Je m’ennuie, le livre de MICHELINE CUMANT

*Chéri, me demande-t-elle, est-ce ennuyeux de ne rien faire ? –Non mais c’est terriblement fatiguant. On cherche désespérément quelque chose à faire, on fait de tels efforts que quand on l’a trouvé, on en plus l’envie ni le courage. Alors que faire ? -Tu vois, tu cherches déjà.* (Extrait de la première nouvelle du même titre que le recueil JE M’ENNUIE, Micheline Cumant, Éditions BoD numérique, 2005, 200 pages)

Sennuyerconcerne tout le monde et toutes les époques. Que l’on soit un artiste-peintre, une comptable, un chevalier du Moyen-âge, une vache, un soldat en 1940 ou la tour Eiffel, nous sommes tous confrontés à ce vilain parasite que constitue lennui. Ce recueil décrit des personnages qui ont tous un point en commun : ils sennuient dans une vie monotone et grise et cet ennui les pousse à agir d’une certaine façon…logique ou non, selon les circonstances personnelles et historiques. Même les vaches et les pianos peuvent le dire. Il suffit presque déchanger sur la question pour effacer la mélancolie induite par lennui. Ça en est distrayant…

UNE APOLOGIE DE L’ENNUI
*L’ennui de la vie au couvent lui ayant inspiré
d’amener un homme de Dieu au bord du
précipice, la Comtesse en conclut que ce
sentiment est le pire des ennemies de la
vertu.*
(Extrait de la nouvelle DE VERSAILLES AU COUVENT,
recueil JE M’ENNUIE)

Tout le monde est, tôt ou tard, victime de cette plaie qu’on appelle l’ennui. Remarquez, en ce qui me concerne, si j’ai quelques livres près de moi ou à portée, je ne peux pas m’ennuyer. Or comme l’ennui fait l’objet d’un livre, ma curiosité a été piquée. J’ai trouvé l’ensemble original parce que l’auteure semble vouloir vider la question de l’ennui à travers quatorze nouvelles qui développent toutes les facettes de l’ennui : indifférence, solitude, mélancolie, désaffectation, lassitude, personne blasée et j’en passe.

Je n’avais jamais réalisé que l’ennui pouvait avoir autant de tentacules, autant de corollaires. L’auteure utilise un certain pouvoir empathique et va jusqu’à se mettre à la place de la Tour Eiffel : *Des poètes ont fait une pétition contre moi, ils m’ont traitée de lampadaire, de squelette, de cheminée d’usine…et un historien d’art a dit un jour qu’il habitait «au pied du monument le plus laid de Paris»* (Extrait) Et maintenant que Paris a accepté la tour comme symbole, s’ennuie-t-elle toujours?

En plus de décrire et de dénoncer d’une certaine façon les conséquences et implications de l’ennui comme l’errance par exemple qui fait l’objet d’une nouvelle très intéressante du recueil, *Je suis le Seigneur Enguerrand qui ère dans son château retrouvé mais que les murs ne peuvent plus reconnaître…* (Extrait) ou encore le vice, fallait y penser : une tare qui affectait entre autre la dernière maîtresse de sa majesté Louis XV, madame Jeanne Bécu de Cantigny de Vaubernier, un monument d’égocentrisme appelé plus simplement la comtesse du Barry : *L’ennui étant un diable qui poussait au vice, elle chercha dans son entourage quelque personne à séduire ou, à défaut, à tourmenter…* (Extrait de la nouvelle DE VERSAILLES AU COUVENT), l’auteure donne vie et parole à des objets. La tour Eiffel est un exemple.

Un autre exemple m’amène à parler de ma nouvelle préférée dans ce recueil de Micheline Cumant. Avez-vous déjà essayé de vous mettre à la place d’un piano? Avez-vous déjà pensé que cet instrument pouvait s’ennuyer à mourir? Avec une plume d’une remarquable sensibilité, l’auteure nous amène, le temps d’une douce rafale de mots, à devenir un piano…un petit épisode à saveur onirique qui nous fait vivre le quotidien de cet instrument fier et prestigieux : *…j’ai été choisi par cet humain «qui débute», pas grave, il pose les doigts sur les touches, pas très adroit, mais il fait attention. Hélas, il n’est pas patient et quand il n’arrive pas à la fin de son petit morceau, il me crie dessus…* (Extrait de la nouvelle LES GAMMES)

L’auteure donne aussi vie et parole à des animaux comme le suggère la page couverture…encore un peu de cette empathie bien spéciale s’il-vous-plait : Voici la parfaite vie de vache : brouter, ruminer, dormir, regarder passer les trains jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de trains…

J’ai été séduit par ce petit recueil. La plume est fluide et l’expression du langage d’une grande simplicité. L’ensemble est original et je crois que l’auteure a relevé un défi très intéressant en développant un thème un peu abstrait : l’ennui et les différents éléments qui induisent cet ennui : la monotonie, la lassitude, le désœuvrement.

Il faut l’admettre, tout le monde a, tôt ou tard comme une espèce de vide intérieur qui nous enlève goût, volonté et intérêt. Pour les humains, c’est un désagrément temporaire…enfin dans la plupart des cas. Décrire l’ennui des objets apporte à l’ensemble un caractère singulier, original. Et voilà l’ennui schématisé, dédramatisé, dessiné presque à la perfection et qui pousse le lecteur à dire c’est bien vrai tout ça.

Je crois que l’auteure a eu un éclair d’inspiration. Il fallait y penser : décortiquer l’ennui avec distinction, élégance et pour certaines nouvelles, une écriture qui frôle la poésie. Un certain sens de l’humour vient égayer tout l’ensemble. Ce n’est peut-être pas un livre appelé à enflammer la littérature et passer à l’histoire mais je l’ai trouvé intéressant et divertissant et je vous le recommande ne serait-ce que pour sortir des sentiers battus. Je crois que vous ne vous ennuierez pas.

Sur Atramenta.net, Micheline Cumant se présente de cette façon : *violoncelliste de formation, musicologue, professeur de bridge…on fait ce qu’on peut ! J’ai toujours écrit mais il a fallu la venue du Net pour que je me lance dans l’auto-édition. Je suis publiée chez Books on Demand et Amazon create space. Je donne aussi bien dans le roman, le roman policier, le fantastique que dans le livre pratique (musique, partitions, jeux de société). Je décris plus facilement les petits pas-doués que les héros, mon chat est un détective, et mes personnages écoutent Jean-Sébastien  Bach au milieu des tours de la Défense…

Bonne lecture
Claude Lambert
le dimanche 1er mars 2020

MOÏSE ET AUTRES NOUVELLES, Sylvia de Rémacle

Quand le bateau s’est retourné, la mer nous
a engloutis, une eau glacée comme doit l’être
la mort que j’espérais rapide.

(Extrait : Moïse, première nouvelle du recueil du
même nom, Sylvia de Rémacle, ShortEdition,
2013, édition numérique)

MOÏSE ET AUTRES NOUVELLES est le premier recueil de nouvelles de Sylvie de Rémacle : des histoires tumultueuses autour de ses deux grandes sources d’inspiration : les chevaux et la mer…La mer surtout. La tempête n’est jamais loin avec, toujours une maison donnée pour point d’ancrage aux vies agitées, accidentées sans oublier des personnages au caractère bien trempé nés sous sa plume. Sylvia de Rémacle est récipiendaire du prix PRINTEMPS 2011 de la *short litterature* dans la catégorie NOUVELLE. Le recueil comprend six nouvelles dont le titre MOÏSE.

LES TITRES :  

MOÏSE

MALGRÉ TOUT

BLIZZARD

PORT RACINE

LA SEREINE

OCÉAN-NUIT

LA MER PAR TOUTES SES HUMEURS
La mer

Au ciel d’été confond

Ses blancs moutons

Avec les anges si purs

La mer bergère d’azur

Infinie
(Paroles de la chanson LA MER de Charles Trenet)

 Une petite précision pour commencer. Je n’ai jamais parlé ici des supports de lecture. J’aimerais vous en glisser un mot brièvement. Il est vrai que je suis et j’ai toujours été un inconditionnel des livres de papier. En plus de la lecture, j’ai besoin de sentir le papier dans mes mains, tourner les pages, apprécier leur texture.

Toutefois depuis quelques années, sans délaisser les livres de papier, j’explore l’univers numérique et je me suis rendu compte que les deux supports se complètent, que le support numérique donne peut-être un peu plus de chances aux auteurs émergents.

Les visiteurs réguliers de ce site ont dû remarquer que je passe maintenant du papier au numérique et du numérique au papier. Je crois que c’est une bonne chose. Je n’abandonnerai jamais les livres de papier, mais je suis convaincu que lever le nez sur l’univers numérique équivaut à passer à côté de véritables petits chefs d’œuvre littéraires.

Pour l’instant, je ne discute pas les différences de prix ou la qualité de la mise en page. Le numérique est en pleine évolution et se raffine graduellement. Bref, le livre de papier et le livre numérique se complètent et les deux valent la peine d’être explorés.

Justement, le livre du jour est une découverte que j’ai faite dans l’univers numérique et c’est un bijou. Il s’agit du tout premier recueil de nouvelles de Sylvia de Remacle : MOÏSE. Moïse est le titre du recueil et le titre de la première nouvelle qui donne le ton au recueil. Dans ces nouvelles, il y a un thème récurrent : la mer.

Nous sommes dessus, dedans, devant, elle est partout et dans toutes ses humeurs. Les chevaux sont aussi une grande source d’inspiration. À ce titre, j’ai beaucoup aimé la nouvelle intitulée BLIZZARD dans laquelle l’héroïne tente l’impossible pour sauver un de ses poulains en pleine tempête. Dans ce très beau texte, l’héroïne est appelée à faire le point sur le sens de sa vie au cœur d’une grande solitude engendrée par la mort de son époux. J’ai trouvé ce texte d’une touchante sensibilité.

La sensibilité est, je crois, ce qui définit le mieux ce recueil et ce, malgré le caractère bien trempé de plusieurs de ses personnages. Par exemple, dans Port Racine, l’héroïne a tout du garçon manqué, forte, directe, énergique et pourtant son sort appelle à la tristesse alors que les portes sont ouvertes sur une vie d’errance. Il s’agit d’un autre personnage attachant né de la plume d’une auteure fascinée par la mer et par les tempêtes qu’elle provoque comme si la mer et la vie de ses personnages était intimement liées.

Lire MOÏSE, c’est faire une petite randonnée dans l’esprit humain entre la tourmente et l’apaisement. Les textes sont tout simplement beaux et quelques-uns ont un caractère poétique. La plume est délicate et confine parfois à la tristesse. En effet, si l’ensemble est original, il ne faut pas s’attendre à de la gaité genre marins en fête qui chantent et dansent en engloutissant alcool sur alcool. Au contraire, il y a dans tous les textes un petit quelque chose de mélancolique, triste, nostalgique.

Donc la démarche de l’auteur appelle à l’espoir d’une vie toujours meilleure…construire l’avenir comme c’est le cas de Mathieu dans MALGRÉTOUT. Mathieu est un jeune homme qui est en deuil de sa grand-mère autour de laquelle toute sa vie gravitait. Une période d’errance s’annonce pour lui avant que lui vienne une idée lumineuse et porteuse d’avenir. Je crois que cette nouvelle était ma préférée.

Bref, si vous avez envie d’une petite douceur, je vous invite à lire MOÏSE, un recueil de nouvelles d’une grande richesse avec, comme toile de fond avec ses hauts paisibles et ses bas hostiles.

Sylvia de Rémacle est née dans le Puy de Dôme où elle vit. Elle a commencé à écrire à l’adolescence, des poèmes. Plus tard elle s’est essayée au roman, mais c’est dans le format court de la nouvelle qu’elle s’épanouit pleinement, jamais loin de la veine poétique. Pour Moïse, elle a reçu le Prix Printemps 2011 de la short Littérature dans la catégorie Nouvelle.

Bonne lecture
Claude Lambert
le vendredi 21 février 2020