LE BERCEAU DU CHAT, livre de KURT VONNEGUT Jr

*Soit dit en passant, Bokonon nous apprend que
lorsqu’un des membres d’un duprass meurt,
l’autre le suit dans la semaine. Quand vint pour
les Minton le temps de mourir, ils le firent tous
deux à la même seconde.*
(extrait de LE BERCEAU DU CHAT de Kurt Vonnegut Jr,
Éditions J’ai lu, t.f. Éditions du Seuil, 1972, num. 160 pages)

Un journaliste appelé Jonas projette l’écriture d’un livre sur Hiroshima et un des inventeurs de la bombe qui a détruit la célèbre ville, le docteur Hoeniker qui a aussi inventé la *glace 9*, un redoutable produit qui solidifie tout ce qui est liquide. Ses recherches l’amènent à San Lorenzo,  une île des caraïbes dirigée par un dictateur aidé d’un prophète appelé Bokonon qui annonce une imminente apocalypse. Jonas découvre que la famille a conservé le secret de cette terrifiante invention qu’est la *GLACE 9*. Jonas se rend compte que sur une toute petite île, une invention de fin du monde et la présence d’une secte agressive, ne font pas ce qu’on appellerait  un ménage idéal…

En hommage à la stupidité humaine

*Faite par une femme, une telle musique
ne pouvait s’expliquer que par un cas de
schizophrénie ou de possession
démoniaque…
(extrait de LE BERCEAU DU CHAT)

LE BERCEAU DU CHAT est un récit à l’évolution lente et constante qui met en perspective la stupidité humaine et l’absurdité de la démarche de l’homme et de son caractère destructeur qui le pousse à l’intrigue, à l’indifférence et au cynisme.

Par bonheur, j’ai bien toléré les nombreuses longueurs du récit dans les trois premiers quarts du livre en essayant de comprendre la démarche de l’auteur, de comprendre où il voulait en venir. Ma patience a été récompensée. Le dernier quart du récit plonge le lecteur, la lectrice dans une finale spectaculaire et dramatique dans laquelle l’auteur semble vouloir préciser toute sa pensée sur l’incroyable puissance de la bêtise humaine.

Dans LE BERCEAU DU CHAT, la bêtise humaine est décriée par Vonnegut par sa plume dense et incisive qui apparente son récit à un réquisitoire pointant du doigt la connerie humaine.

Il faut être patient je le rappelle, pour lire ce récit qui accuse un crescendo lent. Toutefois, il y a un élément dans le récit qui a gardé mon intérêt constant : l’omniprésence de la *glace9*, cette invention monstrueuse de fin du monde, heureusement fictive, enfin pour l’instant je suppose, et qui, dans la finale du récit montre tout ce qu’elle peut faire, ou, devrais-je dire, défaire. Pour faire un petit jeu de mot un peu ampoulé, je dirais que la glace 9 m’a gardé chaud.

Je précise aussi que Vonnegut n’a pas fait d’efforts particuliers pour rendre ses personnages attachants. Dans un contexte de mise en lumière de la stupidité, c’était probablement secondaire.

Je recommande la lecture de ce livre. Il est un peu picaresque et a un petit côté humoristique, mais surtout, il est porteur d’une réflexion profonde sur la stupidité humaine, au danger que représente l’homme pour lui-même, à son caractère ravageur, même si j’aime à penser que l’humanité a de belles qualités qu’elle devrait mettre davantage en valeur. Malheureusement, le récit ne développe qu’un seul côté de la médaille.

Kurt Vonnegut (1922-2007) est un écrivain et journaliste américain. Sa vie est une suite de drames en commençant par le suicide de sa mère, et surtout le fait qu’il a été fait prisonnier par les allemands pendant la bataille des Ardennes, qu’il a goûté aux camps de travail et qu’il a échappé de justesse au plus grand carnage de la seconde guerre : le bombardement de Dresde. Il s’en inspirera  pour écrire en 1969 ABATTOIR 5 qui deviendra le livre phare de son œuvre. Vonnegut trouvera sa voie en 1959 avec LES SIRÈNES DE TITAN, en adoptant un style incisif, acide, parodique et très engagé.

BONNE LECTURE
JAILU
FÉVRIER 2015

LE TROUPEAU AVEUGLE, de JOHN BRUNNER

*Il faudrait que vous puissiez voir ce qui défile
sous mes yeux chaque jour dans ce cabinet!
Des enfants de bonne famille, déficients à cause
d’un empoisonnement par le plomb! Aveugles
à cause d’une syphilis congénitale, également!
bourrés d’asthme, de cancer des os, de leucémie,
et Dieu sait quoi!*
(extrait de LE TROUPEAU AVEUGLE, John Brunner,
éditions Robert Laffont, 1975, 220 et 199 pages, num.)

LE TROUPEAU AVEUGLE est le portrait romancé d’une humanité du futur étouffée par la pollution, où le soleil est caché en permanence par un smog acide. Des populations entières souffrent d’allergies et d’intolérance à une nourriture de plus en plus corrompue. Pluies acides, pénurie d’eau potable, infections, grossesses à risque, défauts de croissance, maladies et autres tares assaillent l’humanité. Dans ce chaos écologique, un homme sort de l’ombre pour secouer les êtres humains, les conscientiser et mettre au pas les principaux responsables de ces dramatiques dérèglements de la nature.

Cet homme, c’est Austin Train, philosophe écologiste, contestataire et rebelle dont le nombre de partisans appelés *trainites* augmente considérablement chaque jour au grand déplaisir des États-Unis, artisans  de ce désastre mondial, étant jugés *plus grand exportateur de gaz toxiques* à l’échelle de la planète.

Un parfum de lente agonie
*Veuillez contribuer
à maintenir la jetée propre
jetez vos détritus dans l’eau*
(ex. LE TROUPEAU AVEUGLE)

C’est un livre intéressant de par le thème qui y est développé : la pollution. Le livre a été publié en 1975 et conserve toute son actualité. Toutefois, il y a plusieurs irritants. La lecture de ce livre nécessite une bonne concentration car le fil conducteur de l’histoire est fragile, prenant des directions souvent aléatoires. Les lecteurs/lectrices devront aussi composer avec une grande quantité de personnages. Il pourrait être facile de s’y perdre.

Ce qui m’a le plus frappé dans ce livre est l’incroyable pessimisme dont l’auteur fait preuve : en effet, Brunner décrit une humanité qui s’installe progressivement et inexorablement dans un mal-être généralisé : un monde où les distributeurs d’oxygène sont plus répandus que les distributeurs de boissons gazeuses.

Le soleil est perpétuellement caché par le smog, il pleut de l’acide, des cours d’eau et des mers meurent, nourriture et eau empoisonnées, des populations entières prises de folie ou attaquées par la maladie, les bactéries, allergies généralisées, décroissance rapide de l’espérance de vie…

Ajoutons à cela l’apathie, l’absence de volonté politique et l’impuissance des gouvernements…dans cette histoire, il n’y a pas d’espoir. Il y a bien une petite lueur à la fin du tome 2, mais infime.

Et puis il y a Austin Train, l’homme qui ose dénoncer, dire la vérité, agir… mais il est traqué comme l’ennemi public numéro un. C’est une histoire extrêmement sombre qui, à toute fin pratique, se limite à décrire le chaos. Il n’y a pas vraiment de recherche d’équilibre.

Même si l’ensemble est dramatique, voire terrifiant, il y a tout de même des points forts qui rendent l’œuvre incontournable : le récit est bien documenté. Bien que très alarmiste, la description des effets à long terme de la pollution est crédible. J’ai ressenti l’urgence et de l’émotion.

Le TROUPEAU AVEUGLE est un roman dur, impitoyable et dérangeant. Son message est simple au fond : la terre-mère souffre…message évoqué dans une phrase très révélatrice que j’ai notée en cours de lecture : *Loués soient, si quelqu’un est là pour entendre, ceux qui luttent pour nous préserver des conséquences de notre propre folie constructrice*.

John Kilian Houston Brunner (1934-1995) écrivain britannique de science-fiction a connu vraiment la consécration en 1969 alors qu’il recevait le prix Hugo et le British SF award pour son livre TOUS À ZANZIBAR devenu un grand classique de la science-fiction. Il a aussi connu un grand succès en 1970 avec L’ORBITE DÉCHIQUETÉE, récipiendaire du British SF award. Il  a écrit plus d’une quarantaine d’ouvrages. Une de ses grandes préoccupations était de dépeindre l’humanité au 21e siècle mettant en perspective la portée et les conséquences des progrès technologiques avec un maximum de justesse. 

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
DÉCEMBRE 2014

CONTEMPLATIONS

Je suis tombé récemment sur un petit texte que j’aime beaucoup et qu’on m’avait partagé il y a plusieurs années. Il s’agit encore d’une contemplation morose de l’activité humaine sur Terre, mais cette fois du point de vue d’une personne au cœur de la ville, rêvant d’espaces verts et d’air pur. Ici la candeur est remplacée par une profonde lassitude.  En relisant ce texte, je n’ai pu m’empêcher de penser au nuage de smog enveloppant le nord de la chine (je vous recommande également d’aller visionner ce diaporama du figaro, les images sont incroyables).

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Phenixgoglu
Février 2013

CONTEMPLATIONS

Enfoncé sur mon séant, presque englouti par mon fauteuil, du haut de mon gigantesque monument de vitre par delà les nuages grisâtres du smog, je contemple la mer métallique; Elle ondule, mais jamais ne frémit submergeant de sa marrée maussade les rares tâches verdoyantes de l’horizon.

Dans ces vagues de béton figé fourmillent des sillons aux teintes austères; Tous prestes, tous anxieux, tous vides. Chacun suivant le courant de l’onde; Aucun ne s’adressant la parole, ne s’arrêtant, ne réfléchissant. Au loin, les usines infectent le ciel avec leurs gueules cuivrées qui vomissent encore et toujours leurs miasmes d’ébènes.

Ces serpents brumeux se tordent dans le firmament en crachant ça et là leur venin. Ainsi le brouillard méphitique enveloppe les flots urbains de son sombre manteau. Là, pêle-mêle ballottent des bêtes mécaniques régurgitant derrière leurs passages maints tourbillons nauséabonds. Devant cette funeste vision un désir s’empare de moi : Rejoindre ces oasis, ces points aux couleurs vives, où encore les troncs s’élèvent et dominent le ciel, où la terre n’est pas masse goudronneuse, où le chant de la faune substitut le grondement des automobiles.

Je rêve, englouti par le spleen, ivre d’angoisse, noyé dans le bassin de la citée. Comme les immeubles, moribonds, je me dévore. Mes yeux se retirent de ce bassin fumant et regardent les cieux de ma demeure qui s’effrite; Vivant à une multitude d’étages du sol, j’ai pourtant l’impression d’être dans un fossé. L’humain en ses temps érigerait-il sa propre tombe?

La pesanteur est devenue pour moi le poids de ma conscience : Elle m’écrase. Mes oreilles martelées par le hennissement de la ventilation, mes narines inondées de pollution, mes membres flasques, je ploie, je plis; Tout est lourd, tout est fardeau même jusqu’en mon sommeil; Je m’effondre en mes songes.

Dans ma tour aux milles carreaux translucides, je m’assoupis et attends passivement ma routine. Dans cette chimère, cette hallucination, ce mensonge, mes propos se révèleraient-ils candides, ingénus… véridiques.

(J.P Marcoux, 15 Mai 2005)