle à voir. C’est un tenace et en plus il est audacieux. En fait, c’est le petit côté irritant du livre, c’est trop beau pour être vrai…aussi irritant que cette espèce d’amourette timide qui tente de s’installer entre deux audiences et qui se heurte à quantité d’objections.

C’est la ténacité de l’avocat Scott Van Cleve qui donne au livre ses lettres de noblesses car le temps lui manque, des témoins lui font défaut ou se désistent et quelque chose lui est caché. Quelque chose est caché à tout le monde d’ailleurs, une information enfouie sous l’épaisseur bétonnée du secret médical…Il se démène comme un diable dans l’eau bénite et trouve le moyen d’avancer, en respectant une logique de droit et le simple bon sens. C’est là que j’admire l’intelligence et l’imagination de Henry Denker , pour le défi posé à son personnage : contourner les suppôts de Stuveysant en lui opposant quelqu’un qui n’en a pas peur et qui souhaite au contraire injecter au richissime pacha une dose d’humilité : *Le visage coloré de Stuyvesant…semblait soudain gris et âgé. Point de mire de tous les regards, il se tenait…comme mis à nu, son hostilité vis-à-vis de Kate réduite à ce qu’elle était : un bouclier derrière lequel il dissimulait sa propre culpabilité* (Extrait)

Ce n’est pas à proprement parler un livre génial. Son sujet n’est pas original mais au contraire réchauffé. Il m’a fait pourtant passé un intéressant moment de lecture : le rythme est très élevé. Il y a des revirements parfois surprenants mais toujours vraisemblables à mon avis, et le sujet n’est pas sans faire réfléchir sur la situation parfois dramatique dans les urgences des hôpitaux américains qui manquent souvent de personnel, d’argent, d’espace, d’équipement et de compréhension. Le sujet vient nous rappeler également que les médecins sont des humains et ne sont pas à l’abri de l’erreur. Aussi, quand on consulte, il est capital de ne rien lui cacher.

C’est un bon livre, mais il n’est pas un de ces ouvrages qu’on garde en mémoire. On finit par l’oublier mais le chantier de lecture comme tel a un petit quelque chose de *page turner*. Il se lit vite et bien et sa finale, quoiqu’un peu rapide est bien travaillée. La psychologie des personnages est peu développée. C’est une faiblesse du récit. Il aurait été intéressant d’en savoir plus sur les STUYVESANT : Claudia, morte dans des circonstances mystérieuses qu’on finira par éclaircir de peine et de misère car on s’est dépêché pour des raisons tout aussi mystérieuses d’incinérer le corps.

Maman Stuyvesant qui a peur de son mari et vit dans son ombre prendra  tout le monde par surprise…bien trouvé et Papa Claude…j’en ai déjà parlé, c’est le bon Dieu faute de mieux…j’aurais préféré que l’auteur approfondisse davantage ces personnages. Enfin, il faut se rappeler que Kate va trouver un allié inattendu : Scott Van Cleve, jeune avocat qui est rapidement convaincu de son innocence. Ce roman raconte un combat acharné. C’est loin d’être novateur mais j’ai trouvé sa lecture satisfaisante d’autant qu’elle colle un intouchable sur la touche…

Henry Denker a commencé à écrire pendant ses études à l’Université de New-York. Il a renoncé à sa carrière de juriste pour l’amour de l’écriture. Il a été scénariste, directeur et producteur. Il a également écrit six pièces de théâtre, toutes jouées à Broadway. Il a enfin écrit de nombreux romans comme L’ENFANT QUI VOULAIT MOURIR et ELVIRA. Denker partageait son temps entre la Californie et les Adirondack. Plusieurs de ses romans ont été adaptés à l’écran. Henry Denker est mort presque centenaire en 2012.

Bonne lecture
Claude Lambert

Le dimanche 14 mars 2021

L’Affaire Magnotta

L’AFFAIRE MAGNOTTA

Commentaire sur le livre de
MICHAËL NGUYEN

*Car, en ce lundi ensoleillé, les médias du monde
entier ont les yeux tournés vers cet homme de 32
ans, qui est non seulement soupçonné d’
avoir
assassin
é un innocent, mais aussi de l’avoir
d
épecé, d’avoir filmé la scène macabre et d’avoir
diffus
é le film sur internet.*
(Extrait : L’AFFAIRE MAGNOTTA, Michaël Nguyen, Les
Éditions du Journal, 2017, édition de papier, 125 pages)

Lundi, 8 septembre 2014, celui qui se fait appeler Luka Rocco Magnotta, se présente devant ceux qui auront la lourde responsabilité de le juger. Le célèbre procès fait ressortir, peu à peu, au fur et à mesure de son   déroulement, la personnalité trouble derrière la façade de Magnotta. On sait que lissue du procès s’est jouée sur la santé mentale de Magnotta. Rien ny fait, prison à vie. Pour plusieurs personnes encore aujourd’hui, certains points échappent à la compréhension. Le journaliste judiciaire du journal de Montréal Michaël Nguyen raconte le procès et nous plonge dans l’univers profondément troublé d’un dépravé…

AU CŒUR DE L’HORREUR
*Cependant, Magnotta ne sest pas contenté de
tuer les animaux
 : il a filmé les faits. Et c’est
encore sur les conseils de la voix qu
il entend
dans sa t
ête quil met en ligne les deux vidéos.*
(Extrait : L’AFFAIRE MAGNOTTA)

Ce petit opuscule de 118 pages publie le compte-rendu du procès Magnotta, une des affaires judiciaires les plus médiatisées de l’histoire du Canada. Rappelons que Luka Rocco Magnotta, de son vrai nom Erik Clinton Kirk Newman a été reconnu coupable de meurtre au premier degré, celui du chinois Lin Jun, outrage à cadavre, publication de matériel obscène, sur internet notamment, envoi par la poste de matériel obscène, à des écoles et à des politiques, et harcèlement criminel. Le 23 décembre 2014, il reçoit une condamnation de prison à perpétuité dont 25 ans sans possibilité de libération. En rendant compte du procès, Michaël Nguyen rend compte par la bande de la vie de Magnotta. Est-ce que ça valait la peine de publier un tel livre ? Oui et non. N’importe qui ayant suivi avec assiduité le procès Magnotta n’apprendra rien de nouveau, encore moins son côté sensationnaliste.

Ce qu’il y a d’intéressant dans ce petit volume écrit très simplement, c’est que son analyse pousse à la réflexion, un peu à la façon d’un essai. Avec le recul du temps, le livre met en lumière des choses qui n’ont pas été expliquées hors de tout doute : comme le mobile par exemple. Le jury devait trancher et il a fait son travail mais ça a dû lui coûter de sérieuses migraines : *Personne ne s’entend sur l’état mental de Magnotta au moment du meurtre de Jun Lin, et le principal intéressé a choisi de rester muet devant le jury. La preuve se conclut sans consensus, le 4 décembre 2012, au palais de justice de Montréal. Les jurés ont siégé 40 jours. La Couronne a fait entendre 52 témoins pendant 25 journées d’audience, tandis que la défense en a présenté 14. La moitié du temps de la cour a été consacré aux six psychiatres experts.* (Extrait.) Et personne ne s’est mis d’accord sur l’état mental de Magnotta. Je ne croyais pas la nature humaine complexe à ce point. Magnotta était-il un menteur pathologique, un remarquable comédien ou un psychotique dangereux…un fou pour utiliser le terme de son avocat dans sa plaidoirie finale.

Il se dégage d’autres petits points intéressants de ce livre. Entre autres, j’observe que la vie de Magnotta va basculer après sa première rencontre avec Manuel Lopez, surnommé Manny. Ce sera pour Magnotta une initiation au sadomasochisme et l’adoption volontaire ou pas, d’une philosophie de la violence. Manny deviendra plus tard la voix dans la tête de Magnnotta. La rencontre de Manny bouleverse le destin de magnotta, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. (Extrait) Il m’a semblé que cet aspect a été sous-développé dans le livre. En fait, on se demande même si la rencontre a réellement eu lieu et on va même plus loin en se demandant si Manny existe. Un dernier point : d’après un intervenant au procès, l’esprit de Magnotta est un mélange de réalité et de fiction. Un esprit faible peut-il faire la différence.

Ce livre est un compte-rendu. Il a la faiblesse habituelle du genre. Plusieurs de ses grands thèmes sont sous-développés. L’auteur aurait pu aller plus loin dans les détails de la vie de Magnotta par exemple. Tenter de répondre à certains questionnements. Par exemple, quand Magnotta était en cavale en Europe. Il avait de l’argent et ne se privait de rien. Est-ce que seul le métier d’escorte pouvait lui permettre ça ? Michaël Nguyen s’en est tenu au récit journalistique en lui donnant une dimension de saga, agrémenté (façon de parler par deux séries de photos en couleur) généralement, ça plait. Et voilà un personnage de plus qui s’ajoute à la liste des énigmes de l’histoire.  Le journaliste plonge le lecteur dans l’esprit d’un dépravé en s’appuyant sur un procès qui n’a pas mis grand monde d’accord. Ce genre de livre ne passe généralement pas à l’histoire mais il n’est pas non plus dénué d’intérêt.

 

Né en Belgique, Michaël Nguyen a grandi au Québec où il a fait des études en littérature et en journalisme. Depuis 2011, il vit ses deux passions au quotidien en couvrant les actualités judiciaires au journal de Montréal. Il a aussi une certaine expérience en scénarisation. Il a suivi minute par minute l’affaire Magnotta.

Bonne lecture
Claude Lambert
le jeudi 2 avril 2020

MALA VIDA

MALA VIDA

Commentaire sur le livre de
MARC FERNANDEZ

*Franco est mort, pas les franquistes. Les
électeurs ont la mémoire courte et
quarante-cinq ans de dictature n’ont pas
suffi. Le peuple a choisi de donner le
bâton pour se faire battre de nouveau.*
(Extrait : MALA  VIDA, Marc Fernandez, Préludes
éditions, librairie générale française, 2015,
édition numérique et papier, num. : 200 pages)

En Espagne, la droite dure vient de remporter les élections après 12 ans de pouvoir socialiste. Une majorité absolue pour les nostalgiques de Franco dans un pays qui a la mémoire courte. Au milieu de ce renversement, une série de meurtres est perpétrée à travers le pays. Les victimes : un homme politique, un notaire, un médecin, un banquier et une religieuse. Rien ne semble relier ces crimes… sur fond de crise économique mais aussi de retour à un certain ordre moral, un journaliste radio spécialisé en affaires criminelles, Diego Martin, tente de garder la tête hors de l’eau malgré la purge médiatique. Lorsqu’il s’intéresse au premier meurtre, il ne se doute pas que son enquête va le mener bien plus loin qu’un simple fait divers, au plus près d’un scandale national qui perdure depuis des années, celui dit des *bébés volés* de la dictature franquiste.

AVANT-PROPOS :
Les bébés volés de l’Espagne

En Espagne, sous le régime de Franco, entre 1939 et 1975, plus de 30 000 enfants sont retirés à leur mère, pour des raisons idéologiques, basées sur les thèses controversées d’un psychiatre lui-même proche de Franco, le docteur Antonio Vallejo Nagera. Complètement dépourvu de fondement scientifique, le rapport du docteur déclare: *…Les relations intimes existant entre le marxisme et l’infériorité mentale sont évidentes et concluent, sur base de ce postulat, que la mise à l’écart des sujets, dès l’enfance, pourrait affranchir la société de cette idéologie.* 
Les enfants étaient déclarés mort-nés puis placés dans des familles franquistes. Les estimations relatives au nombre réel de ces enlèvements sont sous-évaluées et pourraient même atteindre 300 000 victimes. Après la mort de Franco, les enlèvements, délaissant l’idéologie pour des allures de commerce, se sont poursuivis jusqu’aux années 1980. Cette affaire qui entache l’histoire espagnole est toujours d’actualité et faisait tout récemment encore  l’objet de procès.

LE RÈGNE DE LA HONTE
*Ils nous ont indiqué une tombe dans le cimetière
non loin de l’hôpital, où ils disaient avoir enterré
mon  enfant. Je suis sûre qu’elle est vide. Que mon
fils ne s’y trouve pas pour la simple raison qu’il ne
s’y trouve pas…Ils ont volé mon bébé…*
(Extrait : MALA VIDA)

C’est dans le contexte expliqué en avant-propos que se développe le récit de Marc Fernandez. Il est difficile de séparer les faits historiques avérés des éléments de fiction. Donc il ne s’agit pas d’un roman historique. Le roman ne brille pas non plus par les techniques policières. Appelons cela une intrigue avec un fort penchant pour le roman noir. Y a-t-il en effet plus cauchemardesque pour une mère de se faire voler son bébé alors que le cordon ombilical vient à peine d’être coupé ? Voilà donc la véritable signification du titre : MALA VIDA : Mal de vivre. Quelle mère peut s’en remettre.

Marc Fernandez ne se gêne pas pour dévoiler les détails de l’opération la plus sordide réalisée sous l’ère de Franco, le tout sur fond de vendetta. Cinq meurtres qui ne sont apparemment pas liés mais qui ont un point en commun : une balle dans la tête…genre *règlement de compte*. Entre temps, un parti d’extrême droite vient de prendre le pouvoir laissant à penser que le peuple d’Espagne n’a retenu aucune leçon de la dictature encore récente d’un monstre. Évitant presque miraculeusement la purge médiatique, un journaliste, Diego Martin veut élucider ces meurtres. Il ne se doute pas qu’il s’approche d’un scandale national d’une incroyable ampleur. Parallèlement, une avocate, Isabelle Ferrer fonde l’Association Nationale des Enfants Volés et réveille la douleur de l’Espagne.

Même s’il est difficile de séparer le vrai du faux dans ce récit, j’ai quand même senti une certaine précision dans la plume de Fernandez qui dévoile le scandale à la petite cuillère, lentement, graduellement. Ça donne au récit un caractère haletant et bien sûr ça garde le lecteur chaud. Et puis Fernandez sait quand même de quoi il parle ayant travaillé longtemps au COURRIER INTERNATIONAL comme spécialiste de l’Espagne et de l’Amérique latine. C’est crédible, bien documenté. Mais pour bien séparer l’intrigue du caractère historique, j’ai dû faire une recherche sur le scandale des bébés volés. Cette recherche, brève et précise m’a permis de mieux apprécier le livre.

C’est vrai, l’histoire est haletante et choquante. Les détails sont dévoilés au compte-goutte avec un exceptionnel savoir-faire. Ça compense pour le style plutôt froid des personnages. Ils sont peu attachants et pas tous crédibles. Leur psychologie est peu développée, en particulier celle du tueur ou de la tueuse en série (je vous laisse découvrir). Il y a toutefois un personnage intéressant pour son profil de femme active, débrouillarde, imaginative et efficace : Ana, une transsexuelle, ancienne prostituée devenue détective privée et qui semble avoir un carnet de contact très bien fourni. J’aime bien ce genre de personnage coloré sur qui on peut compter pour faire bouger les choses.

Dans l’ensemble, MALA VIDA n’est pas un roman d’une grande profondeur. Son style est plutôt journalistique, parfois télégraphique. Je comprends ce type de développement. Aller au fond des choses aurait nécessité des milliers de page. Mais le récit évoque la douleur profonde de milliers de mères privées sur le coup de leur raison de vivre, une douleur d’autant pénible qu’encore de nos jours, elle fait grimacer l’Espagne.

Donc MALA VIDA est un roman actuel au rythme très élevé. Pas de temps morts, excellente ventilation. La réalité chevauche la fiction, mais en revanche, il vient chercher le lecteur par les questions qu’il pose et qui sont de grands classiques : comment dénoncer et éviter les exactions et abus de pouvoir d’un gouvernement, Est-ce que la justice devrait dépénaliser le fait de se faire justice soi-même, Est-ce que la communauté internationale devrait intervenir dans une dictature et est-ce que le principe de l’amnistie est acceptable. Beaucoup de matière à réflexion quoi…


Marc Fernandez, cofondateur et rédacteur en chef de la revue Alibi consacrée au polar, est journaliste depuis plus de quinze ans. Il a longtemps été chargé de suivre l’Espagne et l’Amérique latine au Courrier international. Il est également coauteur de plusieurs livres d’enquêtes (La ville qui tue les femmes, Hachette Littératures). Mala Vida est son premier roman en solo

 

Bonne lecture
Claude Lambert
le samedi 2 novembre 2019

TÉMOIN HOSTILE

TÉMOIN HOSTILE

Commentaire sur le livre de
REBECCA FOSTER

*Des traces d’ADN correspondant à celui d’Hannah
avaient été trouvées…Un cheveu d’Hannah dans la
chambre à coucher. Une goutte de son sang dans
la salle de bain. Pire, on avait découvert une trace
infime du sang d’Hannah sur la mâchoire de Fritz,
à l’endroit où il avait reçu un coup avant de mourir.*
(Extrait : TÉMOIN HOSTILE, Rebecca Forster, MA éditions
2013, édition de papier, 420 pages.)

TÉMOIN HOSTILE est un thriller juridique qui raconte l’histoire d’Hannah Sheraton, une jeune fille de 16 ans, donc mineure selon la loi. Hannah est formellement accusée du meurtre de son grand-père par alliance, Fritz Rayburn, juge à la cour Suprême de Californie. Bien qu’elle soit mineure, et parce que la victime était un personnage très haut placé, Hannah sera arrêtée, emprisonnée et jugée. Donc, si elle est reconnue coupable, elle risque la peine maximale, c’est-à-dire la mort. Désespérée, la mère d’Hannah fait appel à une vieille amie, Josie Bates, avocate à Hermosa beach, une paisible petite ville balnéaire sans histoire. Josie hésite, mais vus l’âge de l’accusée et les aspects étranges de cette affaire, elle finit par accepter. Tout au long du procès, le doute s’installe dans l’esprit de Josie. Hannah est-elle vraiment coupable. La vérité risque de faire mal.

JUSTICE MAJEURE POUR MINEURE
*Lynda Rayburn se tenait sur le seuil et contemplait
la scène. Hannah, les jambes remontées contre sa
poitrine et coincées entre ses bras, tremblant comme
si elle était gelée jusqu’aux os. Kip était appuyé contre
le mur…avec sur le visage une expression où se
mêlaient la colère, le chagrin et, par-dessus tout
la haîne…*
(Extrait : TÉMOIN HOSTILE)

Témoin hostile est un thriller juridique bien ficelé. Je l’ai lu toutefois avec une impression de déjà vu et les personnages principaux sont développés avec un tel souci du détail qu’il m’a été relativement facile de deviner qui est la personne coupable du meurtre de Fritz Rayburn. Le sujet développé est plutôt classique. Il y a quelques longueurs. Malgré ces faiblesses, je n’ai pas regretté la lecture de ce livre.

J’ai toujours été intéressé par le déroulement d’un procès et en particulier par la fougue et parfois l’agressivité des procureurs. Les chapitres consacrés au déroulement du procès dans la cour du juge Noris sont particulièrement forts et on y voit des personnages que de fortes émotions rendent extravertis…je pense à un personnage en particulier, qui sera désigné témoin hostile. Je ne peux pas vraiment en dire plus car ça équivaudrait à tout dévoiler.

Le personnage d’Hannah est particulièrement intéressant. C’est une jeune fille timide, réservée et surtout, elle souffre de troubles compulsifs du comportement. Si elle fait une accusée facile, les personnes qui ont intérêt à la voir condamnée vont se heurter à Josie, une avocate particulièrement coriace et dont j’ai suivi l’évolution avec beaucoup d’intérêt. Ce sont des facteurs qui m’ont fait oublier les petites faiblesses du récit. Même si j’ai deviné la finale assez vite, j’ai pu savourer de nombreux moments d’émotions et de tension avec des personnages attachants et j’ai aussi réagi à l’évolution d’un personnage particulièrement fourbe et égoïste : le témoin hostile.

Avoir une bonne idée de la fin d’un récit passe toujours si l’auteur peut y imprégner suffisamment de densité et de rebondissements. C’est le cas avec TÉMOIN HOSTILE. À partir de la deuxième moitié du récit, tout va très vite. L’histoire tient en haleine et a un petit côté touchant à cause entre autres de la vulnérabilité d’Hannah. Je n’ai pas été déçu quant aux messages véhiculés par le récit. Entre autres que la loi n’est pas toujours une question de justice et que ce n’est pas parce qu’un personnage est haut-placé, populaire, apprécié de tous voire adulé qu’il est un enfant de chœur…ce qui rappelle l’énoncé classique : il ne faut jamais se fier aux apparences.

Malgré son petit côté prévisible, le livre est agréable à lire, il pourrait en surprendre plusieurs par ses retournements de situation et surtout par la fougue de celle qui se débat comme un diable dans l’eau bénite, celle que j’ai envie de qualifier sans méchanceté de sympathique tête de mule : Josie l’avocate.

Ce n’est pas ce que j’ai lu de mieux dans le genre, mais ça m’a tout de même gardé en haleine.

Rebecca Foster est une auteure américaine. Au moment d’écrire ces lignes, elle a plus de 25 romans à son actif. Son succès est tel que l’éditeur a entrepris la traduction de ses livres. TÉMOIN HOSTILE est le premier roman de Rebecca Forster à être traduit en français. Conférencière recherchée, elle enseigne dans la célèbre Formation pour Auteurs de l’Université de Californie à Los-Angeles. Elle s’implique aussi dans un programme pour jeunes écrivains de niveau collégial. Auteure à succès, elle est inscrite dans plusieurs listes de best-sellers. Elle est invitée régulièrement à la radio et à la télévision et fait aussi l’objet de nombreux articles dans la Presse américaine.

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
le dimanche 9 décembre 2018

IL ÉTAIT CAPITAINE

IL ÉTAIT CAPITAINE

Commentaire sur le livre de
BERTRAND SOLET

*Dites à la France que je suis
innocent! Je le jure! Sur la
tête de ma femme et de mes
enfants!
(Extrait : IL ÉTAIT UN CAPITAINE,
Bertrand Solet, Pierre-Marie Valat,
Hachette livre, 1993, 2002, num.
305 pages, livre de poche jeunesse)

IL ÉTAIT UN CAPITAINE raconte l’histoire de Maxime Dumas, un jeune journaliste issu d’une famille juive et follement épris de sa cousine. Les parents de la belle refusant obstinément l’entrée d’un demi-juif dans la famille, s’organisent avec la direction du journal de Maxime pour envoyer ce dernier le plus loin possible. C’est ainsi que le jeune homme se retrouvera à Madagascar pour couvrir entre autres les activités de l’armée française. C’est là que le jeune Maxime, journaliste fortement engagé et politisé, s’intéressera de près à l’affaire Dreyfus qui a accablé la France à la fin du XIXe siècle, le jeune capitaine ayant été reconnu coupable d’espionnage sur des preuves totalement falsifiées. Ce livre est devenu un classique de la littérature-jeunesse.

Avant-propos
L’affaire Dreyfus :

En septembre 1894, les services de renseignements interceptent un bordereau destiné à l’ambassade d’Allemagne, preuve de trahison certaine d’un officier français. Un vague ressemblance d’écriture conduit à désigner comme coupable le Capitaine Alfred Dreyfus qui est juif. Après un procès fabriqué de toute pièce, Dreyfus est dégradé et condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Au cours de l’année 1895, le vrai coupable, le Commandant Esterhazy est démasqué. Il est jugé et, malgré les preuves accablantes de sa culpabilité, il est acquitté.

L’affaire soulève les passions et éclate au grand jour après que l’écrivain Émile Zola ait publié dans le journal l’Aurore une lettre ouverte au Président de la République, le fameux J’accuse. Des journalistes comme Georges Clemenceau, des écrivains comme Charles Péguy, Anatole France et surtout Émile Zola prennent la défense de Dreyfus.

D’autres mènent une campagne extrêmement violente contre Dreyfus qui, compte tenu du contexte antisémite et nationaliste, fournit un coupable idéal, puisque juif et alsacien (l’Alsace appartient à l’Allemagne depuis la fin de la guerre de 1870). L’affaire passionne et déchire les milieux intellectuels surtout. Cependant de nouvelles révélations et le suicide de l’un des officiers les plus acharnés à la perte de Dreyfus (le Lieutenant-colonel Henry) conduisent à l’annulation du procès.

Dreyfus est renvoyé devant le Conseil de Guerre de Rennes qui le déclare coupable et le condamne à dix ans de détention. Afin de calmer les esprits, dix jours après cette seconde condamnation, le Président de la République, Émile Loubet, accorde sa grâce pour « raison de santé ». Ce n’est pas la reconnaissance de l’innocence de Dreyfus, mais c’est la possibilité qui lui est donnée de continuer à se battre pour sa réhabilitation.

Le 5 mars 1904, la cour de cassation, à la suite de la découverte de faux introduits dans le dossier, déclare recevable la nouvelle demande de révision du procès. Le 12 juillet 1906, cassation du verdict du Conseil de Guerre de Rennes, et le lendemain, vote par le Parlement d’une loi réintégrant Dreyfus dans l’armée. Le 21 juillet 1906, soit douze ans après sa condamnation, Dreyfus reçoit la Légion d’Honneur avec le grade de Commandant. (Résumé d’après crdp-montpellier.fr)

Le choc de la honte
*Et puis, le commandant Henry vint déposer,
lourd et grave. De toute son autorité, il
désigna Dreyfus d’un doigt accusateur.
-Je sais de source sûre qu’il y a un traître
dans les bureaux du ministère de la guerre.
Et le voici. Dreyfus bondit de son banc.
-Si quelqu’un m’accuse, dites son nom et
qu’il comparaisse!… Henry se redressa et
eut un mot historique : -Il y a, dans la tête
d’un officier, des secrets que même son
képi doit ignorer.*
(Extrait : IL ÉTAIT UN CAPITAINE)

Ce livre m’a ébranlé car dans ma grande naïveté, je n’étais pas certain qu’on pouvait pousser la bêtise aussi loin. Si le récit m’a fait passer par toute une gamme d’émotions, dont celle d’être choqué, j’en déduis que l’auteur a trouvé le ton juste. Sa plume est claire, directe et efficace.

Mais entendons-nous! Solet a résumé l’Affaire Dreyfus dans un roman destiné à la jeunesse. Par la voie du journaliste Maxime, il explique cette affaire de la façon la plus simple en ne s’étendant pas trop sur le contexte social de l’époque, l’instabilité politique et les épreuves que la turbulente troisième république française est appelée à subir.

Plusieurs volumes ont été écrits sur l’affaire Dreyfus, cette tache indélébile dans l’histoire de la France, mais pour les ados et les jeunes adultes, il y a tout ce qu’il faut dans IL ÉTAIT UN CAPITAINE pour comprendre non seulement l’Affaire Dreyfus, mais aussi toute la portée sociale et politique d’un tel scandale. *Mesdames, messieurs…, s’interposa un rédacteur du Figaro. Il est temps de comprendre que Dreyfus n’est qu’un prétexte. La bataille engagée sur son nom dépasse depuis longtemps sa modeste personne. En vérité, il s’agit d’un problème politique.*(Extrait)

Ce ne sont pas les problèmes politiques qui manquent dans l’histoire de la France, mais celui-ci concerne l’antisémitisme qui prend racine dans une France qui s’achemine allègrement vers la première guerre mondiale pendant que le jeune Adolph Hitler commence à prendre de l’assurance, ce qui, comme on le sait, ne contribuera en rien à alléger le fardeau des juifs…peu importe le problème ou le crime dans ce contexte, les juifs font des coupables idéaux…

Dreyfus, placé dans l’histoire au mauvais moment et au mauvais endroit fut donc la victime de ce contexte, de la crasse politique et militaire, de l’incroyable incompétence d’officiers militaires supérieurs qui ne songent qu’au pouvoir…*Des officiers supérieurs se préparaient ouvertement pour le *grand jour*, celui où ils renverseraient la *gueuse*, autrement dit : la République. L’affaire Dreyfus n’était plus qu’un prétexte, un alibi pour prendre le pouvoir.*(extrait)

Dans l’ensemble, c’est un bon livre. Il résume assez bien l’Affaire Dreyfus, donc il est accessible particulièrement pour les jeunes qui aiment s’en tenir à l’essentiel et qui apprécient peu, en général, les longueurs. Le seul reproche que je pourrais faire ici est que l’auteur n’a pas suffisamment tenu compte de la présence et du rôle du célèbre écrivain Émile Zola dans cette affaire.

En effet, Zola a tout compris dès le début et a pris la défense de Dreyfus. On aura vu là, écrivait Zola, le plus extraordinaire ensemble d’attentats contre la vérité et contre la justice…*(extrait) Son intervention lui a valu un procès. Dommage que son intervention et son influence d’écrivain n’ait pas été mieux développées dans IL ÉTAIT UNE FOIS UN CAPITAINE. Je recommande tout de même ce livre. Il n’est pas d’une grande profondeur, n’entre pas trop dans les détails mais il touche à l’essentiel.

Bertrand Solet est un écrivain français né en 1933 à Paris. Il s’est spécialisé en littérature jeunesse. Son vrai nom est Bertrand Soletchnik. Il a commencé à dévorer les livres pendant un long et douloureux épisode de poliomyélite. couvant lentement une carrière d’auteur. Après des essais au cinéma et en journaliste, il est devenu responsable d’un service de documentation économique. C’est à cette époque qu’il rencontra sa future femme. Trois garçons furent issus de cette union. Trois enfants à qui il adorait raconter des histoires… C’est là qu’il a commencé à écrire. L’écriture est vite devenue une passion, en particulier les livres historiques et les romans d’actualité écrits spécialement pour les jeunes. Son œuvre (réunissant plus d’une centaine de titres a été couronnée de nombreux prix prestigieux dont le prix Amerigo-Vespucci et le prix Fetkan. 

 Comme on le sait, l’Affaire Dreyfus a été abondamment évoquée dans la littérature. Au cinéma, l’Affaire Dreyfus a fait l’objet d’un premier film en 1899, muet bien sûr. Puis, il y a eu le film L’AFFAIRE DREYFUS du réalisateur José Ferrer dont est extraite la photo ci-haut. Je citerai enfin le téléfilm réalisé par Yves Boisset en 1995.

 

BONNE LECTURE
JAILU
JANVIER 2016