FISSURES NOIRES

FISSURES NOIRES

Commentaire sur le recueil
de nouvelles de
JESS KAAN

<Dylan Coudrelier s’était effondré face contre
terre, provoquant l’hilarité de ses amis, un rire
de gosses habitués à se souler et tomber ivres
morts. Mais la marrade avait vite cessé quand
la tête de Max…avait explosé et souillé le
carrelage de l’entrée de sang, d’os et de
cervelle.>
(Extrait de la nouvelle UN HABITANT, UNE BALLE, du
recueil FISSURES NOIRES de Jess Kaan, Éditions Le
Héron d’argent, 2014, édition numérique et de papier,
336 pages)

Les élèves d’un car scolaire meurent dans des circonstances mystérieuses, un étrange cocon rouge serait en cause… 1916, sur le front allemand, un mystérieux tableau garderait il ouvertes les portes de l’enfer ? Pendant une amicale, un sniper frappe. Les morts s’accumulent. La peur ajoute au ravage. Qui survivra pour raconter. À Locquières, un chômeur profanant la tombe de son patron s’apprête à réveiller d’inquiétantes forces obscures. Vous vous préparez à lire des nouvelles inquiétantes dans lesquelles l’univers familier se délite et laisse place à l’Ailleurs. Et si notre réalité commençait à se fissurer…

Les titres du recueil étant assez évocateurs, j’en reproduit ici la liste :

KÉVIN, CHUTE D’UNE DAMNÉE, RUSTBELT, ÉPIÉS, UN HABITANT UNE BALLE, SHROMAZDISTE, L’INTRIGUE, LE SYNDROME DE MIDAS, LES CHATS, 59, TOUTE LA PEINE DU MONDE, 915, PAUPÉRISATION, LE RESTOROUTE, APRÈS LE NEKKER, FANTASY IMPROMPTUE, CRUEL HIVER, LA GUILDE DES AVALEURS D’ASPHALTE, LES HERBES HAUTES, FENÊTRE OUVERTE SUR…, MACHINE À BROYER LA JEUNESSE.

LA RÉALITÉ QUI BASCULE
*Aux survivants, nous offrirons la beauté absolue
et l’éternité. Mais ils pourront toujours renoncer
à ces dons en se suicidant. Si vous voulez survivre,
il vous faudra renoncer à la technologie et à
toute forme artistique…*
(Extrait de la nouvelle «59» du recueil FISSURES
NOIRES de Jess Kaan.)

 C’est un recueil intéressant qui se caractérise par une belle variété de style et aussi par une évidente variété d’influences. J’y ai savouré du bout de la langue un peu de Guy De Maupassant, EDGAR ALLAN POE et même THÉOPHILE GAUTHIER car il faut bien préciser ici la différence entre le *fantasy* et le *fantastique*. Dans le recueil de Kaan, il n’y a pas de sorcière, de dragons ou d’elfes. Dans FISSURES NOIRES, on trouve plutôt des personnages qui tentent de se tenir la tête hors de l’eau dans leur fleuve de misère. Je ne vous cacherai pas que les nouvelles dans l’ensemble sont plutôt noires et mettent lez nez de la Société sur les misères qu’elle a créé elle-même…

Un aspect extrêmement intéressant de ces nouvelles, c’est que dans l’ensemble, elles commencent par la réalité. Le décor est planté dans un ordinaire très noir, puis, bascule peu à peu dans une distorsion de la réalité. L’auteur crée alors une brèche, une fissure donnant accès à une dimension surnaturelle. Sa façon de le faire est remarquable. C’est la grande force du recueil. L’auteur est très habile et manie parfaitement l’art de la nouvelle. Par ses nouvelles, il présente un portrait peu flatteur de la société. Dans chaque nouvelle, il y a un petit quelque chose de sombre, de malsain même qui va crescendo.

Chaque nouvelle laisse un petit goût amer, mais aussi, développe le goût onirique de faire un ménage dans le société, un ménage qui commence d’abord par soi-même : voyons quelques extraits :
*Afin de prouver que je ne suis pas fou et que les mutilations que je vais m’infliger ne résultent pas d’une maladie mentale, voici quelques détails me concernant : je m’appelle Arnaud Ribauval* (Extrait : LES HERBES HAUTES) ou encore cet extrait de ma nouvelle préférée : 59 qui pourrait faire l’objet d’un roman complet comme beaucoup d’autres des nouvelles de ce recueil d’ailleurs, à cause de l’originalité des sujets » Chaque nouvelle constitue une petite fresque de la société dans ce qu’elle a de pire, ce qui n’est pas pour me déplaire.

*Nous sommes les gardiens d’Agven. Écoutez-nous humains, car il en va de votre vie. Dans huit jours exactement et à cette heure, il ne restera plus sur terre que 59% d’entre vous que nous stériliserons. Les autres, nous les aurons éliminés, car nous en avons décidé ainsi* (Extrait : 59) Ces mystérieuses voix qui viennent d’une fissure laissent le choix aux épaves entre l’alpha et l’oméga : *Aux survivants, nous offrirons la beauté absolue et l’éternité. Mais ils pourront toujours renoncer à ces dons en se suicidant* (Extrait : 59) langage direct sur la crasse que camoufle habilement la Société. Vous comprenez sans doute mieux maintenant la signification du titre. Ces fissures altèrent la réalité des hommes pour les placer face à eux-mêmes. Ça ne fait pas très sympathique mais l’écriture est d’une remarquable beauté et va bien au-delà d’une simple histoire. Il y a des leçons à tirer et tant qu’à tirer, on peut supposer qu’il y a de l’espoir.

J’ai beaucoup aimé ce recueil. Tout est sombre c’est vrai. Mais le livre a deux forces qui tranchent : Les brèches dans la réalité, ces fissures qui nous font verser dans le fantastique mettent notre société face à elle-même avec ce qu’elle a de plus tordu, mais c’est écrit, imaginé avec une finesse qui m’a fasciné, voilà pour la première force et il y a, je l’ai déjà dit, la beauté de l’écriture et une parfaite maîtrise des sujets. L’écriture est aussi fluide et le propos très direct…pas de temps mort, aucune déviation. Les décors sont savamment plantés. Lisez les titres plus haut, regardez bien la page couverture au début de cet article…tout est en place pour nous amener dans un ailleurs, mais en douceur…

J’en ai déjà parlé sur ce site, écrire une nouvelle est souvent difficile. C’est un art. Il faut couper court et jongler entre le raisonnement cartésien et la fluidité de l’écriture de façon à figer le lecteur et finalement l’engloutir et le pousser à l’empathie pour plusieurs personnages. Il y a dans l’ensemble un petit aspect philosophique, une observation méthodique des travers de la société. Pas d’erreur, FISSURES NOIRES est une réussite. Je vous recommande ce livre sans hésiter.

Né sur les bords de la mer noire, Jess Kaan est un auteur éclectique puisque ses écrits couvrent les champs de la science-fiction et de la fantasy humoristique et surtout du fantastique. Dans ses écrits, Kaan nous montre des personnages ancrés dans la réalité qui basculent soudain, la faute à un grain de sable qui vient gripper la mécanique parfaitement huilée. Ses récits, ayant souvent comme toile de fond le nord du Pas de Calais, naissent d’anecdotes vécues ou entendues. L’auteur s’est donné comme objectif de pousser le lecteur à éprouver de l’empathie pour ses personnages et de les confronter ainsi à la déglingue de la réalité. Les livres de Kaan, publiés à l’origine en France ont été traduits en six langues dont le russe. Il a reçu en 2003 le prix Merlin pour sa nouvelle L’AFFAIRE DES ELFES VÉROLÉS et en 2005 le prix de l’armée des douze singes. Un de ses scénarios écrits en 2012 a été adapté pour un court métrage.

BONNE LECTURE
JAILU\Claude Lambert
le dimanche 8 décembre 2019

PETITES MALICES ET GROSSES BÊTISES

PETITES MALICES ET GROSSES BÊTISES

Commentaire sur le livre d’un collectif
de l’Association des Écrivains Québécois
pour la Jeunesse

*Ils les découvrirent à l’étage dans la salle de bain :
Sophie, assise sur un banc, un drap sur les épaules
et de la mousse à barbe plein la tête; Étienne, le
rasoir de son père à la main, tout occupé à faire
disparaître les cheveux de sa sœur.*
(Extrait de la nouvelle de Hélène Grégoire, C’EST LA FAUTE
AU PETIT, du recueil PETITES MALICES ET GROSSES BÊTISES,
Éditions Pierre Tisseyre, 2001, édition de papier, 160 pages.
Littérature jeunesse québécoise)

PETITES MALICES ET GROSSES BÊTISES est un recueil de nouvelles écrites et publiées bénévolement par des membres de l’Association des Écrivains Québécois pour la Jeunesse, les droits d’auteur servant à financer le PRIX CÉCILE GAGNON. Dans ce recueil qui est le cinquième de la série, vous pourrez faire la connaissance de personnages drôles et sympathiques. Vous pourriez être surpris par les fanfaronnades scolaires de ces petits tannants dont les frasques ont pris avec le temps, valeur de légende. Vous l’avez compris, le recueil est développé sous le thème des mauvais coups et à ce sujet nos auteurs ne manquent pas d’imagination. Voyez, au bas de cet article, la liste des auteurs et les titres publiés. Entre temps, encouragez la relève québécoise des jeunes écrivains en vous procurant un des recueils de l’A.E.Q.J.

DE MAUVAIS COUP EN NOUVELLE !
*Dans quelques années, je serais riche, me disais-je
innocemment. J’allais pouvoir acheter tous les
magasins de jouets et de bonbons de la planète.
Après quelques deux ans passés à économiser,
j’avais déjà amassé deux dollars et quarante-
cinq sous. Mon projet allait donc bon train.
(Extrait : ENTRE LA MÉMOIRE ET L’IMAGINAIRE de
Sophie-Luce Morin, du recueil PETITES MALICES ET
GROSSES BÊTISES.)

Ça fait plusieurs fois que j’entends parler de l’Association des Écrivains Québécois pour la Jeunesse et de son initiative pour encourager et motiver la jeune relève de la littérature québécoise. J’ai donc décidé de faire une petite recherche là-dessus car tout ce qui peut stimuler la plume québécoise m’intéresse.

C’est ainsi que chaque année, plusieurs auteurs de l’Association des Écrivains Québécois pour la Jeunesse (AEQJ) collaborent gracieusement à l’écriture d’un recueil collectif de nouvelles à l’intention des jeunes. Les droits perçus par la vente de ces ouvrages financent le PRIX CÉCILE GAGNON attribué par l’Association à un auteur ou une auteure de la relève.

J’ai donc lu cette semaine un de ces recueils et exploré la Collection Conquêtes de l’éditeur Pierre Tissseyre dans laquelle ils sont insérés. Plus précisément, j’ai lu PETITES MALICES ET GROSSES BÊTISES, un recueil de 11 nouvelles sous le thème des mauvais coups. Un collectif très sympa qui va plaire j’en suis sûr aux jeunes lecteurs de 12 à 14 ans et je peux dire aussi que le adultes ne seront pas indifférents à ces nouvelles étant donné le thème développé : LES MAUVAIS COUPS. Moi en tout cas, ça m’a rappelé un bout d’enfance.

J’ai trouvé dans ces petits textes du vécu, de la fraîcheur, de la candeur et beaucoup d’humour : *Audrey Tanguay! Elle me fait les yeux doux depuis la troisième année. Ah! Qu’elle m’énerve! Elle me regarde toujours avec ce petit sourire insignifiant, comme si elle n’était pas intelligente, alors que je sais très bien que c’est une des filles les plus brillantes de la classe. Pourquoi y a-t-il tant de filles qui pensent que les garçons aiment les cruches?* (Extrait de la nouvelle de Yanik Comeau POUR L’AMOUR DE VIRGINIE, du recueil de l’AEQJ PETITES MALICES ET GROSSES BÊTISES). Ça vous donne je pense, un bon aperçu de l’atmosphère du recueil.

Même si j’ai aimé toutes les nouvelles, j’ai quand même ma préférée : LE GANG DES FOULARDS BLEUS de Michel Lavoie. À l’école qu’elle fréquente, Élise est fascinée par LA GANG DES FOULARDS BLEUS, une espèce de petite société secrète dont elle ne sait rien bien sûr mais à laquelle elle tente d’être initiée. Les adultes se rappelleront sans doute leur adolescence à l’école alors qu’ils faisaient partie, ou tentaient de faire partie d’un groupe secret ou un petit club fermé…pour les jeunes lecteurs, ce sera une découverte. En tout cas, dans la nouvelle de Michel Lavoie, tout le monde pourra vérifier la portée du proverbe TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE.

Je vous invite donc à découvrir ce bon petit recueil. En achetant les recueils de l’AEQJ, vous parrainez une très bonne cause. Vous encouragez les jeunes écrivains de la relève québécoise et croyez-moi, il y a du talent là-dedans et plein de promesses pour la pérennité de la littérature québécoise. En même temps, pourquoi ne pas parcourir la très belle collection CONQUÊTE des Éditions Pierre Tisseyre qui réunit une brochette d’auteurs qui ont enchanté et enchantent toujours la jeunesse francophone tels Robert Soulière, Denis Côté, Cécile Gagnon, Yves Beauchesne et David Schinkel, Louis Émond et plusieurs autres.

La littérature québécoise n’a pas fini de me surprendre…

         
1                                          2                                            3

       
4                                             5                                           6

          
7                                           8                                             9

10

1)      Francine Allard…MOLIÈRE ET LES ÉPINGLES À LINGE
2)     
Jean Béland…MOI, JE SUIVAIS…
3)     
Yanik Comeau…POUR L’AMOUR DE VIRGINIE
4)     
Cécile Gagnon…CINQ POULES AU DORTOIR
5)     
Diane Groulx…LE VAMPIRE
6)     
Michel Lavoie…LE GANG DES FOULARDS BLEUS
7)     
Sophie-Luce Morin…ENTRE LA MÉMOIRE ET L’IMAGINAIRE
8)     
Josée Ouimet…LES MÉMOIRES D’UN «GADOUSIER»
9)     
Stéphanie Paquin…1914
10) 
Louise-Michèle Sauriol…LES «FOUFOUNES» BLANCHES
N’apparaît pas sur les photos : Hélène Grégoire…C’EST LA FAUTE AU PETIT

BONNE LECTURE
JAILU
Le samedi 12 JANVIER 2019


LA DISPARITION DE MICHEL O’TOOLE

LA DISPARITION DE MICHEL O’TOOLE
recueil de nouvelles

Commentaire sur le collectif québécois
réalisé sous
la direction littéraire de
TRISTAN MALAVOY-RACINE

*Puis un deuxième regard, juste à côté.
Et un troisième, non loin derrière. Un
nouveau tour sur moi-même achève de
me terrifier : on m’encercle.*
(Extrait : LE NORD MAGNÉTIQUE, Tristan
Malavoy, COLLECTIF «LA DISPARITION DE
MICHEL O’TOOLE» Les Éditions XYZ, 2015,
numérique, 278 pages)

LA DISPARITION DE MICHEL O’TOOLE est un collectif québécois de nouvelles traitant d’une seule et même histoire fictive. D’après une idée originale et sous la direction littéraire de Tristan Malavoy-Racine qui fait partie du collectif, huit auteurs québécois ont relevé le défi d’expliquer, chacun à sa façon,  la disparition de Michel O’Toole à partir du postulat suivant :
Un journaliste québécois originaire d’Irlande du Nord et installé au Québec depuis 2002, Michel O’Toole disparaît sans laisser de traces en mai, alors qu’il roulait à moto sur la route 389 reliant Fermont à Baie-Comeau. L’enquête policière n’a rien donné. «Comment peut-on ainsi s’évanouir dans la nature sans laisser la moindre trace?» Huit auteurs, huit points de vue, huit argumentaires différents. Une fascinante expérience littéraire.

LES NOUVELLES :

INTERMÈDE de Deni Béchard
AMIS D’ENFANCE de Chrysrine Brouillet
À HAUTEUR DES YEUX de Stéphanie Pelletier
LE NORD MAGNÉTIQUE de Tristan Malavoy
MICHEL O’TOOLE N’EXISTE PAS de Perrine Leblanc
ENTRE CIEL ET CRATÈRE de Mathieu Laliberté
À LA DOUCE MÉMOIRE DE MICHEL O’TOOLE de Daniel Bélanger
TERRITOIRES de Patrick Sénécal

L’ÉNIGMATIQUE 389
*2 juin, route 389, kilomètre 323
Je suis sur la route du retour. Le corps de Michel
se trouve derrière moi, dans le camion
réfrigéré de la SQ. Je présume qu’il est mort
d’une simple crise cardiaque et qu’un corbeau
ou un renard roux a grugé son cadavre et puis
c’est tout.*
(Extrait : ENTRE CIEL ET CRATÈRE, Mathieu Laliberté,
du collectif LA DISPARITION DE MICHEL O’TOOLE)

Dans ce livre donc, vous l’avez compris, huit auteurs planchent sur LA DISPARITION DE MICHEL O’TOOLE…huit auteurs sur le même thème, la même fiction…le même principe que celui appliqué au projet littéraire de Richard Migneault CRIME À LA LIBRAIRIE dont j’ai déjà parlé sur ce site.

J’ai trouvé le recueil intéressant quoique je me balance un peu dans une espèce d’ambivalence, comme si je m’attendais un peu à autre chose. En fait, dans ce collectif, le mystère plane beaucoup plus sur la VIE de Michel O’Toole que sur sa DISPARITION. Ça donne à l’ensemble un petit caractère mystique parfois agaçant. Bien sûr, on peut bien aligner 20 lecteurs et avoir 20 interprétations différentes. Moi, ça ne m’a pas impressionné.

Toutefois, plusieurs éléments m’ont plus. Par exemple j’étais heureux de renouer avec Maud Graham, la célèbre enquêtrice québécoise créée par Chrystine Brouillet et dont j’ai fait la connaissance dans LE COLLECTIONNEUR. J’ai trouvé la nouvelle de Patrick Sénécal particulièrement intéressante car il fait évoluer Michel O’Toole dans une espèce d’univers parallèle où il doit faire un choix parmi huit chemins à emprunter, chaque chemin portant le prénom d’un auteur du Collectif. Cette nouvelle étant la dernière du livre, ça évoque bien sûr une rétrospective de l’ensemble. Je souligne en passant qu’ayant vécu moi-même plus de 30 ans sur la Côte-Nord, j’estime que tous les auteurs ont magnifiquement dépeint l’aura qui entoure la périlleuse route 389.

Mon coup de cœur va au texte de Tristan Malavoy avec un fil conducteur clair, sans faille. Tout le développement aboutit sur un choix à faire. La finale est imprévisible. Deux petites déceptions en particulier : le texte de Mathieu Laliberté qui souffre d’un peu d’errance avec des extra-terrestres et du mysticisme. Denis Béchard lui a choisi de morceler son texte en <intermèdes> séparant ainsi chaque récit. L’idée est originale sauf que Béchard fait parler l’esprit d’O’Toole dans ce que j’appellerais un petit voyage introspectif. La plume est plus complexe et le fait de disséminer le texte un peu partout dilue sa compréhension et amène une certaine perte d’intérêt.

L’idée de base étant de permettre à des auteurs de rivaliser d’imagination dans le développement d’un seul et même thème est intéressante et sûrement stimulante pour eux. Je vois ici deux types de lecteur : celui qui est emballé par l’exploration de différentes visions d’un même postulat et celui lassé par le caractère répétitif de l’ensemble et qui a l’impression de passer de Michel O’Toole à Michel O’Toole. Ça ne vous avancera peut-être pas beaucoup mais je suis entre les deux.

Je recommande ce livre parce que le talent des auteurs fait pencher la balance du bon côté.

Natif de Sherbrooke, Tristan Malavoy est un véritable homme-orchestre. Il a publié des poèmes, des nouvelles, a fait paraître deux disques. Il a aussi connu et mis en scène des spectacles où la littérature côtoie la musique. Comme parolier, il a collaboré avec plusieurs artistes dont Ariane Moffat, Catherine Durand et Gilles Bélanger. Pendant une dizaine d’années, Tristan Malavoy a dirigé les pages littéraires de l’hebdomadaire VOIR, a signé une chronique littéraire de 2009 à 2014 à Télé-Québec. Au moment d’écrire ces lignes, il signe la chronique ARTS ET CULTURE du magazine L’ACTUALITÉ et dirige la collection QUAI NO 5 aux éditions XYZ. Il a publié chez Boréal un premier roman : LE NID DE PIERRE. Enfin, il a dirigé le projet littéraire LA DISPARITION DE MICHEL O’TOOLE.

BONNE LECTURE
JAILU
Le dimanche 19 août 2018


GRAVÉ SUR CHROME

GRAVÉ SUR CHROME

Commentaire sur le recueil de
WILLIAM GIBSON

*Le Drome puait le trafic : arrière-goût métallique
de tension nerveuse. Des malabars éparpillés
dans la foule jouaient des biceps en échangeant
de minces sourires glacés et certains étaient
noyés sous de telles masses de muscles greffés,
qu’ils n’avaient presque plus figure humaine.*
(Extrait : GRAVÉ SUR CHROME, recueil de nouvelles
de William Gibson, T.F. : Éditions La Découverte, 1987.
Édition numérique, 190 pages)

GRAVÉ SUR CHROME est un recueil de nouvelles au style cyberpunk évoquant un monde surencadré par l’hyper technologie, en particulier les technologies de l’information dans un monde trépidant. Le recueil comprend 9 nouvelles dont JOHNNY MNEMONIC (adapté au cinéma),  LE GENRE INTÉGRÉ,  coécrit avec John Shirley,  ÉTOILE ROUGE BLANCHE ORBITE, HOTEL NEW ROSE (adapté au cinéma), LE MARCHÉ D’HIVER, DUEL AÉRIEN. Coécrit avec Michael Swanwick. En tout, neuf nouvelles plongent le lecteur dans l’hyper-technologie, un monde qui peut sembler surréaliste mais qui dépeint une société qui évolue rapidement en développant différents thèmes sociologiques.

Les nouvelles :

1)    Johnny Mnemonic, William Gibson
2)    Fragments de rose en hologramme, William Gibson
3)    Le genre intégré, William Gibson et John Shirley
4)    Hinterlands, William Gibson
5)    Étoile rouge, blanche orbite, William Gibson et Bruce Sterling
6)    Hôtel New Rose, William Gibson
7)    Le marché d’hiver, William Gibson
8)    Duel aérien, William Gibson et Michael Swanwick
9)    Gravé sur chrome, William Gibson

Traduction : Jean Bonnefoy

VERTIGE HYPERTECHNOLOGIQUE
*Chrome : son joli visage enfantin aussi lisse que
l’acier, avec des yeux qui auraient été à leur place
au plus profond de quelque fosse abyssale dans
l’Atlantique, des yeux gris et froids qui vivaient
sous une terrible pression. On disait qu’elle
mitonnait ses cancers maison pour les gens qui
la croisaient, variation rococo sur mesure qui
prenaient des années à vous tuer.
(Extrait : GRAVÉ SUR CHROME du recueil GRAVÉ SUR CHROME)

En lisant ce recueil de nouvelles vous pénétrez au cœur d’un style littéraire un peu dégingandé pour mon goût quoique très visionnaire, sombre, bariolé, saturé de synthétique, de rebuts et de gadgets ultra-technologiques. Ce style crépitant fut ourdi par Gibson lui-même avec la publication de son livre NEUROMANCIEN en 1984 qu’on trouve maintenant dans toutes les bibliothèques de SF et dans le top 20 à vie des meilleurs livres de science-fiction.

La plus connue de ces nouvelles est sans doute JOHNNY MNEMONIC adaptée au cinéma et incarné par Keanu Reeves qui transporte dans son cerveau des informations auxquelles il n’a même pas accès lui-même…un disque dur vivant qu’on cherche à éliminer et ce ne sera pas simple…l’archétype du genre : très punk, très cyber, froid.

J’ai eu de la difficulté à lire ce livre au complet. La plume de William Gibson est confuse. Ses nouvelles n’ont à peu près pas de fils conducteurs et prennent toutes sortes de directions. Il m’a fallu souvent revenir en arrière pour comprendre certains développements, certains passages. Aussi, contrairement à la science-fiction classique, Gibson accorde une importance à mon avis démesurée à la psychologie de ses personnages. Ça crée des longueurs et des temps morts dans un environnement qui explore dans la plupart des nouvelles un monde spasmodique noyé dans une ultra-technologie froide et sans âme.

Après JOHNNY MNEMONIC, je suis tombé sur FRAGMENTS DE ROSE EN HOLOGRAMME, une histoire banale, linéaire. Imaginez un homme qui ne peut pas accepter de vivre sans son ex…qui tente de revivre un passé révolu. Je me disais au départ que j’aurais quelque chose d’un peu moins techno et plus humain. Très humain en effet mais triste et déprimant à mourir. C’est un récit lent, dépourvu d’action et étouffant par son absence d’espoir.

Il y a quand même une nouvelle qui s’est démarquée des autres et qui est venue me chercher, pas toujours facile à suivre mais offrant au moins une matière accrochante. Comme ça se produit souvent dans les recueils, Gibson a gardé le meilleur pour la fin. Il s’agit de la nouvelle en titre : GRAVÉ SUR CHROME. Notez que, comme c’est le cas de quelques autres nouvelles, GRAVÉ SUR CHROME va et vient dans le temps et raconte l’histoire de deux hackers très doués qui décident de s’attaquer à la forteresse de Chrome, la barrière informatique hyper sophistiquée d’une entreprise qui gère des milliards dans le cyberespace. Pour parvenir à briser Chrome, nos magouilleurs récupèrent un programme destructeur russe extrêmement virulent qu’ils utiliseront au péril de leur vie, pour détourner à leur profit, le gigantesque flux financier qui transite au-delà de Chrome. Donc, une seule condition pour réussir : GRAVER SUR CHROME.

Au moins dans cette nouvelle, j’ai senti un but, un objectif, un peu d’action et des indices qui permettent aux lecteurs de sous-peser les chances de Bobby et Automatic Jack, les deux hackers, de réussir ou de se planter. Là aussi, il y a des digressions, des longueurs, de longs passages sur les états d’âme des principaux acteurs mais au moins j’ai pu m’accrocher à une intrigue, bénéficier d’une plume plus structurée, plus disciplinée et même un peu plus chaude. J’ai beaucoup apprécié la finale. Dans l’ensemble, GRAVÉ SUR CHROME est un beau texte.

Voilà, tout est une question de goût finalement, je vous ai donné quand même une bonne idée du monde dans lequel nous fait plonger Gibson : un monde glacial, échevelé, étouffé par une puissante circulation de l’information, un monde saturé de drogues synthétiques qui flirt dangereusement avec la criminalité. C’est ce qu’on appelle le CYBERPUNK. En faire l’essai pourrait en convaincre plusieurs que, finalement, rien ne pourra jamais occulter la science-fiction classique.

Personne ne pourra mettre dans l’ombre George Orwell qui nous a donné 1984, Frank Herbert, le créateur du cycle de DUNE, Isaac Asimov, à qui on doit le cycle de FONDATION, Ray Bradbury avec les chroniques martiennes, Dan Simmons avec son cycle d’Hypérion, René Barjavel qui nous a donné LA NUIT DES TEMPS et j’en passe vous vous en doutez bien. Toutefois, je me permets d’ajouter à cette liste un ouvrage dont le style pourrait se rapprocher sensiblement de celui de William Gibson : LE GUIDE DE VOYAGEUR GALACTIQUE, la saga H2G2 de Douglas Adams publiée en 1979. Vous savez…la fameuse trilogie publiée en cinq volumes. J’ai déjà commenté sur ce site le 2e opus :  LE DERNIER RESTAURANT AVANT LA FIN DU MONDE.

Voilà amis lecteurs, amies lectrices, vous voici aux portes de deux mondes : la science-fiction classique qui recèle d’extraordinaires trésors et une science-fiction émergente appelée CYBER-PUNK qui n’est pas encore tout à fait ce qu’on pourrait appeler une vague. Si comme moi, vous aimez essayer des nouvelles tendances sans garantie d’aimer, alors je vous invite à lire GRAVÉ SUR CHROME.

William Gibson est un écrivain américain né en 1948 en Caroline du Sud. Il est devenu orphelin à 18 ans, il quitte l’école et survit grâce aux brocantes. En 1968, pour éviter d’être envoyé au Vietnam, il fuie vers le Canada, s’y installe, s’y marie et reprend ses études. Vers la fin des années 70, Gibson commence à écrire des nouvelles à saveur de science-fiction. Il développe des sujets d’anticipation sur la réalité virtuelle alors émergente, la cybernétique et sur un portrait de la race humaine dans un futur pas si lointain. Gibson se spécialise donc en science-fiction mais dans un style plutôt gothique qui adopte la tendance punk également émergente à l’époque. Le CYBERPUNK est né officiellement en 1984 avec NEUROMANCIEN, détenteur de plusieurs prix. Deux de ses nouvelles seront portées à l’écran (voir plus bas). Enfin, Gibson collaborera avec Tom Maddox à l’écriture de deux épisodes de la célèbre série X-FILES. Gibson a écrit une douzaine de livres en plus de son unique recueil de nouvelles : GRAVÉ SUR CHROME.

 

 

 

 

 

Même titre pour le film et la nouvelle : JOHNNY MNEMONIC, scénarisé par l’auteur de la nouvelle : William Gibson. Production Canado-américaine réalisé en 1995 par Robert Longo avec Keannu Reeves, Dolph Lundgren et Dina Meyer.

   

 

 

Là aussi, même titre pour le film et la nouvelle : HOTEL NEW ROSE FILM AMÉRICAIN SCÉNARISÉ PAR William Gibson et réalisé par Abel Ferrara en 1998 avec Asia Argento, Christopher Walken et Willem Dafoe.

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
le dimanche 25 mars 2018

LETTRES DE MON MOULIN

LETTRES DE MON MOULIN
Commentaire sur le recueil d’
ALPHONSE DAUDET

C’est la troisième messe qui commence. Il n’y a plus que quelques pas à faire pour arriver à la salle à manger ; mais, hélas ! À mesure que le réveillon approche, l’infortuné Balaguère se sent pris d’une folie d’impatience et de gourmandise. Sa vision s’accentue, les carpes dorées, les dindes rôties sont là, là… Il les touche… il les… Oh ! Dieu !… Les plats fument, les vins embaument… (Extrait : LES TROIS MESSES BASSES, publié d’abord dans LES CONTES DU LUNDI en 1875, puis inclus dans LES LETTRES DE MON MOULIN en 1878, conte de Noël sous le thème de la gourmandise, réédition, 1986, Hachette)

LES LETTRES DE MON MOULIN s’ouvrent sur les images d’une province française pittoresque au charme légendaire. Sans égard à la chronologie ou à quel qu’ordre que ce soit, Alphonse Daudet développe dans ses lettres des thèmes sans âge, mais chers à sa Provence : la valeur de la liberté, les joies et les peines de l’amour, la dignité, la paix, la famille…

Quant aux formes littéraires qu’on retrouve dans les lettres, je dirais qu’elles sont disparates : lettres, récits, légendes,  nouvelles et bien sûr le conte. Les lettres de Daudet sont un mélange de réalisme et d’imagination.

Bien sûr, comme bien des *boomers*, j’ai fait connaissance avec LES LETTRES DE MON MOULIN à l’école. LA CHÈVRE DE MONSIEUR SÉGIN était une des lettres de prédilection ainsi que LA MULE DU PAPE et quelques autres. Comme les autres lettres m’intriguaient, j’ai lu l’ensemble de l’œuvre. D’abord, je précise que ces lettres n’ont pas de liens entre elles et avant d’être rassemblées dans un recueil, elles avaient déjà été publiées dans des journaux de l’époque. Sans le considérer comme un chef d’œuvre, je dirais que c’est un bon recueil, rafraîchissant et qui se lit bien. Si vous en entreprenez la lecture, vous dégagerez sûrement des textes qui vous plaisent beaucoup, d’autres moins, certains pas du tout. Ce qui a été mon cas.

J’ai définitivement un faible pour LA CHÈVRE DE MONSIEUR SÉGUIN (qui me rappelle tellement de beaux souvenirs), LA MULE DU PAPE et LE SECRET DE MAÎTRE CORNILLE qui m’avait beaucoup ému.

LES LETTRES DE MON MOULIN demeure un très beau classique de la littérature française…un véhicule de sagesse et d’émerveillement avec, toujours comme toile de fond, les paysages bucoliques de la Provence. Pour prendre un exemple précis, j’ai choisi de vous parler de LA MULE DU PAPE.

Le jeune Tistet Védène, fils du sculpteur d’or, entre dans la maîtrise du pape. Il est notamment chargé de s’occuper de la mule de ce dernier mais il la maltraite. L’animal lui en veut et rumine sa vengeance. Tistet est ensuite envoyé auprès de la reine Jeanne à Naples en tant que diplomate. La mule doit donc remettre à plus tard son châtiment. Après sept ans, Tistet revient pour être moutardier du pape. Lors de la cérémonie, la mule trouve enfin le moment pour exercer sa vengeance en décochant à son ancien bourreau un coup de sabot mortel. Le récit est illustré avec les tableaux de Vittore Carpaccio. Quatre siècles séparent Carpaccio d’Alphonse Daudet. Pourtant, ils se rejoignent avec la belle histoire de LA MULE DU PAPE.

Peintre italien né à Venise autour de 1460 et mort approximativement vers 1525. Si l’on admet l’hypothèse de T. Pignatti (1958) concernant sa naissance, Vittore, fils de Piero Scarpazza, marchand de peaux, préféra changer son nom en celui de Carpaccio. Carpaccio détient une place éminente et originale dans l’histoire de la peinture vénitienne du XVe siècle. La critique n’est pas encore tout à fait unanime pour déterminer l’origine de sa formation. On considère d’abord qu’il a surtout subi l’influence des Bellini (particulièrement celle de Gentile) et, plus déterminante, celle d’Antonello de Messine. (Source : Larousse, dictionnaire de la peinture). Les scènes religieuses de Carpaccio illustrent avec vigueur et à-propos les contes de Daudet.

LES ODEURS DE LA PROVENCE
*Une fois au service du pape, le drôle continua
le jeu qui lui avait si bien réussi. Insolent avec
tout le monde, il n’avait d’attentions ni de
prévenances que pour la mule…*
(Extrait : LA MULE DU PAPE)

Il est difficile de déterminer la forme littéraire de LA MULE DU PAPE mais comme il s’agit d’un récit ayant une légère connotation fantastique tout en jetant un regard sur le réel, je dirai que c’est un conte. C’est un récit original avec un petit quelque chose de comique : un Pape témoignant une affection presque démesurée pour sa monture, une mule. Le récit vient nous rappeler qu’il n’y a pas que les éléphants qui ont de la mémoire. Un petit conte drôle et sympathique, agrémenté pour cette édition de tableaux thématiques de l’artiste-peintre Vittore Carpaccio.L’histoire se situe au XIVe siècle, au temps où les papes habitaient en Avignon…*fifres et tambourins se postaient sur le pont d’Avignon, au vent frais du Rhône et jour et nuit l’on y dansait, l’on y dansait…* (Extrait : LA MULE DU PAPE)

Alphonse Daudet (1840-1897) est un écrivain et auteur dramatique français. Il est né à Nîmes et a passé toute son enfance en Provence avant de s’installer à Paris pour se lancer dans sa carrière littéraire. Sa Provence bien-aimée l’inspirera pour de nombreux récits sur la campagne provençale et ses légendes, ainsi que les personnages qui ont fait son histoire. Ses premiers romans (LES AMOUREUSES 1859, LES LETTRES DE MON MOULIN 1865) ont connu un succès tel qu’il peut vivre de sa plume tout en travaillant pour des journaux. Daudet a bien publié des romans comme LE NABAB (1877), LES ROIS EN EXIL (1879) et L’IMMORTEL (1888) mais ce sont surtout ses nouvelles et ses contes qui l’ont rendu célèbre dans le monde entier, en particulier LES CONTES DU LUNDI et LES LETTRES DE MON MOULIN. Dans ce dernier recueil on trouve une des histoires les plus populaires de la littérature : LA CHÈVRE DE MONSIEUR SÉGUIN.

J’ai eu beaucoup de plaisir à renouer avec les LETTRES DE MON MOULIN. Je vous invite à les découvrir ou les redécouvrir.

BONNE LECTURE
JAILU
LE DIMANCHE 28 JANVIER 2018

 

LA MORT ENTRE LES LIVRES

Crimes à la librairie
Commentaire sur le recueil

*L’heure est venue. Discrètement, il prend
un verre de vin rouge et y laisse tomber
quelques gouttes de funeste poison. Un
convive le regarde d’un air réprobateur
mais poli.
-C’est pour ma pression artérielle…
(Extrait : UN CADAVRE AU CRÉPUSCULE de
Robert Soulières, du recueil CRIMES À LA
LIBRAIRIE, Éditions Druide, 2014, 734 pages)

CRIMES À LA LIBRAIRIE est un recueil de seize nouvelles écrites par des auteurs québécois sous un thème unique. La meilleure façon de décrire cet ouvrage est encore de citer le réalisateur du projet Richard Migneault dans l’avant-propos du Collectif : *Je vous invite donc…à rencontrer ces seize écrivains de chez nous pour nous amener ailleurs au cœur même de leur imaginaire. Pour stimuler leur créativité et votre curiosité, je leur ai donné un devoir pas très facile à réaliser…faire de la librairie une véritable scène de crime, transformant du coup chaque livre qui s’y trouve en témoin de l’énigme, du suspense, de l’insoutenable* (Richard Migneault, extrait). Cette anthologie regroupe autant d’auteurs de renoms que ceux les plus prometteurs de la relève. La crème de la littérature québécoise y est. Polars, récits noirs et frissons au programme.

LES NOUVELLES :
-PUBLIC CIBLE de Patrick Sénécal
-LE LIBRAIRE ET L’ENFANT de Martine Latulippe
-UNE LONGUE VIE TRANQUILLE de Martin Michaud
-LE PSAUME DU PSOQUE de Benoît Bouthillette
-DES HEURES À LA LIBRAIRIE de Chrystine Brouillet
-UN CADAVRE AU CRÉPUSCULE de Robert Soulières
-L’HOMME QUI DÉTESTAIT LES LIVRES de Sylvain Meunier
-PERINDE AC CADAVER d’André Jacques
-JUNGLE JUNGLE de Jacques Coté
-DERNIER CHAPITRE AU BOOKPALACE de Florence Menay
-MON COMBAT de Mario Bolduc
-233°C de Johanne Seymour
-ROUGE TRANCHANT de Camille Bouchard
-LE PALMARÈS de Richard Ste-Marie
-DEMI-DEUIL d’Arianne Gélinas
-RARES SONT LES HOMMES de Geneviève Lefebvre

La mort entre les livres
*-Oui je vais signer.
-Bon là tu parles. Good man!
Robinson griffonna deux mots
«fuck off»

et remit la feuille à Bennet. En
voyant l’affront de ce jeune
insolent, il devint rouge de colère.
(Extrait de JUNGLE JUNGLE de Jacques
Côté, du recueil CRIMES À LA LIBRAIRIE)

CRIMES À LA LIBRAIRIE est le fruit d’une très intéressante expérience dirigée par Richard Migneault qui a réuni 16 auteurs québécois autour d’un thème bien précis : un crime dans une librairie, sujet original s’il en est car avec son atmosphère tamisée, son calme bucolique et l’attraction qu’elle exerce sur les esprits en quête de mots et d’histoires, la librairie est un endroit qui ne se prête pas beaucoup au meurtre. Ce thème est une trouvaille qui a mis en lumière tout le talent des auteurs sélectionnés et bien sûr la puissance de leur plume. L’objectif de l’expérience est simple : faire connaître l’univers du polar québécois et le résultat a donné une remarquable anthologie qui m’a accroché car elle m’a permis de faire des découvertes très intéressantes.

Bien sûr j’y ai retrouvé des auteurs avec lesquels j’étais déjà familier comme Patrick Sénécal, Robert Soulières, Christine Brouillet et Martin Michaud, mais j’ai aussi découvert des auteurs qui m’ont surpris et mon donné le goût d’explorer davantage leur œuvre et leur style comme par exemple Geneviève Lefèbvre dont la nouvelle RARES SONT LES HOMMES est particulièrement oppressante.

En ce qui me concerne, la qualité des textes va de très bonne à excellente. Les textes varient beaucoup en intensité, en recherche et en originalité. Comme dans tous les recueils, il y a des bonnes nouvelles, il y en a de moins bonnes. Je ne prétends pas vous dire quelles sont les meilleures mais j’ai particulièrement accroché sur la nouvelle de Martine Latulippe LE LIBRAIRE ET L’ENFANT. Développer une histoire de meurtre dans une librairie demandant déjà beaucoup d’imagination, y impliquer un enfant rend encore plus complexe le défi littéraire sur le plan contextuel…un défi bien relevé par L’auteure qui se spécialise dans la littérature pour enfants. C’est ce qu’on pourrait appeler une double-vie littéraire.

J’ai aussi beaucoup apprécié la nouvelle d’Ariane Gélinas DEMI-DEUIL, un récit basé sur le parfum de la libraire, qui exhale jusqu’à rendre fou. Cette nouvelle n’est pas sans me rappeler l’œuvre célèbre de l’écrivain allemand Patrick Süskind LE PARFUM dont j’ai déjà parlé sur ce site. Comme je l’ai déjà précisé, décrire une odeur avec justesse et émotion est déjà un énorme défi.


Martine Latulippe à gauche et Ariane Gélinas

Je crois que grâce à l’initiative de Richard Migneault, la littérature québécoise s’est enrichie d’un fleuron qui place le polar québécois au rang de littérature de haut niveau. Il serait intéressant de répéter l’expérience avec des auteurs québécois en émergence. Les résultats pourraient être fort intéressants.

Directeur d’école à la retraite, Richard Migneault est un défenseur de la littérature québécoise. Animateur du blogue POLAR, NOIR ET BLANC et coordonnateur des Prix TENEBRIS des PRINTEMPS MEURTRIERS DE KNOWLTON, il s’est donné pour mission de faire connaître les auteurs québécois de polar en Amérique et en Europe. Il intensifie sa mission en réunissant 16 écrivains québécois autour d’un même thème, ce qui nous a donné l’excellent recueil CRIMES À LA LIBRAIRIE.

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
JANVIER 2016

VAPEURS ÉTHYLIQUES ET MORT

LES CONTES DU WHISKY

Commentaire sur le recueil de
Jean Ray

*…deux mains énormes, froides, dures comme
l’acier. Dans un silence immense, sans cri, sans
haine, avec une méthode et une sûreté de
machine, elles serraient mon cou.*
(extrait de LES CONTES DU WHISKY, LA NUIT DE
CAMBERWELL, Jean Ray, Nouvelles Éditions Oswald,
1ère édition : 1925, 134 pages, éd. Num.)

LES CONTES DU WHISKY est le premier livre de Jean Ray paru en 1925 et rééditée plusieurs fois par la suite. C’est un recueil d’histoires noires,  diaboliques, contes d’horreur, de crimes crapuleux. Ces brèves nouvelles sont inspirées du quotidien inquiétant des coins obscurs de Londres : les ports, les docks brumeux, tavernes malfamées, ruelles sombres, le tout dans une atmosphère de malfaisance, de crimes et de déchéance sociale aux limites du surnaturel. Le narrateur est plus souvent qu’autrement ivre, le whisky étant omniprésent dans les récits. On ne pouvait trouver meilleur titre dans les circonstances.

Vapeurs éthyliques et mort
*Non mon maître. Il était au milieu des siens,
quand il s’est levé subitement en criant :
C’EST L’HEURE! Puis il partit d’un grand
éclat de rire et il est tombé mort…il était
minuit 20.
(MINUIT 20, extrait de LES CONTES DU WHISKY)

Je dois dire que j’ai passé un bon moment avec ce livre qui est présenté en deux parties : LES CONTES DU WHISKY et QUELQUES HISTOIRES DANS LE BROUILLARD. Les nouvelles sont très courtes et se déroulent dans les coins les plus sombres et les plus mystérieux de Londres ou dans le légendaire brouillard ouaté qui recouvre si souvent cette ville.

Bien sûr, les récits sont empreints de mystère, de fantastique. Le tout semble vouloir atteindre presque le surnaturel un peu à la manière d’Edgar Allen Poe. Toutefois, ce qui m’a le plus fasciné dans ce recueil, c’est l’humour particulier qu’on y retrouve…un humour édulcoré, tamisé, un peu noir et sans aucun doute rehaussé par une impressionnante adulation du divin whisky… : *Il y a des morts galants; souvent même leurs amours portent fruit…Ce sont des mort-nés, cela va sans dire. Jusqu’ici, on s’est fort peu occupé de leur éducation. (extrait LES CONTES DU WHISKY,  MON AMI LE MORT)…C’est bon…fameux…Parmi les choses que je regretterai, il y aura le whisky…je suis trempé…Quelle horreur…un peu de whisky pour me donner du cœur…(extrait LES CONTES DU WHISKY, LA DERNIÈRE GORGÉE)

Ce qui est très spécial aussi dans ces récits, c’est que pour plusieurs d’entre eux, le narrateur est ivre, solidement imbibé de whisky, ce qui favorise le vagabondage de l’esprit du lecteur. On peut de cette façon, relire autant de fois qu’on veut un récit et lui trouver autant d’interprétations.

LES CONTES DU WHISKY est le premier livre de Jean Ray. Sa façon directe et ironique de décrire un univers mystérieux et féroce, un peu onirique, voire surnaturel lui a valu un départ fulgurant dans sa carrière littéraire. Je recommande la lecture de ce livre. Les récits sont très brefs et décrivent un monde de déchéance avec un style particulier où l’horreur, le fantastique et un humour imagé se chevauchent. Je crois que vous passerez un bon moment.

…juste en parler m’a donné une de ces soifs…

Raymond Jean-Marie de Kremer (1887-1964) est un écrivain belge. Jean Ray est le pseudonyme qu’il s’est choisi pour écrire en français. LES CONTES DU WHISKY furent le point de départ d’une carrière fascinante : plus d’une centaine d’aventures d’ Harry Dickson, très populaire dans les années 30 et MALPERTUIS, son premier roman fantastique publié en 1943, œuvre majeure adaptée à l’écran par Ham Kümel. Je cite aussi LES CONTES NOIRS DU GOLF,  et LA GRANDE FROUSSE adapté à l’écran par Jean-Pierre Mocky. Ray a aussi écrit plusieurs livres en néerlandais sous le pseudonyme John Flanders.

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
JUIN 2015

ICONOCLASTE ET SÉDUISANT

Le coq de bruyère

Commentaire sur le recueil de
Michel Tournier

*Car il est vrai qu’un ineffable secret
l’unissait à vendredi, et ce secret, c’était
une certaine petite tache verte qu’il avait
fait ajouter dès son retour par un
cartographe du port sur le bleu océan des
Caraïbes…*
(extrait de LE COQ DE BRUYÈRES, LA FIN DE
ROBINSON CRUSOÉ,  Michel Tournier,
Éditions Gallimard, 1978, num. 214 pages)

LE COQ DE BRUYÈRE est un recueil de contes et nouvelles comprenant 14 récits aux formes variées. L’œuvre passe en revue quelques grands mythes (le Père Noël par exemple) en provoquant chez le lecteur différentes émotions contradictoires telles le bonheur et la tristesse, le rire et les larmes, la certitude et le scepticisme…Dans tous les récits, spécialement les plus tragiques, l’auteur fait intervenir l’humour…c’est ainsi qu’on découvre une nouvelle vertu étrange au citron, que l’ogre du Petit Poucet serait un hippie et même que le Père Noël aurait donné le sein à l’Enfant Jésus. Le titre d’un de ces récits est devenu celui du recueil : LE COQ DE BRUYÈRE.

Iconoclaste et séduisant…
*En tout cas, c’est défendu de manger
pendant la classe. Tu me copieras
cinquante fois ‘je mange des citrons
en classe’*
(extrait LA JEUNE FILLE ET LA MORT,
LE COQ DE BRUYÈRE)

LE COQ DE BRUYÈRE est un intéressant recueil de contes et de nouvelles, chaleureux et attendrissant qui attire le lecteur dans ses pages en faisant appel à un mélange d’émotions mises en valeur par un humour léger. Les récits sont quelque peu disparates. Quelques-uns m’ont déçu, plusieurs m’ont accroché, spécialement ceux qui semblent allier les merveilles des contes classiques aux récits plus récents, de même tendance, mais qui se sont adaptés à la modernité comme LA FUGUE DU PETIT POUCET par exemple où l’auteur concède à l’ogre une nature de hippie qui évoque la recherche constante et inconditionnelle de la liberté.

LA FUGUE DU PETIT POUCET est un exemple de récit iconoclaste comme LA FIN DE ROBINSON CRUSOÉ ou LA MÈRE NOËL. Michel Tournier est un peu vandale dans son genre. À la lecture de ses récits, j’ai développé l’impression d’une tentative de sa part de redéfinir les mythes, de tirer un trait sur l’histoire et de se tourner vers l’avenir. J’ai senti une dualité entre le concepteur et le philosophe et une merveilleuse capacité de balloter le lecteur de la tristesse à la joie, de la fragilité de l’esprit au courage et à l’abnégation.

Dans le COQ DE BRUYÈRE il y a des rebondissements, de l’inattendu, de l’originalité, de la recherche. J’ai été particulièrement surpris par LES SUAIRES DE VÉRONIQUE. Dans ce récit, Véronique est photographe et chaque photo qu’elle prend enlève une parcelle de vie à son modèle : *…vous m’avez aussi beaucoup pris. Vingt-deux mille deux cents trente-neuf fois quelque chose de moi m’a été arraché pour entrer dans le piège à images, votre –petite boîte de nuit-…Vous m’avez plumé comme une poule, épilé comme un lapin angora. J’ai maigri, durci, séché non sous l’effet d’un quelconque régime alimentaire ou gymnastique,  mais sous celui de ces prises, de ces prélèvements effectués chaque jour sur ma substance…*(extrait LES SUAIRES DE VÉRONIQUES, LE COQ DE BRUYÈRE). Bref, Véronique tue avec son appareil photo…un simple appareil photo qui a la particularité de *siphonner* la force vitale.

La plupart des récits sont venus me chercher mais LES SUAIRES DE VÉRONIQUE est sans doute celui qui m’a le plus surpris.

Avec la séduction de l’humour tendre, les récits sont porteurs de sagesse et d’une intéressante réflexion sur le sens de la vie et de la mort, le refus de grandir (thème développé avec brio dans le récit TUPIK où un jeune garçon projette de couper son pénis pour éviter de devenir un homme) et ça va plus loin avec des observations parfois saisissantes sur la nature humaine.

C’est tout Tournier…divertir et faire réfléchir. Ça m’a plu.

Michel Tournier (1924-  ) est un écrivain français né à Paris. Dès 1941, il développe un intérêt pour la philosophie. Malgré un échec au concours de l’agrégation, il gagne sa vie comme traducteur et rédacteur publicitaire, animateur et concepteur à la radio avant de joindre l’équipe du fameux éditeur PLON en 1959. Il publie son premier roman en 1967 VENDREDI OU LES LIMBES DU PACIFIQUE, grand prix de l’Académie française. Avec ce chef d’œuvre et LE ROI DES AULNES, prix Goncourt en 1970, Tournier s’est par la suite entièrement voué à une brillante carrière littéraire tout en siégeant à l’Académie Goncourt.

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
MAI 2015

…là où il y aurait possibilités de plusieurs possibilités…

Oui, vous allez rencontrer des gens du passé.
Ne leur apprenez pas de techniques modernes.
Ne les informez pas sur l’avenir. N’oubliez jamais
Que vous êtes un touriste temporel. En cas de
Problème, rentrez immédiatement…
(extrait de L’ARBRE DES POSSIBLES ET AUTRES HISTOIRES de
Bernard Werber, Albin Michel, 2002) 

COMMENTAIRE SUR LE LIVRE
*L’ARBRE DES POSSIBLES
ET AUTRES HISTOIRES*
DE BERNARD WERBER

L’ARBRE DES POSSIBLES ET AUTRES HISTOIRES est un recueil de nouvelles de Bernard Werber qui propose des futurs possibles de l’humanité en passant par différentes émotions : des futurs joyeux ou sombres, optimistes ou pessimistes, abondance ou pénurie, vide ou plénitude.

L’arbre des possibles est aussi un projet initié par Werber qui invite les internautes à imaginer des Futurs possible par le biais de son site Internet interactif. (voir lien à la fin de l’article.)

L’auteur nous livre donc une vingtaine de récits dans lesquels il livre, sous forme  d’histoires fantastiques, contes et légendes, sa vision des futurs possibles de l’humanité, imaginables ou inimaginables.

Avec L’ARBRE DES POSSIBLES, Werber m’a tout simplement subjugué. J’ai été Captif DE ce livre que j’ai lu au complet pratiquement sans interruption. Vous l’avez compris, l’auteur explore des futurs possibles de l’humanité. Certains sont plausibles, plusieurs sont issus d’une imagination *chauffée au rouge*.

Ce qui m’a ravi en particulier, c’est que l’auteur est parti de situations ou d’idées très simples pour les pousser jusqu’à l’absurde et c’est là que le lecteur est entraîné non seulement dans une profonde réflexion mais dans un goût irrésistible d’imaginer lui-même ses propres *futurs possibles*.

Par exemple, Werber parle dans un de ses récits, d’une cuisine moderne, fonctionnelle et bien équipée. Imaginez maintenant un *futur possible* où votre cuisine sera entièrement informatisée, mécanisée et robotisée…allant jusqu’à vous permettre de dialoguer avec votre grille-pain ou jaser avec un couteau et une fourchette…autre exemple…un inspecteur de police qui fait témoigner un arbre qui aurait été témoin d’un meurtre.

…original, divertissant, imaginatif, et même, porteur d’avenir…à lire absolument. Les nouvelles sont brèves, le livre se lit vite…pas de longueur ni de profondeur inutile.

En terminant, l’image ci-haut est une capture d’écran du site interactif L’ARBRE DES POSSIBLES avec une carte interactive des futurs, projet initié par Bernard Werber et par lequel vous pouvez enrichir une magnifique collection de scénarios proposés par des internautes du monde sur les futurs possibles. C’est un site génial magnifiquement conçu. Voici le lien :

http://www.arbredespossibles.com/

 Bonne lecture et Bonne recherche

JAILU/Claude Lambert
NOVEMBRE 2013