LE DIABLE L’EMPORTE

LE DIABLE L’EMPORTE

Commentaire sur le livre de
RENÉ BARJAVEL

*- … tous vos compagnons sont morts… Oh ! dit
Charles. Et il se rassit. – Par bonheur pour
l’avenir de l’humanité, vous avez été épargné…
Il y eut un court silence. « … et les femmes
aussi… » Les femmes ? Charles n’avait pas pensé
à elles…>
(Extrait : LE DIABLE L’EMPORTE, René Barjavel,
édition originale 1947, présente édition électro-
nique : 2014 par les éditions Gallimard, 240 pages)

Pendant que la Mort Blanche étend sur la terre son linceul glacé, rançon de la dernière guerre mondiale, un ultime combat fait rage au sein de l’Arche souterraine où se sont réfugiés quelques survivants : les femmes se battent pour le dernier homme. Mais voici qu’entre en jeu l’amour, douce et terrifiante nécessité de l’espèce. Sera-t-il assez fort pour sauver le dernier couple, pour laisser une chance à l’humanité ? Et qui l’emportera dans cet ultime face-à-face ? Le Diable, qui ne se résout pas à voir disparaître son divertissement préféré, ou Dieu, jamais las de sa créature, prêt à rejouer le premier acte de l’Éden ?

 

LE BÊTISIER DU FUTUR
*C’était les plus pauvres…qui sentaient la mort leur
courir aux chausses, qui auraient voulu…pouvoir
s’éloigner vraiment…de cet enfer qui risquait à
tout instant de surgir derrière eux et de les cuire,
alors que chaque pas qu’ils faisaient leur semblait
être toujours le même pas sur place, de leurs pieds
de plomb sur le pavé de glu.*
(Extrait : LE DIABLE L’EMPORTE)

C’est un livre dur, noir, à caractère scientifique avec un fond philosophique d’anticipation s’appuyant sur la logique des faits, le principal étant que l’homme ne sera jamais rien d’autre que l’homme : un prédateur manipulateur, dominateur et autodestructeur. C’est tout à fait dans la lignée de l’œuvre de Barjavel qui voit le destin de l’homme tel un avenir bouché dans lequel l’homme tombe dans le piège qu’il a lui-même tendu. En prévision d’une extinction inévitable, un milliardaire fait construire une arche qui sera logée dans les profondeurs de la terre et qui abritera une fusée avec à son bord un homme et une femme sélectionnés pour perpétuer la race humaine après un sommeil cryogénique de 10 ans à bord du vaisseau en rotation autour de la terre.

L’homme étant ce qu’il est et Barjavel étant plutôt borné sur la noirceur de l’avenir, rien ne se passe comme prévu à bord de l’arche. La fusée partira mais pas avec les personnes prévues et le retour est peu probable à cause de l’objet même de la destruction de tout ce qui est vivant sur terre : l’eau drue, un monstre apocalyptique craché en héritage par la troisième guerre mondiale, la GM3, une saloperie qui annihile l’eau…toute l’eau sur terre, toute l’eau dans les airs et…toute l’eau dans les chairs. État permanent…planète finie… Comme dans tous les romans de Barjavel, il n’y a pas d’issue possible, pas de suite, pas d’espoir. Partout dans le texte se ressent la finalité de toutes choses, de toutes vies, conséquence de la folie des hommes. Ce n’est pas tout à fait ce que voulait monsieur GÉ dans sa richesse et dans sa sagesse : *Elle avait une grande admiration, un peu effrayée, pour monsieur Gé. Ce qu’il avait fait était tellement extraordinaire qu’elle pensait qu’il ne pouvait pas ne pas avoir raison. Mais…* (Extrait : LE DIABLE L’EMPORTE)

Il y en a qui disent –Quand tu as lu un Barjavel, tu les a tous lus- Pas tout à fait et peu m’importe. Ce livre m’a impressionné tout comme RAVAGE dont j’ai déjà parlé sur ce site et qui décrit une société étouffée par ses propres progrès et qui revient à l’ère préindustrielle…un cri du cœur pour sauver l’environnement. Il est facile de dire que l’homme s’en va vers sa fin. Fidèle à son style, dans LE DIABLE L’EMPORTE, Barjavel bourre son récit d’éléments qui sont là pour nous aider à mieux nous connaître, à mieux connaître l’homme, la société, à mieux connaître la terre-mère. Le défi avec Barjavel est de trouver dans le récit les petits éléments positifs qui évoquent un peu les blocs légos parce qu’il y a quelque chose à construire : l’espoir, basé sur des faces non pas cachées mais mises en lumière de l’homme comme l’amour, l’empathie, l’altruisme, la philanthropie.

Si les romans de Barjavel étaient d’une opacité irréversible, je ne m’y intéresserais pas. Il y a quelque chose à en tirer : une leçon, une expérience, une idée, une résolution, que sais-je. Autre élément que j’ai trouvé très intéressant : Dans l’Arche construite par Monsieur Gé, abri sensé être indestructible, ce dernier a réuni des gens différents, jeunes hommes et jeunes femmes, sans leur consentement. Les hommes étaient isolés des femmes et suite à une explosion, ceux-ci sont tous morts sauf un. Il sera intéressant d’observer le déploiement d’une véritable folie féminine qui n’est pas sans rappeler la possession satanique. Ce faisant, Barjavel va vraiment au bout de son raisonnement et dans le dernier quart de l’ouvrage, on comprend aisément le titre que Barjavel a choisi pour son récit LE DIABLE L’EMPORTE. Je dirais que dans la deuxième moitié de l’histoire, le lecteur devient pris en étau dans ses propres sentiments, il y a de l’émotion. L’atmosphère a quelque chose d’angoissant.

Ce roman est une plateforme de réflexion sur la destruction du monde et l’annihilation de l’espèce humaine, un thème récurrent dans l’œuvre de Barjavel tout comme d’ailleurs le doute qu’elle laisse planer. C’est glauque, noir, prévisible et pourtant j’ai accroché à l’ensemble du récit à cause d’élément précis : la science déployée : l’eau drue est une trouvaille qui pousse à la réflexion, car avec cette écœurante saloperie, il n’y a pas de rédemption possible. Veuillez excuser la crudité du langage mais il n’y a pas d’autres mots. Autre élément, l’humour. Il n’y en a pas beaucoup mais il compte. Par exemple, cet oiseau gavé au C147 qui devient gros comme une montagne et qui pond un œuf qui pourrait faire des millions d’omelettes. Autre élément parmi tant d’autres, Barjavel me brasse, il me met le nez dans la crasse.

Bref, LE DIABLE L’EMPORTE est un livre qui mobilise. Je le recommande vivement pour la philosophie qu’il sous-tend.

René Barjavel (1911-1985) a exercé les métiers de journaliste, puis de chef de fabrication aux Éditions Denoël avant de publier son premier roman, RAVAGE, en 1943. Revendiquant son statut d’auteur de science-fiction, il est de ceux qui ont permis à cette littérature d’acquérir ses lettres de noblesse. Maintenant une certaine méfiance vis-à-vis de la science et de ses potentialités mortifères, il s’est employé à positionner toute son œuvre du côté de l’homme, prônant une position de tolérance et de compassion, teintée de moralité.

Pour lire mon commentaire sur le livre RAVAGE de René Barjavel, cliquez ici.

BONNE LECTURE
Claude Lambert
le dimanche 7 mars 2021

LE MONDE DE BARNEY

LE MONDE DE BARNEY

Commentaire sur le livre de
MORDECAI RICHLER

*Si je m’aventure dans cette pagaille, dans ce ratage
qu’est l’histoire de ma vie, c’est uniquement pour
répondre aux venimeuses calomnies que Terry
McIver répand dans son autobiographie à paraître*
(Extrait : LE MONDE DE BARNEY, Mordecai Richler,
Éditions Albin Michel, livre de poche, 1999, papier, 600p.)

Mécontent du livre de souvenirs que vient de publier un écrivain qu’il a fréquenté dans sa jeunesse, Barney Panofsky, 67 ans, canadien issu de la communauté juive de Montréal, décide de donner sa version des faits et d’écrire ses mémoires. Passionné de hockey, grincheux, alcoolique, caustique et d’une redoutable mauvaise foi, Barney règle ses comptes : québécois francophones nationalistes, écrivains ratés ou pédants, antisémites, mais aussi ses coreligionnaires, gens de droite, de gauche, personne n’est épargné. Il ne manque pas d’évoquer ses trois mariages et les villes où il est passé au gré de ses diverses activités : Paris, New-York, Toronto et bien sûr Montréal. Autobiographie fictive et drôle.

UN OURS MAL LÉCHÉ
*Je suis un impulsif. Un type qui trouve préférable de
commettre des erreurs plutôt que de regretter ce
qu’il n’a pas fait. Eh bien, dans la catégorie des
erreurs, l’une des pires fut mes fiançailles puis mon
mariage avec Mrs Panofsky II. Ce qui n’excuse
aucunement mon abominable comportement au
cours de notre lune de miel.
(Extrait)

Avec LE MONDE DE BARNEY, vous allez faire la connaissance d’un personnage très singulier : Barney Panofsky, un misanthrope juif de 67 ans, natif de Montréal. Panofsky est un personnage grognon, chialeur et mal embouché en plus d’être très porté sur la bouteille. Panofski sait ce qu’il vaut : *Bon sang ! Me voici, moi, un vieux schnoque de soixante-sept ans qui rétrécit à vue d’œil, affligé d’une queue qui fuit, et je reste toujours incapable d’expliquer un deuxième mariage qui me coûte…dix-mille dollars par mois…* (Extrait) De ce qu’on peut bien penser de lui, Barney s’en contrefout. Ça lui donne d’ailleurs un petit côté attachant, peut-être à cause du destin tragique qui l’attend. Ça peut être dû aussi à la philosophie de supermarché qui caractérise ce personnage perçu par son entourage comme un mufle de première :
*…car c’était encore un temps…où il n’y avait pas un dentiste particulier pour les gencives, un autre pour les molaires, un autre pour les couronnes, un autre pour les extractions, non, un seul abruti se chargeait de tout à la fois*. (Extrait)

LE MONDE DE BARNEY, narré par Barney en personne, ce qui garantit un récit des plus colorés est le dernier roman de la belle carrière de Mordecai Richler, publié en 1997. Il a la saveur d’un testament littéraire mais aussi celle d’une petite fresque sociale qui étudie les mœurs de l’époque, sociales, sportives et politiques et qui décrit surtout un personnage loufoque qui ira jusqu’à être accusé de meurtre. La critique de son entourage passe d’abord par l’idée qu’il se fait de lui-même : *J’étais et je demeure un sale bonhomme, un grincheux impénitent, toujours prompt à me réjouir des fautes de ceux qui me dominent socialement. * (Extrait) Le livre est divisé en trois parties, une pour chaque mariage de monsieur Barney. C’est surtout à la suite de ses relations tordues et conflictuelles avec ses femmes que Barney décide de revoir sa misérable vie et là, il règle ses comptes.

Bien que le récit soit centré sur ses relations difficiles avec madame Panofsky 1, 2 et 3, Barney devient caustique, par la bande, sans jeu de mot, avec les Canadiens de Montréal, les racistes, les féministes, les indépendantistes et même les juifs. Dans son œuvre, Richler aurait même été perçu comme antisémite par sa propre communauté. Tout ça parce qu’il n’était pas content d’un livre de souvenirs publié par un écrivain qu’il a fréquenté dans sa jeunesse, ce qui l’a poussé à écrire ses mémoires. Enfin, *Avant que son cerveau ne commence à s’atrophier, Barney Panofsky est resté fidèle à deux intimes convictions : la première, que la vie est absurde; la seconde, que personne ne peut vraiment comprendre autrui. * (Extrait)

Au cours de la lecture de ce livre, je ne me suis pas ennuyé un seul instant. Difficile de ne pas s’attacher à ce grognon acide. Peut-être parce que moi non plus, je ne crains pas le ridicule mais surtout parce que j’ai décelé chez Barney une sensibilité parfois exacerbée couplée à un mal de vivre profond. Par l’intensité de sa plume, l’auteur amène le lecteur à apprécier davantage la comédie de la vie que son caractère tragique. Malgré un récit en dents de scie, j’ai trouvé le volume riche en imagination, en humour et en vocabulaire. Barney boit comme un trou, fume comme un pompier, on se perd un peu dans sa philosophie désorganisée et effectivement, le récit est parfois dur à suivre sans fil conducteur apparent, mais Barney Panofsky demeure un personnage original, drôle et émouvant qui gagne à être connu.

Mordecai Richler est né en 1931 à Montréal. Il a vécu à Paris, en Espagne et en Angleterre, puis en 1972. Il s’est réinstallé au Canada. Journaliste, mais surtout écrivain renommé, il a publié plusieurs romans dont L’APPRENTISSAGE DE DUDDY. Mordecai Richler est décédé le 3 juillet 2001.

LE MONDE DE BARNEY AU CINÉMA

Extrait de l’adaptation cinématographique LE MONDE DE BARNEY
sortie en 2010 et réalisée par Richard J. Lewis avec Paul
Giamatti, Rosamund Pike et Dustin Hoffman.

Bonne lecture
Claude Lambert
Le samedi 16 janvier 2021

 


LA FIN DES TEMPS

LA FIN DES TEMPS
Prédictions et prophéties concernant
LA FIN DU MONDE

Commentaire sur le livre de
SYLVIA BROWNE
avec la collaboration de Lindsay Harrison

*Si les prophètes postbibliques ont quelque chose
en commun à l’exception, évidemment, du don de
prophétie, c’est bien de n’avoir pratiquement rien
en commun*
(Extrait : LA FIN DES TEMPS Prédictions et prophéties
concernant la fin du monde, Sylvia Browne, coll. :
Lyndsay Harrison, ADA Éditions,  T.F. : 2012, édition de
papier, 284 pages)

Dans LA FIN DES TEMPS, la médium Sylvia Browne s’attaque à un sujet difficile. Avec la clarté de pensée et la sérénité qui lui sont coutumières, elle tente de répondre à des questions brûlantes qui ont un point en commun : elles intéressent tout le monde et elles en inquiètent plusieurs car il faut bien le dire, avec les génocides, les guerres de religion, le terrorisme international et le soin qu’on prend de notre planète, le monde est devenu un endroit effrayant. Parmi ces questions : Que va-t-il arriver au cours des cinquante prochaines années ? Quelle est la signification des grandes prophéties, en particulier celles de Nostradamus et de l’apocalypse ? Si le monde arrive vraiment à sa fin, que se passera-t-il ensuite ? Pouvons-nous faire quelque chose ? Vous avez dans ce livre une opinion bien arrêtée.

EN PRENDRE ET EN LAISSER
*On détruira le cancer en injectant des médicaments
qui créent une grande dépendance dans le noyau
des cellules cancéreuses qui finiront par se
détruire et se consumer elles-mêmes pour
satisfaire leur dépendance…*
(Extrait : LA FIN DES TEMPS)

Je sais que Sylvia Brown s’est fait remarquer par ses nombreuses erreurs de prédictions. Je lui accorde peu de crédit. Toutefois, j’ai lu son livre pour trois raisons en particulier. D’abord, elle fait une tournée des principales religions et précise pour chacune d’entre elles leur philosophie et prédictions de la fin des temps. Plusieurs de ces religions échappaient à ma connaissance. Ensuite, elle dresse la liste des principaux prophètes et gourous et autres leaders de religions émergentes ou de sectes. Là encore, j’ai appris des choses très intéressantes. Plusieurs de ces prophètes et religions ont un petit quelque chose de tordu à défaut d’être farfelus.

Enfin, le livre étant publié en 2012, il est anachronique par rapport à une grande quantité de prédictions qu’on y trouve. Donc j’ai lu ce livre aussi par curiosité. Cette curiosité est satisfaite. Il n’y a aucune surprise pour moi. La plupart de ses prédictions établies pour la période se situant entre 2012 et 2017 étaient fausses. Et dire qu’elle demandait 850$ pour une voyance de 20 minutes au téléphone.

Il y a quand même des forces dans ce livre, la principale étant le message d’espoir qu’il véhicule en ciblant et isolant le plus important handicap humain : la peur : *Ce livre est donc consacré à remplacer la peur par des faits, à prouver que savoir, c’est vraiment pouvoir…* (extrait). Sylvia Browne a une vision assez originale de la mort, du passage dans l’au-delà, du paradis et de l’enfer et de l’apocalypse et quoique qu’elle soit à contre-courant par rapport à la plupart des religions, sa philosophie pousse à la réflexion parce qu’empreinte d’un caractère environnementaliste qui laisse supposer que l’homme prépare sa propre fin. Ce schéma de pensée est très répandu dans le monde mais dans le cas de Browne, il présente des particularités qu’il vaudrait la peine de découvrir : *La fin des temps sera telle que nous l’avons anticipée, en créant nous-mêmes les conditions pour qu’elle survienne.* (extrait)

Sylvia Browne avoue être médium, avoir un guide spirituel dont le nom est Francine, avoir vécu une expérience de mort imminente. Pourtant, en lisant ses prédictions, j’ai développé l’impression qu’elle se basait davantage sur la logique des faits que sur la voyance. Beaucoup de ses prédictions concernent la santé et parlent entre autres de l’éradication de la plupart des grandes maladies. La plupart de ses prédictions concernant la période 2012 à 2017 ne se sont pas réalisées. Ça laisse peu de crédibilité pour les prédictions plus audacieuses comme, entre autres, la disparition au cours de ce siècle des maladies psychologiques et mentales, une forte diminution de la criminalité et l’émergence d’une extraordinaire unité spirituelle…imaginez que les religions s’unissent en tablant davantage sur ce qui les unit que sur ce qui les sépare…Ça me parait utopique.

La plupart des prédictions de l’auteur paraissent parfaitement utopiques. C’est au lecteur à faire la part des choses. Dans le passé, Sylvia Browne s’est trompée très souvent mais elle continue d’être lue pour une raison très simple, elle dédramatise la fin, le spectre de l’enfer et du paradis. Son message est empreint d’une certaine sagesse et elle le livre avec une belle clarté d’esprit.

Le livre se lit bien, sa ventilation est excellente. Le raisonnement est clairement libellé ce qui permet au lecteur de saisir la pensée de l’auteure pour, par la suite, en prendre et en laisser selon son système de croyance et la logique de l’auteure. Au moins, tout le monde s’entend, il y aura une fin. Pour Sylvia Browne, elle ne sera ni nucléaire, ni collisionnaire. La terre pourrait bientôt protester contre l’arrogance humaine. C’est une théorie bien entendu. Quant à savoir quand aura lieu le grand jour ? Quand j’étais tout jeune, c’était la question la plus populaire du petit catéchisme et la réponse est et demeure fort simple : personne ne le sait sur la terre.

Sylvia Celeste Shoemaker (1936-2013) est une écrivaine et médium américaine qui a pratiqué son art sous le pseudo de Syvia Browne. Ses nombreuses erreurs de prédictions ont provoqué des controverses très médiatisées. Elle demandait 850$ pour une voyance de 20 minutes au téléphone. Elle a fondé l’église des chrétiens gnostiques en Californie en 1986.

Bonne lecture
Claude Lambert
le vendredi 11 décembre 2020

CESSEZ DE PRIER personne ne vous entend

CESSEZ DE PRIER
personne ne vous entend

Commentaire sur le livre d’
ELBERT JUCOR

*Les religions sont l’œuvre des hommes.
Elles sont des prédateurs de l’âme et de
l’esprit. Elles confinent les individus à une
pensée unique et étroite et ne laissent
place à aucune autre alternative. Elles
dominent l’homme, le culpabilisent…*
(Extrait : CESSEZ DE PRIER PERSONNE NE
VOUS ENTEND, Elbert Jucor, les éditions
La Plume D’or, 2017, édition de papier, 155 p.)

La question générale posée dans ce livre est celle-ci: L’HOMME A-T-IL BESOIN D’UNE RELIGION?  L’homme ne nait pas pécheur. C’est la religion qui l’a décrété comme tel. L’homme ne nait pas religieux non plus, il le devient par endoctrinement. Historiquement, les religions ont engendré guerre, haine, violence, cruauté…le tout stimulé par l’intolérance. D’après l’auteur, la Bible et le Coran ne sont que des créations littéraires. Non seulement leurs récits n’ont aucune origine divine, mais rien, absolument rien ne peut les légitimer. Comme l’homme doit cesser de s’en remettre à Dieu, une question à long développement, source de débat se pose : À quoi ça sert de prier ?

POURQUOI PRIER ?
*La différence fondamentale entre la religion
et la spiritualité est la suivante: les religions
sont un «business», alors que la
spiritualité est un état de conscience. >
(Extrait: CESSEZ DE PRIER, personne ne vous entend)

Ce livre est un essai. Je pourrais aussi le qualifier de recueil de pensées et de réflexion. Je pourrais surtout le qualifier de livre coup de poing car son auteur livre une opinion tranchante et qui laisse peu de place à l’appel, au sujet d’une corde très sensible de la Société : DIEU ET LES RELIGIONS. Le titre du livre comme tel est une finalité qui correspond très bien au sentiment de l’auteur dont la conviction semble solide et sincère : *Ce livre est le résultat de ma quête obsessionnelle de la vérité et de l’absolu* (Extrait) Avant de sauter aux conclusions comme nous y incite le titre, voyons un peu le contenu.

Tout l’argumentaire d’Elbert Jucor repose sur la négation de la religion et la négation de Dieu, ce dernier étant remplacé par une entité je dirais à spectre plus large : LES MYSTÈRES DE LA VIE. Jucor est aussi direct qu’à contre-courant : *Adieu sectes, gourous, marabouts, imams, pape et cardinaux. La Société n’a pas besoin de ces vendeurs de chars usagés qui ne seront livrés qu’au ciel. * (Extrait) Ne soyez pas surpris, il est très peu question de prière dans ce livre. L’auteur émet le souhait que la société se débarrasse des religions pour survivre et qu’elle cesse de s’en remettre à des dieux qui n’existent pas. En dehors de ces deux grands thèmes, l’auteur émet des opinions, des hypothèses, des pensées et des réflexions sur des sujets divers qui sous-tendent les thèmes principaux, mettant en perspective les méfaits historiques de la religion comme par exemple l’interdiction de la contraception qui est une aberration : *Si nous regardons la réalité en face, on peut voir et réaliser qu’un distributeur de condoms fait davantage de bien à l’humanité que tous les vendeurs de paradis dans l’après-vie. Que le pape se le tienne pour dit…* (Extrait)

Si je m’en tiens aux deux grands pôles de l’argumentaire et que je me permets de commenter, il y a le rejet de Dieu avec lequel je ne peux pas être d’accord et le rejet complet des religions que je souhaite personnellement depuis mon adolescence pour plusieurs raisons, entre autres pour les morts qu’elles ont empilées, pour les richesses qu’elles ont accumulées, pour avoir abaissé la femme presque au rang d’un animal de compagnie. Les religions sont des étiquettes qui veulent justifier le contrôle, la manipulation et autres gentillesses du genre. L’important n’est pas d’être d’accord ou pas d’accord. L’important est qu’il y a matière à débat même si le ton de l’auteur est cassant.

Sur le plan de la formulation, je l’ai laissé entendre, le ton est très catégorique. Trop à mon goût. Sur le plan littéraire, je ne peux pas reprocher à l’auteur d’être direct, tant que les propos se tiennent.. Or, dès qu’il déborde de ses deux grands thèmes majeurs, il n’y a plus de fil conducteur. L’auteur prend toutes sortes de directions. Je crois qu’il y a un peu d’errance par moment et certains propos m’ont paru simplistes :

*Comme vous pouvez le constater, la vie n’est qu’un jeu et vous ne pouvez l’arrêter, car quelqu’un a déjà lancé les dés pour vous. * (Extrait) Une de ces principales directions secondaires concerne la vie, le sens de la vie, son origine, qui sous-tend le thème du mystère de la vie et sa direction. Il y a aussi des réflexions éparses sur la nature humaine, la prédation, l’âme, le suicide, le bonheur et j’en passe. Si l’auteur établit un lien avec le thème principal, ce sera toujours pour exécrer la religion. C’est là qu’il m’a accroché.

Croyez-moi, il n’a pas peur d’émettre son opinion et de l’aciduler au besoin, Il craint encore moins Allah…peut-être que les temps changent. Si ma mémoire est bonne, l’écrivain Salman Rushdie a fait l’objet d’une Fatwa de l’ayatollah Khomeini en 1989 pour son livre LES VERSETS SATANIQUES jugé blasphématoire. Ça a dû rendre Allah pas de bonne humeur…Rushdie était condamné à mort. Ici, Jucor fait pire…fini les musulmans, l’Islam, Allah, les catholiques, le pape etc. finie la religion meurtrière, hypocrite et manipulatrice. Ou les temps changent ou Jucor n’a peur de rien ,,,

Ce livre a beaucoup de faiblesses mais son auteur se prononce haut et fort sur des thèmes encore jugés tabous par nos sociétés modernes. Je crois qu’il vaut la peine d’être lu. Personnellement, je ne crois pas à la religion mais je crois à Dieu, c’est-à-dire à l’être suprême sans lien avec aucune religion. Ça reste en lien avec le titre. En effet, qu’est-ce que ça donne de prier un dieu qui nous a donné le libre arbitre…

Québécois d’origine, Elbert Jucor est bachelier de l’université de Montréal. Il a aussi fréquenté diverses institutions spécialisées dans la formation des prêtres. Il a développé un besoin obsessionnel de chercher et connaître la vérité sur les religions. CESSEZ DE PRIER est le résultat de sa constante observation du monde et sa réponse aux questions existentialistes qui tourmente tout être humain. C’est un débat qui concerne l’amélioration du sort de l’humanité. Elbert Jucor apporte une seule réponse aux questions relatives aux mystères de la vie et cette réponse est sans appel.

Bonne lecture
Claude Lambert
le vendredi 21 août 2020

L’ÉTRANGE HISTOIRE DE BENJAMIN BUTTON

L’étrange histoire de
BENJAMIN BUTTON

Commentaire sur le livre de
FRANCIS SCOTT FITZGERALD

*Ici, ça va pour les jeunes, qui ne sont pas dérangés
par grand-chose. Ça pleure, ça piaille : je n’ai pas
réussi à fermer l’œil. J’ai demandé quelque chose à
manger- et d’une voix stridente il s’insurgea- et ils
n’ont rien trouvé de mieux à me donner qu’un
biberon de lait.
Extrait : L’ÉTRANGE HISTOIRE DE BENJAMIN BUTTON,
Francis Scott Fitzgerald, neobook éditions, 2013, collec-
tion classique, édition numérique, 80 pages num.

Jamais Roger Button n’aurait pensé que la seule évocation de son nom puisse, un jour, faire trembler d’effroi un hôpital voire une ville tout entière… Et pourtant… En ce matin de septembre 1860 M. Button, n’en croit pas ses yeux. En pleine maternité, se dresse dans le berceau de son nouveau-né tant attendu, un homme de 70 ans à la barbe vénérable ! Et il s’agit bien de son fils ! Après cette entrée en fanfare dans la vie, Benjamin Button ne pouvait mener une existence comme les autres : né vieillard, il va vieillir jeune, à rebours des autres, de la nature, des ans. Il va voir ses parents se voûter, s’éteindre, sa jeune femme s’empâter et décliner tandis qu’il va retrouver peu à peu santé, vigueur, s’illustrer brillamment à la guerre, courir les fêtes et les mondanités… Au bout du voyage ? Une histoire étrange, extraordinaire et… le néant.

UNE VIE À CONTRESENS
<Quel nom vas-tu me donner, papa? «bébé»
pour l’instant? En attendant de trouver
quelque chose de mieux? M. Button grogna
et d’un air revêche lui dit : – Je n’en sais rien.
Je crois qu’on va t’appeler Mathusalem.>
Extrait : L’ÉTRANGE HISTOIRE DE BENJAMIN BUTTON

L’ÉTRANGE HISTOIRE DE BENJAMIN BUTTON est une nouvelle. Donc c’est un roman très court mais aussi très troublant car il représente un véritable défi pour le raisonnement. Amies lectrices, amis lecteurs, essayez de vous projeter quelques instants dans l’incroyable tableau que je vous propose ici et qui représente la situation exacte de Benjamin Button : À votre naissance, vous êtes un vieillard de 70 ans, plissé, presque sans cheveux, doué de paroles et d’intelligence. Dès votre arrivée au monde, vous commencez à rajeunir au même rythme qu’une personne normale vieillit. À la vieillesse, s’enchaîne l’âge adulte, puis l’adolescence, la pré-puberté, l’enfance et…

C’est déjà un tableau complexe mais continuons un peu. Vingt ou vingt-cinq ans après votre extraordinaire naissance, vous vous mariez. Votre femme va vieillir, mais vous, vous irez en rajeunissant. Vous aurez un enfant. Il va vieillir, mais vous, vous allez toujours rajeunir. Imaginez un instant que c’est votre fils qui vous reconduit un beau matin au jardin d’enfance ou la garderie. Vous avez ici le début du commencement d’une incroyable chaîne de problèmes pour Benjamin et sa famille : une incroyable vie à rebours qui amène son lot de sueurs et de bizarreries : *En 1920, le premier enfant de Roscoe Button vint au monde. Toutefois, au cours des festivités qui s’ensuivirent, personne ne crut qu’il fut de bon ton de révéler que le vilain petit garçon, d’une dizaine d’années, qui jouait dans la maison avec ses soldats de plomb et son cirque miniature était le propre grand-père du nouveau-né* (Extrait)

Évidemment, c’est une nouvelle à caractère fantastique, donc la logique est mise au rancart. Et comme le roman a moins de 20 pages, l’auteur a fait des choix précis. J’aurais aimé pourtant qu’il parle de la mère. Le début de l’histoire arrache un certain sourire. Imaginez le père qui découvre son bébé à la pouponnière : un vieillard de plus de 70 ans qui essaie de comprendre ce qu’il fait là. Pratiquement rien sur la mère. J’aurais trouvé intéressant de voir l’état de la mère après avoir accouché d’un *gériatron* d’un mètre 70. Je ne peux rien dire sur la finale sinon que je l’ai trouvée expédiée et frustrante. Autrement dit, le thème a été sous-exploité. Je comprends que c’est une nouvelle, mais il y aurait eu matière à un volumineux roman et on ne se serait pas ennuyé. Ceci étant dit l’adaptation du livre à l’écran mérite d’être visionné.

Un dernier détail digne de mention je crois, une situation qui n’est presque pas développée dans le récit. Si aujourd’hui, j’ai rajeuni d’une journée par rapport à hier et si je prends le principe au pied de la lettre, est-ce que je peux considérer que la journée de la veille n’a jamais existé et que par conséquent, je ne me rappellerai de rien de ce qui s’est passé dans ma vie la veille ? Je pense que c’est le grand mérite de ce récit, il soulève des questions et atteint l’esprit. C’est déjà beaucoup, mais j’aurais souhaité beaucoup plus.  J’ai l’impression que l’auteur a eu comme un éclair de génie, l’a mis sur papier, lui a fait un enrobage bâclé et l’a envoyé dans le champ. Pas de développement, pas de fini.

La principale faiblesse de cette histoire et je crois qu’elle n’a rien à voir avec les choix de l’auteur, c’est l’absence d’émotion. Elle se fait cruellement sentir dès le début alors que la naissance de Benjamin est perçue comme un scandale alors qu’elle aurait pu être perçue au moins comme une curiosité scientifique. Les personnages sont froids. Devant un évènement aussi original et extraordinaire, l’auteur n’a fait que mettre en perspective les travers de la nature humaine. Sans crier au gâchis, je m’attendais à beaucoup plus et beaucoup mieux. Le film, qui n’a pas grand-chose à voir avec le livre, se rapproche beaucoup plus de ce que j’aurais souhaité lire.

Si vous souhaitez lire ce livre, misez sur l’aspect que j’ai développé au début de l’article, cette histoire est un défi pour l’esprit : comprendre les sentiments de Benjamin Button dans le contexte d’une vie à rebours. Ça m’a occupé assez longtemps.

Francis Scott Fitzgerald (1896-1940) est un écrivain et scénariste américain. Il a publié des romans inoubliables comme GATSBY LE MAGNIFIQUE, TENDRE EST LA NUIT et l’inachevé DERNIER ABAB inspiré de son expérience de scénariste à Hollywood où il meurt en 1940 à l’âge de 36 ans, ravagé par l’alcool et le désespoir. Le couple qu’il a formé avec Zelda est devenu mythique et il participe sans aucun doute au halo de mystère et de glamour qui entoure encore aujourd’hui l’écrivain américain, lui qui a sillonné la Côte d’Azur où il a publié L’ÉTRANGE HISTOIRE DE BENJAMIN BUTTON dans les années 20, a côtoyé le jet set de l’époque, a lancé la carrière d’Ernest Hemingway (1899-1961) et vécu dans les lumières et les ombres holywoodiennes. Le mythe ne doit pas occulter l’œuvre importante, celle d’un des grands écrivains du XXe siècle.

BENJAMIN BUTTON AU CINÉMA

L’ÉTRANGE HISTOIRE DE BENJAMIN BUTTON est un film fantastique américain réalisé par David Fincher et sorti en 2008. L’histoire d’Eric Roth et Robin Swicors est inspirée de la nouvelle du même titre datant de 1922 et écrite par Francis Scott Fitzgerald. Le film, avec Brad Pitt dans le rôle de Benjamin Button, s’est vu attribué l’Oscar des meilleurs effets visuels et a été nominé pour l’Oscar du meilleur film et l’Oscar du meilleur acteur.

Bonne lecture
JALU/Claude Lambert

le samedi 16 mai 2020

L’ÉLÉGANCE DU HÉRISSON

L’ÉLÉGANCE DU HÉRISSON

Commentaire sur le livre de
MURIEL BARBERY

*Il faut vivre avec cette certitude que nous
vieillirons et que ce ne sera pas beau, pas
bon, pas gai. Et se dire que c’est maintenant

ce qui importe: construire, maintenant,
quelque chose, à tout prix, de toutes ses
forces.*

(Extrait: L’ÉLÉGANCE DU HÉRISSON, Muriel
Barbery, Gallimard, 2006, édition de papier,
410 pages)

Dans cette histoire, on retrouve Renée, une femme intelligente, douée et dotée d’une grande intelligence. Malheureusement, elle est timorée au point de vivre dans sa peau de concierge insignifiante et ignorante. Tous ceux qui l’entourent rue de Grenelle la connaissent sous cet angle. Il y a aussi une jeune fille brillante de 12 ans appelée Paloma. Elle habite aussi rue de Grenelle. Elle rejette le monde des adultes qu’elle considère comme hypocrites et ineptes. Paloma en a marre et décide qu’elle se suicidera le jour de ses 13 ans, après avoir mis le feu à l’appartement familial. Toutefois, un mystérieux personnage s’installe au 7 rue de Grenelle : Kakuro Ozu. Ce japonais, cultivé et raffiné va graduellement changer la donne. Il comprend surtout que Renée se donne des airs de ce qu’elle n’est pas. Ainsi, Paloma la compare à un hérisson. Et très vite, Ozu semble lui en attribuer l’élégance.

LA SEMPITERNELLE DUALITÉ

*Je me souviens de toute cette pluie…
Le bruit de l’eau martelant le toit, les
chemins ruisselants, la mer de boue
aux portes de notre ferme, le ciel noir,
le vent, le sentiment atroce d’une
humidité sans fin, qui nous pesait
autant que nous pesait notre vie…*
(Extrait : L’ÉLÉGANCE DU HÉRISSON)

C’est le tapage médiatique mielleux voire dithyrambique qui m’a poussé à lire ce livre. C’est un récit étrange que celui de Renée Michel, une concierge du 7 rue de Grenelle : 54 ans, petite, laide, moins qu’ordinaire et inintéressante. C’est le personnage principal du récit auquel s’ajoute une jeune ado : Paloma, 12 ans, exceptionnellement brillante et qui, catastrophée par l’insignifiance du monde adulte et la complexité de la vie, planifie son suicide. Plus loin dans le récit, un mystérieux personnage entre en conjonction dans la vie de Renée et Paloma : Kakuro Ozu, un japonais aisé qui s’installe au 7 rue de Grenelle et qui va changer la vie de la jeune et de la vieille fille, ressortir et dynamiser leur personnalité. L’histoire de ces trois personnages converge jusqu’à une issue à la fois dramatique et heureuse.

Je ne peux en dire plus sinon préciser que madame Michel est extrêmement cultivée, lettrée, intelligente, lectrice avide. Elle est tout ça et plus encore mais…en cachette. Elle ne veut absolument pas étaler sa culture au contraire. Elle la cache farouchement préférant donner l’image que se fait habituellement la bonne société d’une simple concierge, ce dont s’aperçoit rapidement monsieur Ozu : *J’ai endossé mon habit de concierge semi-débile. Il s’agit là d’un nouveau résident que la force de l’habitude ne contraint pas encore à la certitude de mon ineptie et avec lequel je dois faire des efforts pédagogiques spéciaux. Je me borne donc à des oui, oui, oui asthéniques en réponse aux salves hystériques de Jacinthe Rosen*. (Extrait)

J’ai aimé ce livre, mais avec un enthousiasme modéré. En fait je ne comprends pas l’engouement exagérément poussé pour cet ouvrage. Personnellement, je l’ai trouvé plutôt prétentieux, ampoulé. L’auteure y expose une philosophie poussée jusqu’à en être outrancière sur l’estime de soi, la vie, les apparences et la paix intérieure à la japonaise entre autres. C’est donc un roman philosophique dans lequel il n’y a rien de simple. Même l’humour qui est largement présent dans le récit est parfois d’une lourdeur démesurée : *Ce que le papier de toilette fait au postérieur des gens creuse bien plus largement l’abîme des rangs que maints signes extérieurs. Le papier de chez monsieur Ozu, épais, mous, doux et délicieusement parfumé est voué à combler d’égards cette partie de notre corps qui, plus que toute autre, en est particulièrement friande. * (Extrait) Il y a je l’admets, certains passages plus légers, celui par exemple qui décrit la professeure de français de Paloma comme affichant un évident surplus de poids, au point d’être affublée de nombreux bourrelets. Cette femme s’appelle madame maigre. L’auteure ne manque pas d’humour, c’est évident.

La véritable force du roman est dans la profondeur des personnages, malmenés par la vie et qui sont appelés à s’aider mutuellement par l’entremise d’un sage. Les émotions qu’ils partagent sont fortes par moment même si les situations ne sont pas toujours crédibles comme Paloma par exemple qui planifie son suicide comme si c’était une liste d’épicerie. Quant à Renée, elle m’a impressionné même si je n’ai pas vraiment compris ses motivations quant au regrettable camouflage de sa culture…j’ai toutefois bien saisi le rapprochement avec le hérisson. Il pourrait être je crois discutable.

Voilà…le fameux roman porté aux nues à une vitesse vertigineuse en 2006 est un bon roman mais ça s’arrête là. J’admets que la concierge ultra-cultivée et passionnée d’Anna Karénine et qui cache farouchement sa culture est une trouvaille originale, qu’il y a dans le livre beaucoup de matière à réflexion. Malheureusement, le récit est étouffé par la philosophie qu’il colporte, élitiste et beaucoup trop tartinée : *Mais si, dans notre univers, il existe la possibilité d’être ce qu’on n’est pas encore…est-ce que je saurai la saisir et faire de ma vie un autre jardin que celui de mes pères*? (Extrait) intéressant, bien écrit mais lourd.

Je vais jusqu’à vous le recommander, quoique je ne vous souhaite pas de *tomber* sur l’édition que j’ai lue : un spectaculaire gâchis de fautes d’orthographe et de frappes.

Muriel Barbery est une romancière française née le 28 mai 1969 à Casablanca. Normalienne et agrégée de philosophie, elle débute sa carrière d’enseignante à l’Université de Bourgogne. Elle enseignera par la suite à Saint-Lô. Puis, elle s’établira à Kyoto au Japon avant de revenir en Europe pour se fixer à Touraine. Souhaitant rester dans l’ombre médiatique, Muriel Barbery demeure discrète. Son grand succès tient beaucoup plus du bouche à oreilles et de l’engouement pour ses livres. Ses deux livres ont été récompensés par de nombreux prix, en particulier L’ÉLÉGANCE DU HÉRISSON, adapté à l’écran. Voir ci-bas.

Au cinéma, L’ÉLÉGANCE DU HÉRISSON devient LE HÉRISSON…

À gauche, l’affiche du film LE HÉRISSON, de la réalisatrice Mona Achache, adaptation libre de l’œuvre de Muriel Barbery, sorti en juillet 2009. À droite, extraite du film, une photo montrant Renée Michel incarnée par Josiane Balasko au bras de Kakuro Ozu joué par Togo Igawa. On retrouve aussi dans la distribution Garance le Guillermic (La jeune fille à la caméra sur l’affiche) et Anne Brochet.

BONNE LECTURE
Claude Lambert
Le dimanche 26 avril 2020

L’HOMME IDÉAL EXISTE. IL EST QUÉBÉCOIS

L’HOMME IDÉAL EXISTE.
 IL EST QUÉBÉCOIS. 

Commentaire sur le livre de
DIANE DUCRET

*Évidemment, il est canadien. Pire, québécois !
Pour un québécois bien dans ses pompes
fourrées au castor, c’est normal de faire
traverser l’Atlantique à une jeune femme que
l’on connaît à peine pour l’emmener faire des
courses au supermarché avec son rejeton.*

(Extrait: L’HOMME IDÉAL EXISTE. IL EST QUÉBÉCOIS,
Diane Ducret, Éditions Albin Michel, 2015, édition
numérique 130 pages num.)

Une jeune femme quitte Paris pour rejoindre son nouveau compagnon qui vit au Canada. Surmontant sa peur de l’engagement, elle fait le voyage mais se retrouve confrontée à une série d’épreuves : l’arrivée du fils de 5 ans, une sortie en chiens de traîneau qui vire au cauchemar, une ancienne compagne trop présente, etc. Diane Ducret nous décrit un étonnant choc de cultures : une jeune femme dans la trentaine, française pure laine, parisienne en plus, qui accepte l’invitation d’un spécimen authentique de mâle québécois, artiste-peintre en prime, qu’elle avait rencontré dans un bar parisien… Et voilà que le mythe de l’homme idéal est revisité…

DE CLICHÉ EN CLICHÉ
*Gabriel me regarde comme une dinde qui
danserait de joie à la veille de Noël. –Mais
tu rêves en couleur toi ! Si on repart pas, on
va crever de frette. J’ai pas d’ondes pour
appeler du secours.>
(Extrait : L’HOMME IDÉAL EXISTE . IL EST QUÉBÉCOIS)

Une jeune femme dans la trentaine accepte l’invitation de son nouveau compagnon Gabriel qui vit au Canada. Elle quitte donc Paris pour quelques jours, surmontant sa peur de l’engagement et sa phobie des avions. C’est évidemment sans savoir qu’elle sera confrontée à une série d’épreuves assez loufoques. Quelques mots sur le compagnon : il est beau comme un cœur, divorcé, il a un fils de 5 ans, il est québécois 100% pur laine et a le langage qui va avec. Est-ce qu’un homme est nécessairement chaud parce qu’il reste dans un pays froid. Faut s’y faire…dans ce livre les jeux de mots sont abondants et vus les nombreux écarts de langages et de définitions des mots, on a l’impression d’assister à la rencontre improvisée de deux solitudes.

On est loin, très loin de la grande littérature, mais ce n’est pas désagréable. C’est une lecture légère. L’humour est omniprésent et spontané. C’est la principale force du livre : *C’est pas possible d’avoir une bouche si belle pour dire autant de conneries* (Extrait)…réflexions à voix haute ou basse d’une jeune femme qui se connait et qui voit la vie avec philosophie : *Ce gars-là ressemble comme deux gouttes d’eau à la prochaine chose que je vais regretter .* (Extrait) La jeune femme vient nous rappeler qu’apprendre à se connaître en si peu de temps n’est pas aussi simple que ça en a l’air. Surtout en tenant compte des frontières linguistiques : *J’ai mal nulle part, je capote ben raide sur toi. J’ai l’esprit mal tourné ou ces deux mots dans la même phrase, c’est carrément obscène ?* (Extrait) Allez expliquer à une jeune française qui ne sait rien des québécois que le mot capoter n’a rien à voir avec les condoms…

Ce livre n’a pas été pour moi la trouvaille du siècle mais j’ai ri. Je l’ai trouvé rafraîchissant, expressif, d’un comique naturel, une espèce de petite comédie d’erreurs de langage, humour instantané et je le rappelle, j’ai beaucoup apprécié la spontanéité de Diane Ducret qui sait insérer dans son texte des petites coquilles inattendues : *Marilyn, la serveuse, nous tend deux bières qu’elle décapsule entre ses seins. Une spécialité locale.* (Extrait)

L’idée est originale mais le thème est malheureusement sous-exploité. C’est la principale faiblesse du livre. Le récit étant relativement bref, moins de 150 pages numériques, l’auteur aurait dû développer davantage en accentuant sensiblement les réflexions de la jeune parisienne mais surtout en augmentant les dialogues. En effet dans ce récit la jeune femme *pense* beaucoup et le québécois parle peu. Il y a très peu de dialogues. Trop peu à mon goût en tout cas. Je pense qu’un québécois avec son jargon et une parisienne avec son argot auraient donné lieu à beaucoup de dialogues hilarants. Le peu d’exemples que j’ai trouvé m’a fait rire…avec plus, je me serais sans doute esclaffé.

Voici un petit exemple de dialogue : *Tu branles dans le manche? Il veut que je fasse quoi?! Et devant son fils?! (Extrait) C’est le genre de petits dialogues éclairs que j’aurais souhaité plus abondants…toujours à double sens ou presque…pas une once de méchanceté et est-il utile de mentionner que l’auteure passe très haut par-dessus les clichés. Un mot sur la finale : décevante. Mais au final, ce sera à vous de juger. Ça ne m’a pas empêché d’apprécier le récit dans son ensemble. C’est positif.

Je me suis laissé dire…à travers les branches, (Quelles branches me dirait une jeune française plongée rapido dans l’univers québécois) que l’auteure, Diane Ducret aurait reçu une proposition d’adaptation cinématographique. J’espère que ce sera positif car on aurait une version beaucoup plus substantielle du livre. C’est ça ou encore une suite du livre pourrait être intéressante.

Entre temps, l’homme idéal existe. Mais est-il québécois ?…?…

Diane Ducret est une auteure, historienne et philosophe née en 1982 à Anderlecht, en Belgique. Elle passe son enfance au Pays Basque et commence ses études à Paris. Elle part ensuite étudier en Italie, à Rome avant de revenir en France. C’est à la Sorbonne qu’elle passe une maîtrise d’histoire de la philosophie, elle y soutiendra un mémoire puis un DEA dans la même spécialité. Diane Ducret achève ses études par un magistère de philosophie à l’École Normale Supérieure.

Passionnée d’histoire, après avoir collaboré à l’écriture de films documentaires historiques pour l’émission Des racines & des ailes, elle présente en 2009 Le Forum de l’Histoire, sur la chaîne éponyme. Elle sort son premier livre en janvier 2011, Femme de dictateur, best-seller en France qui sera traduit en 18 langues.

BONNE LECTURE
Claude Lambert
le dimanche 5 avril 2020

FISSURES NOIRES

FISSURES NOIRES

Commentaire sur le recueil
de nouvelles de
JESS KAAN

<Dylan Coudrelier s’était effondré face contre
terre, provoquant l’hilarité de ses amis, un rire
de gosses habitués à se souler et tomber ivres
morts. Mais la marrade avait vite cessé quand
la tête de Max…avait explosé et souillé le
carrelage de l’entrée de sang, d’os et de
cervelle.>
(Extrait de la nouvelle UN HABITANT, UNE BALLE, du
recueil FISSURES NOIRES de Jess Kaan, Éditions Le
Héron d’argent, 2014, édition numérique et de papier,
336 pages)

Les élèves d’un car scolaire meurent dans des circonstances mystérieuses, un étrange cocon rouge serait en cause… 1916, sur le front allemand, un mystérieux tableau garderait il ouvertes les portes de l’enfer ? Pendant une amicale, un sniper frappe. Les morts s’accumulent. La peur ajoute au ravage. Qui survivra pour raconter. À Locquières, un chômeur profanant la tombe de son patron s’apprête à réveiller d’inquiétantes forces obscures. Vous vous préparez à lire des nouvelles inquiétantes dans lesquelles l’univers familier se délite et laisse place à l’Ailleurs. Et si notre réalité commençait à se fissurer…

Les titres du recueil étant assez évocateurs, j’en reproduit ici la liste :

KÉVIN, CHUTE D’UNE DAMNÉE, RUSTBELT, ÉPIÉS, UN HABITANT UNE BALLE, SHROMAZDISTE, L’INTRIGUE, LE SYNDROME DE MIDAS, LES CHATS, 59, TOUTE LA PEINE DU MONDE, 915, PAUPÉRISATION, LE RESTOROUTE, APRÈS LE NEKKER, FANTASY IMPROMPTUE, CRUEL HIVER, LA GUILDE DES AVALEURS D’ASPHALTE, LES HERBES HAUTES, FENÊTRE OUVERTE SUR…, MACHINE À BROYER LA JEUNESSE.

LA RÉALITÉ QUI BASCULE
*Aux survivants, nous offrirons la beauté absolue
et l’éternité. Mais ils pourront toujours renoncer
à ces dons en se suicidant. Si vous voulez survivre,
il vous faudra renoncer à la technologie et à
toute forme artistique…*
(Extrait de la nouvelle «59» du recueil FISSURES
NOIRES de Jess Kaan.)

 C’est un recueil intéressant qui se caractérise par une belle variété de style et aussi par une évidente variété d’influences. J’y ai savouré du bout de la langue un peu de Guy De Maupassant, EDGAR ALLAN POE et même THÉOPHILE GAUTHIER car il faut bien préciser ici la différence entre le *fantasy* et le *fantastique*. Dans le recueil de Kaan, il n’y a pas de sorcière, de dragons ou d’elfes. Dans FISSURES NOIRES, on trouve plutôt des personnages qui tentent de se tenir la tête hors de l’eau dans leur fleuve de misère. Je ne vous cacherai pas que les nouvelles dans l’ensemble sont plutôt noires et mettent lez nez de la Société sur les misères qu’elle a créé elle-même…

Un aspect extrêmement intéressant de ces nouvelles, c’est que dans l’ensemble, elles commencent par la réalité. Le décor est planté dans un ordinaire très noir, puis, bascule peu à peu dans une distorsion de la réalité. L’auteur crée alors une brèche, une fissure donnant accès à une dimension surnaturelle. Sa façon de le faire est remarquable. C’est la grande force du recueil. L’auteur est très habile et manie parfaitement l’art de la nouvelle. Par ses nouvelles, il présente un portrait peu flatteur de la société. Dans chaque nouvelle, il y a un petit quelque chose de sombre, de malsain même qui va crescendo.

Chaque nouvelle laisse un petit goût amer, mais aussi, développe le goût onirique de faire un ménage dans le société, un ménage qui commence d’abord par soi-même : voyons quelques extraits :
*Afin de prouver que je ne suis pas fou et que les mutilations que je vais m’infliger ne résultent pas d’une maladie mentale, voici quelques détails me concernant : je m’appelle Arnaud Ribauval* (Extrait : LES HERBES HAUTES) ou encore cet extrait de ma nouvelle préférée : 59 qui pourrait faire l’objet d’un roman complet comme beaucoup d’autres des nouvelles de ce recueil d’ailleurs, à cause de l’originalité des sujets » Chaque nouvelle constitue une petite fresque de la société dans ce qu’elle a de pire, ce qui n’est pas pour me déplaire.

*Nous sommes les gardiens d’Agven. Écoutez-nous humains, car il en va de votre vie. Dans huit jours exactement et à cette heure, il ne restera plus sur terre que 59% d’entre vous que nous stériliserons. Les autres, nous les aurons éliminés, car nous en avons décidé ainsi* (Extrait : 59) Ces mystérieuses voix qui viennent d’une fissure laissent le choix aux épaves entre l’alpha et l’oméga : *Aux survivants, nous offrirons la beauté absolue et l’éternité. Mais ils pourront toujours renoncer à ces dons en se suicidant* (Extrait : 59) langage direct sur la crasse que camoufle habilement la Société. Vous comprenez sans doute mieux maintenant la signification du titre. Ces fissures altèrent la réalité des hommes pour les placer face à eux-mêmes. Ça ne fait pas très sympathique mais l’écriture est d’une remarquable beauté et va bien au-delà d’une simple histoire. Il y a des leçons à tirer et tant qu’à tirer, on peut supposer qu’il y a de l’espoir.

J’ai beaucoup aimé ce recueil. Tout est sombre c’est vrai. Mais le livre a deux forces qui tranchent : Les brèches dans la réalité, ces fissures qui nous font verser dans le fantastique mettent notre société face à elle-même avec ce qu’elle a de plus tordu, mais c’est écrit, imaginé avec une finesse qui m’a fasciné, voilà pour la première force et il y a, je l’ai déjà dit, la beauté de l’écriture et une parfaite maîtrise des sujets. L’écriture est aussi fluide et le propos très direct…pas de temps mort, aucune déviation. Les décors sont savamment plantés. Lisez les titres plus haut, regardez bien la page couverture au début de cet article…tout est en place pour nous amener dans un ailleurs, mais en douceur…

J’en ai déjà parlé sur ce site, écrire une nouvelle est souvent difficile. C’est un art. Il faut couper court et jongler entre le raisonnement cartésien et la fluidité de l’écriture de façon à figer le lecteur et finalement l’engloutir et le pousser à l’empathie pour plusieurs personnages. Il y a dans l’ensemble un petit aspect philosophique, une observation méthodique des travers de la société. Pas d’erreur, FISSURES NOIRES est une réussite. Je vous recommande ce livre sans hésiter.

Né sur les bords de la mer noire, Jess Kaan est un auteur éclectique puisque ses écrits couvrent les champs de la science-fiction et de la fantasy humoristique et surtout du fantastique. Dans ses écrits, Kaan nous montre des personnages ancrés dans la réalité qui basculent soudain, la faute à un grain de sable qui vient gripper la mécanique parfaitement huilée. Ses récits, ayant souvent comme toile de fond le nord du Pas de Calais, naissent d’anecdotes vécues ou entendues. L’auteur s’est donné comme objectif de pousser le lecteur à éprouver de l’empathie pour ses personnages et de les confronter ainsi à la déglingue de la réalité. Les livres de Kaan, publiés à l’origine en France ont été traduits en six langues dont le russe. Il a reçu en 2003 le prix Merlin pour sa nouvelle L’AFFAIRE DES ELFES VÉROLÉS et en 2005 le prix de l’armée des douze singes. Un de ses scénarios écrits en 2012 a été adapté pour un court métrage.

BONNE LECTURE
JAILU\Claude Lambert
le dimanche 8 décembre 2019

Les enfants de minuit

LES ENFANTS DE MINUIT

Commentaire sur le livre de
SALMAN RUSHDIE

*Comprenez ce que je dis : pendant la première heure du 15 août 1947-entre minuit et une heure du matin- pas moins de mille et un enfants sont nés à l’intérieur des frontières de l’État souverain et nouveau-né de l’Inde. En soi, ce n’est pas un phénomène extraordinaire…Ce qui rendait l’évènement remarquable, c’était la nature de ces enfants, chacun d’eux étant, à cause de quelque caprice de la biologie, de quelque pouvoir surnaturel du moment…dotés de traits, de talents ou de facultés qui ne peuvent être qualifiés que miraculeux…* (Extrait : LES ENFANTS DE MINUIT, Salman Rushdie, 1983, réed. 1987, Éditions Stock pour la traduction française, édition de papier, format poche, 675 pages)

Le roman débute avec la naissance simultanée, le 15 août 1947, de l’Inde indépendante et de Saleem Sinai, avec 999 autres de ses semblables, les « Enfants de minuit » nés la nuit de l’indépendance, dotés de propriétés magiques, notamment le don de télépathie. Mais son appendice nasal, qui n’est pas sans rappeler la trompe du dieu Ganesh, lui vaut railleries et persécutions. Ses parents, en l’opérant des amygdales, lui ôtent une partie de ses pouvoirs occultes. Enchaîné au destin national pour le meilleur et surtout pour le pire, Saleem fait l’expérience des divisions indiennes, entamées dès la partition du Pakistan en 1971.

MILLE ET UN PHÉNOMÈNES
*Indira c’est l’Inde et l’Inde c’est Indira… mais
n’avait-elle pas pu lire une lettre de son père
à un enfant de minuit, dans laquelle sa
Personnalité transformée en slogan était niée;
(Extrait : LES ENFANTS DE MINUIT)

Il est difficile de résumer et de commenter un tel livre. C’est une histoire originale, étrange. Bien sûr, les enfants nés à proximité de minuit le 15 aout 1947 sont dotés de pouvoirs extraordinaires. Mais ces pouvoirs sont secondaires dans l’histoire, je ne vais donc pas m’étendre là-dessus. Toutefois, pour vous donner un exemple, un de ces enfants peut changer de sexe à sa convenance, et notre héros narrateur lui, Saleem Sinai a le pouvoir de pénétrer, sonder et influencer les esprits. Plus l’enfant est né près de minuit, plus le pouvoir est fort. Minuit sonnante dans le cas de Saleem. Même si ce n’est pas l’objet du livre, ces pouvoirs font peur et ébranlent l’Inde. Ce qu’il faut surtout savoir, c’est que Saleem Sinai, doté d’un nez surdimensionné, appelé successivement dans l’histoire Morve-au-nez, Bouille-sale, Déplumé, Renifleux, Bouddha et Quartier-de-lune sera intimement lié au destin de l’Inde. La naissance vient avec l’indépendance de l’Inde, la mort viendra avec l’État d’urgence dans une Inde qui se cherche, l’Inde de Gandhi. Le livre raconte donc l’histoire de Saleem Sinai dont le destin bascule dès la naissance, la nourrice Mary Pereira ayant eu la bizarre idée de changer les étiquettes de bébés…donc je disais l’histoire de Morve-au-nez…la vie ayant un certain sens de l’humour, beaucoup plus tard, le fils de Saleem aura des oreilles d’éléphant.

C’est une histoire très longue, très dense. Le récit est lourd, parfois indigeste à cause de la plume de Rushdie, riche d’abondance et multidirectionnelle. On y trouve une grande quantité de personnages, assez pour s’y perdre. Les phrases sont extrêmement longues. Il faut s’accrocher, parfois désespérément au personnage principal et encore là, il faut se rappeler que celui-ci ne porte pas toujours le même nom à cause de son nez *concombresque* (extrait). C’est mêlant. Toutefois, malgré ses allures de fleuve littéraire interminable et qui s’écoule lentement j’ai senti dans cette lecture un certain humour mais aussi des piques glacées sur les politiques dans une langue ouatée et harmonieuse. Vous ne serez pas surpris de trouver dans ce livre-chronique de nombreuses métaphores, allusions, ellipses…des petits *soit-dit-en-passant* aux remarques acerbes…tout tend à démontrer le caractère allégorique du récit…

L’environnement étant parfois plus important que le personnage principal, le récit s’attache quand même à Saleem depuis son enfance dans une famille qui n’était pas la sienne, en passant par la chaleur de l’adolescence et jusqu’à l’âge adulte : *Tous les saleem sortent de moi depuis le bébé grand format première page instantannée jusqu’au garçon de dix-huit ans avec son amour dégoûtant et cochon, sortent honte de moi et culpabilité, volonté-de-plaire et besoin-d’être-aimé et désir-de-trouver-un-rôle-dans-l’histoire et croissance-trop-rapide, je suis libéré de morve-au-nez…* (extrait)

En ce qui me concerne, le principal intérêt du livre, et il est loin d’être négligeable, c’est que Saleem Sinai est contemporain d’une Inde dont il présente une image peu flatteuse… contemporain de la création du Pakistan (1947), de la guerre de libération du Bangladesh (1971) la partition de l’Inde et du Cachemire, la partition du Bengale, contemporain de nombreuses guerres et chicanes de territoires…de l’entrée de l’Inde dans l’ère nucléaire, œuvre d’un premier ministre qui a changé la face de l’Inde et pas nécessairement pour le mieux, Indira Gandhi et le caractère fictif de l’histoire veut que ce soit elle qui ait anéanti le congrès des enfants de minuit. : Saleem est aussi contemporain du Mahatma, pour un temps (Ghandi 1860-1948, année de la création de l’État d’Israël).

À travers ses enfants de minuit, Salman Rushdie touche et traverse des périodes sensibles de l’histoire. J’ai appris beaucoup de choses. J’ai développé des connaissances et par la bande, de l’empathie pour Saleem et pour l’Inde et aussi, ce petit quelque chose, ce non-dit qui pourrait être comme une empreinte autobiographique. LES ENFANTS DE MINUIT est un livre complexe, très intense. Son rythme est modéré et un peu épars mais l’histoire et la philosophie qu’elles véhiculent m’ont accroché. Rushdie y a mis beaucoup de choses, sans oublier des touches particulières d’humour, de fantastique, de surnaturel et de raillerie. J’ai finalement une bonne opinion de ce livre.

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C’est le 19 juin 1947, à Bombay (Inde) que Salman Rush­die voit le jour. A tout juste 14 ans, le jeune Salman quitte son pays natal pour aller s’instal­ler avec sa famille en Angle­terre. Très tôt, il se passionne pour la litté­ra­ture. C’est donc sans grande surprise que Salman Rush­die embrasse une carrière d’écri­vain. Son premier roman (un conte de science-fiction) Grimus, en 1975, est méprisé par les critiques litté­raires de l’époque. Qu’à cela ne tienne, Salman Rush­die ne se décou­rage pas pour autant et continu dans sa lancée : De La Honte (1983), à L’Enchan­te­resse De Florence (2008) en passant par Les Versets Sata­niques (1989) (Voir plus bas), avec ses ouvrages, le gamin de Bombay est devenu un symbole de la lutte pour la liberté d‘expres­sion dans le monde entier (Source : Gala.fr)

LES VERSETS SATANIQUES est le quatrième roman de Salman Rushdie. Il a été publié en 1988 et la même année, il reçoit le prix littéraire Whitbread. L’œuvre est encensée les premiers mois, mais rapidement, des campagnes visant à interdire l’ouvrage se développent, d’abord en Inde puis en Afrique du sud, et l’effet d’entraînement aidant, le Pakistan, l’Arabie Saoudite, l’Égypte, la Somalie, le Bangladesh, le Soudan, La Tunisie, la Malaisie, l’Indonésie et le Quatar. Enfin, le 14 février 1989, l’ayatollah Khomeini publie une Fatwa, c’est-à-dire une condamnation à mort contre Rushdie qui devra vivre dans la clandestinité pratiquement pour le reste de sa vie. Le roman n’a sans doute pas été lu comme une œuvre de fiction, la littérature étant un moyen d’exploration formidable pour le langage et l’imagination. En effet, le livre est jugé injurieux, la description de l’Islam et de Mahomet étant jugée irrévérencieuse.

 Le 14 février 1989, l’ayatollah Khomeini publie une fatwa de mort contre lui en mettant en cause son œuvre et force l’auteur à entrer dans la clandestinité. Je veux rappeler ici que les versets sataniques existent vraiment dans le Coran, versets 19 à 23 de la Sourate 53. Pour en savoir plus là-dessus, cliquez sur ce lien. Pour une lecture du quatrième de couverture, cliquez ici.

 BONNE LECTURE
JAILU /Claude Lambert

Le dimanche 17 novembre 2019

 

 

 

HISTOIRE D’UNE MOUETTE ET DU CHAT QUI LUI APPRIT À VOLER

Commentaire sur le livre de
LUIS SEPULVEDA

*Simplement il suivait rigoureusement le code
d’honneur des chats du port. Il avait promis à
la mouette agonisante qu’il apprendrait à
voler au poussin, et il le ferait. Il ne savait pas
comment, mais il le ferait.*
(Extrait : HISTOIRE D’UNE MOUETTE ET DU CHAT
QUI LUI APPRIT À VOLER, Luis Sepulveda, Éditions
SUITES Métaillé/Seuil, 2004, numérique, 125 pages)

C’est un petit roman qui raconte l’histoire de Zorbas , un gros et grand chat noir qui a promis à la mouette qui est venue mourir sur son balcon de couver son dernier œuf, de protéger le poussin et de lui apprendre à voler. Tous les chats du port de Hambourg vont se mobiliser pour l’aider à tenir ces promesses insolites. À travers les aventures rocambolesques et drôles de Zorbas et Afortunada, on découvre la solidarité, la tendresse, la nature et la poésie. Ce petit roman aux allures de conte et dans lequel les animaux sont doués de parole et d’empathie a remporté le PRIX SORCIÈRES 1997 de l’Association des Libraires spécialisés jeunesse.

UNE MAGNIFIQUE LEÇON DE TOLÉRANCE
*Les humains sont hélas imprévisibles!
Souvent, avec les meilleures intentions
du monde, ils causent les pires malheurs…
…Sans parler du mal qu’ils font
intentionnellement.*
(Extrait : HISTOIRE D’UNE MOUETTE ET DU
CHAT QUI LUI APPRIT À VOLER)

 C’est la belle histoire de Zorba, un chat de port gros et noir, libre, indépendant, ombrageux et courageux et d’une mouette dont la mère est morte après avoir été piégée dans une nappe de pétrole. Avant de mourir, elle a trouvé Zorba qui voulait l’aider. Elle avait eu le temps de pondre son œuf et a fait promettre au chat de protéger son petit et de l’aider pour apprendre à voler.

Malgré les sarcasmes et les moqueries des chats du port, Zorba est allé chercher l’aide de ses vrais amis pour remplir cette délicate mission. Ils sont même allés jusqu’à négocier une trêve avec les rats pour qu’il laisse Afortunada la petite mouette tranquille.

C’est un magnifique petit récit qui m’a ému. L’histoire est brève, mais elle est extrêmement riche de leçons et d’expériences. Les jeunes lecteurs et lectrices y découvriront l’apprentissage de la vie, la tolérance, la découverte et l’estime de soi, l’importance de prendre sa place dans la société.

En parlant de tolérance, l’acceptation des différences est plus souvent qu’autrement un problème d’adultes, ce qui me laisse supposer que cette petite histoire pourrait aisément convenir à tous les âges. Zorba, qui n’hésitait pas à recourir à la violence, va découvrir la tendresse, l’empathie, l’amour.

Ce qui est beau aussi dans ce conte, c’est que Sepulveda prête la parole à des animaux qui expriment sans animosité (et sans jeu de mot) leur vision des humains. C’est aussi un regard sur l’homme, ce pollueur invétéré. Le fait que la mère d’Afortunada soit morte asphyxiée par le pétrole en dit long sur le regard que l’homme pose sur la nature. Heureusement la finale est positive. L’auteur veut nous faire comprendre qu’il y a de l’espoir.

Donc, HISTOIRE DE LA MOUETTE ET DU CHAT QUI LUI A APPRIT À VOLER est un conte qui, sans être moralisateur à outrance, transmet de très belles valeurs. À celles que j’ai déjà mentionnées, j’ajoute la solidarité : *Une promesse sur l’honneur faite par un chat du port engage tous les chats du port* (Extrait) le travail d’équipe, la ténacité et davantage. Ça fait beaucoup de choses.

Ça peut paraître compliqué, mais la plume de Sepulvada, qui a dédicacé ce conte à ses propres enfants, fait passer le message tout en douceur et pourtant de façon très claire. L’ensemble est donc très accessible.

Enfin, nous avons ici un petit livre bref. L’histoire s’applique à toute les générations, tous les âges, est intemporelle. Elle sera toujours à mon avis, indémodable, l’auteur exprimant son idée de façon allégorique comme l’a fait bien avant lui Charles Perrault, les frères GRIMM, la Comtesse de Ségur et j’en passe…le texte est vivant, l’humour y a sa place et la conclusion est superbe.

On devrait rendre cette lecture obligatoire dans les classes du primaire. Ça serait loin d’être une corvée et les jeunes apprendraient beaucoup de choses. Je vous recommande sans hésiter HISTOIRE DE LA MOUETTE ET DU CHAT QUI LUI APPRIT À VOLER.

Luis Sepúlveda est né le 4 octobre 1949 à Ovalle, dans le nord du Chili. Étudiant, il est emprisonné sous le régime de Pinochet pendant deux ans et demi. Libéré puis exilé, il voyage à travers l’Amérique latine et fonde des groupes théâtraux en Équateur, au Pérou et en Colombie. En 1982 il s’installe en Allemagne jusqu’en 1996. Depuis 1996 il vit dans le nord de l’Espagne à Gijón (Asturies).

Il a reçu le prix de poésie Gabriela Mistral en 1976, le prix Casa de las Americas en 1979, le prix international de Radio-théâtre de la Radio espagnole en 1990, le prix du court-métrage de télévision de TV Espagne en 1991. Ses œuvres sont aujourd’hui des best-sellers mondiaux. Le Vieux qui lisait des romans d’amour, son premier roman traduit en français, a reçu le Prix France Culture du roman étranger en 1992 ainsi que le Prix Relais H du roman d’évasion et connaît un très grand succès dans le monde entier, il est traduit en 35 langues.

Luis Sepúlveda est le fondateur du Salon du Livre ibéro-américain de Gijón (Espagne) destiné à promouvoir la rencontre entre les auteurs, les éditeurs et les libraires latino-américains et leurs homologues européens.

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BONNE LECTURE
Claude Lambert
Le samedi 2 mars 2019