CHARLES LE TÉMÉRAIRE, l’intégrale d’YVES BEAUCHEMIN

*Les sectes ambitionnaient de plus en plus de remplacer les organisations paroissiales en pleine débâcle et tentaient pour cela de répondre dans la mesure de leurs moyens aux différents besoins de la vie quotidienne familiale. Peut-être un emploi l’attendait-il qui lui permettrait de…voyager un peu partout au Québec… Le romancier inaccompli en lui le réclamait avec force* (Extrait : CHARLES LE TÉMÉRAIRE, Yves Beauchemin, Fidès, éd. Or. 2006. Post-édition numérique, 1 320 pages)

Né en 1966, dans un quartier populaire de l’est de Montréal, Charles Thibodeau est de la trempe des véritables héros, qui savent transformer les mauvais coups du sort en revanches sur le destin. On le croyait mort à sa naissance ? Plus vigoureux que jamais, il revient à la vie entre les mains de l’ambulancier qui l’accueille dans ce monde. Sa mère meurt alors qu’il a quatre ans. Son père est un ivrogne calamiteux.

Qu’à cela ne tienne ! Vif, intelligent, débrouillard, candide, le gamin se dote d’une vraie famille grâce à quelques alliés précieux : le quincaillier Fafard, une maîtresse d’école compatissante, l’épagneul Bof, créature du bitume, tout comme son maître, et tant d’autres encore… Autour de ce téméraire de charme gravite ainsi tout un monde de personnages attachants, qui font un heureux contrepoids à certaines figures maléfiques que l’existence jettera sur sa route.

Roman d’apprentissage, Charles le téméraire est une fresque aussi ambitieuse que remarquable. De la garderie à l’école, du camp de vacances à la salle de billard, Charles grandit, et avec lui le Québec effervescent de la seconde moitié du XXe siècle. Au cours de cette passionnante chevauchée, le lecteur aura vu la crise d’Octobre 70 à travers les yeux d’un enfant, il aura découvert Balzac avec la sensibilité à fleur de peau d’un adolescent qui, nouveau Rastignac, entre dans l’âge adulte en s’écriant : À nous deux, Montréal ! Yves Beauchemin est au sommet de son art.

Une peinture sociale
*Le plus cruel d’entre tous (soucis), celui qui lui
faisait passer des nuits blanches pendant
lesquelles il avait l’impression de dormir sur
un lit d’aiguilles et qui l’empêchait même
parfois de satisfaire les désirs légitimes de son
épouse, était la question du référendum*

(Extrait, tome 3)

Pour apprécier le récit de Beauchemin, il convient de bien cerner le personnage principal, Charles Thibodeau, car c’est toute l’histoire qui repose sur ses attributs physiques, sociaux et politiques. Je dis physique parce que Charles est un beau garçon et il fera un bel homme. C’est un détail important car il fera autant son bonheur que son malheur. Charles est issu d’une famille dysfonctionnelle, père alcoolique et violent.

Tout jeune enfant, sa mère meurt suivie de sa petite sœur Madeleine. Après des sévices psychologiques et physiques, Charles sera recueilli par la quincailler Fernand Fafard et sa femme Lucie. Cette enfance pénible amènera Charles à devenir un peu excessif, impulsif, peu patient. Rien d’excessif.

À l’opposé, il est très intelligent, volontaire, doué pour le français, le journalisme et pour gagner la confiance des chiens même les plus féroces, un détail qui a toute son importance. Sur le plan politique, Charles ne sera pas actif en tant que tel mais il développera une sympathie pour l’indépendance du Québec, comparant l’avancée politique du Québec de l’époque à la démarche d’une tortue.

J’ai lu la trilogie éditée en un seul volume numérique. Ça fait tout de même un pavé de 1 350 pages. Je peux vous assurer que je ne me suis jamais ennuyé. J’ai souffert avec Charles, j’ai partagé ses joies, ses peines. Parfois, j’avais envie de le féliciter de l’encourager, d’autres fois, je lui aurais botté les fesses. Sa démarche amoureuse est compliquée et l’auteur la développe habilement sans tomber dans la mièvrerie.

À travers le quotidien de Charles, c’est tout une fresque sociale que peint Yves Beauchemin. En effet, Charles sera au cœur d’effervescences historiques qui ont secoué le Québec. La crise d’octobre 1970, les référendums de 1980 et 1985, la crise du verglas de 1998, la fusillade au parlement de Québec, 1984.

À travers tous ces évènements, Charles a développé un don pour la littérature, l’écriture, les relations publiques et il aura été entouré d’une magnifique brochette de personnages aussi attachants les uns que les autres : *…et puis Lucie et Fernand, Rosalie et Roberto, Bof, le notaire Michaud et sa drôle d’Amélie, mademoiselle Laramée, Simon l’ours blanc, le frère Albert, Blonblon, Henri, Céline et même Sylvie, si froide et distante qui a su le soutenir, elle aussi, à sa façon. Cela fait beaucoup de monde, comme une petite troupe qui l’a épaulé dans son combat contre des ennemis quelques fois redoutables. * (Extrait) sans oublier Bernard Délicieux, un personnage aussi singulier que son patronyme qui a semé un petit quelque chose dans l’esprit de Charles qui aura contribué à canaliser son impatience et à le maturer : *Vous savez Charles, tout commence par un début…* (Extrait)

Comme cela m’est arrivé dans la lecture d’un autre chef-d’œuvre d’Yves Beauchemin, LE MATOU, CHARLES LE TÉMÉRAIRE m’a fait ressentir beaucoup d’émotions comme par exemple toutes les pages consacrées à la crise du verglas décrite avec une intensité dramatique remarquable mettant en perspective les élans de solidarité et d’entraide qui caractérisent les québécois.

Les aventures sentimentales de Charles, les premières en particulier, ont été traitées avec beaucoup de doigté. Le rythme de la plume permet d’approfondir chaque personnage mais il n’y a pas de longueurs. Le langage est coloré à la québécoise mais sans excès. CHARLES LE TÉMÉRAIRE est une l’œuvre extraordinaire d’un conteur de talent. L’écriture est simple et touchante et laisse une bonne place aux rebondissements.

La lecture de ce livre a été pour moi un pur délice.

Né à Rouyn-Noranda, Yves Beauchemin est un écrivain phare de la littérature québécoise. Auteur des célèbres romans Le Matou, Juliette Pomerleau, et La Serveuse du Café Cherrier, il est membre de l’Académie des lettres du Québec. En 2011, il s’est vu décerné le prix Ludger-Duvernay, qui souligne la contribution exceptionnelle d’un écrivain au rayonnement du Québec. Dans Les Empocheurs, il s’amuse avec  verve et humour  à railler la gourmandise pour l’argent et le pouvoir de certains de nos contemporains. Plusieurs de ses livres ont remporté des prix dont LE MATOU, prix du roman de Cannes 1982.

Bonne lecture
Claude Lambert
le dimanche 1er août 2021

Le prédateur du fleuve

LE PRÉDATEUR DU FLEUVE
vol 1 : LE MARINIER

Commentaire sur le livre de
PIERRE CUSSON

Sur son visage squelettique quune barbe de plusieurs
jours enlaidit, Claudia peut lire de la peur. S
ûrement à
cause du fait d’être passé si près de se faire percuter
par la voiture
. Pourtant, à bien y regarder, son
expres
sion dénote plutôt une certaine anxiété qui
n
a rien à voir avec laccident.
(Extrait : LE PRÉDATEUR DU FLEUVE, tome 1 : LE
MARINIER, Pierre Cusson, Éditions Pratiko, 2014, PolarPresse,
édition numérique, La Boîte de Pandore, 170 pages)

Quoi de plus majestueux que le fleuve Saint-Laurent pour servir de trame de fond et de complice à un dangereux psychopathe. Ce dernier s’est lancé dans une croisade terrifiante : assainir la planète. Jetant l’ancre à DuVallon, l’impitoyable prédateur pourra évoluer dans le décor enchanteur de ce village côtier. L’écrivaine Claudia Bernard s’y trouve d’ailleurs en panne d’inspiration, mais elle s’apprête à côtoyer la peur et l’horreur alors qu’autour d’elle, des gens disparaissent ou sont assassinés. Le hasard conduit  Claudia sur les traces sadique. Son désir d’accéder à une certaine notoriété pourrait-il supplanter la folie du meurtrier ?

LE DERNIER DEGRÉ DE LA FOLIE
*L’horreur se lit instantanément sur le visage de
Julie. Son cœur s’accélère pour atteindre un rythme
fou. Tout autour de son masque de plongée,
des bulles d’air s’échappent. Sa gorge se
serre à tel point que l’oxygène commence à manquer.*

(Extrait : LE PRÉDATEUR DU FLEUVE tome 1 LE MARINIER)

C’est un roman très noir. Le caractère sordide du récit et le style direct de la plume devraient plaire aux amateurs de gore : *Il n’y a pas moins de vingt petites culottes sur lesquelles des photos sont épinglées. Des photos de femmes mutilées. Certaines semblent mortes, mais d’autres ont sur le visage une expression d’intense douleur, d’effroi. Le monstre ne se contente pas tout simplement de les tuer, il les viole, les martyrise, les charcute et porte l’odieux jusqu’à les photographier pour en garder le souvenir.* (Extrait)

Ce livre est loin de trancher par son originalité. On a toujours l’impression que le thème du tueur en série sature la littérature policière. Ici l’auteur ne renouvelle rien. Et puis que dire de cette jeune auteure en panne d’inspiration qui se retrouve au cœur de cette sombre histoire de meurtres crapuleux et qui tient subitement un sujet qui pourrait peut-être faire sa fortune. L’auteur qui risque sa vie pour un livre potentiel n’est pas non plus une nouveauté en littérature. Enfin, il y a un petit détail qui m’a irrité : *…un rapport concernant les disparitions inexpliquées qui sont survenues depuis une dizaine d’années. C’est effarant. Il y en a eu pas moins de quarante dans une limite d’environ cent kilomètres.* (Extrait) Qu’on commence à s’interroger sur quarante disparitions après 10 ans me semble un peu facile, sinon tiré par les cheveux.

Cela dit, ce livre a des forces dignes de mention. D’abord qu’une écrivaine plongeant au cœur de cette sombre histoire espère en profiter pour atteindre la notoriété est une chose mais qu’elle tente de supplanter la folie du meurtrier est un défi beaucoup plus inspirant que l’auteur a relevé préparant ainsi les lecteurs à une finale un peu spéciale et bien imaginée, une finale qui a un petit côté frustrant mais qui prépare la suite. J’ai beaucoup aimé aussi l’atmosphère qui se dégage du récit et le caractère glauque prêté au fleuve Saint-Laurent dont une petite île devient le théâtre d’horreurs sans noms. L’auteur a réussi à m’imprégner de cette ambiance éthérée, de peurs non-exprimées. Le genre de crainte qui nous amène à se demander si on connait vraiment bien la ou les personnes qu’on côtoie tous jours, façon de dire que le meurtrier en série n’est pas toujours celui qu’on croit. La véritable action du récit commence d’ailleurs sur une fausse piste.

Et puis il y a LE MARINIER qui vient nous rappeler qu’on est toujours chez les humains. C’est le rassembleur du village comme l’était l’auberge chez Ti-Père ou le magasin général du célèbre Saint-Adèle de Claude-Henri Grignon. On y échange des nouvelles, on y attend les pêcheurs qui s’attardent sur le Saint-Laurent. Le Marinier est en fait un resto-bar qui est tout au bord du Saint Laurent, au cœur de la place, où rôde un esprit malade capable d’une incroyable cruauté.

Ce livre sort donc gagnant d’un rapport établi entre les forces et les faiblesses. Il ne réinvente pas le genre mais il aspire le lecteur avec facilité. Simple et agréable à lire, bien ventilé, chapitres de longueur raisonnable. Le dernier quart du livre est particulièrement haletant et donne peu de répit au lecteur qui s’applique à détester un coupable qui pourrait bien ne pas être le bon…un autre petit côté bien travaillé.

Reste maintenant à savoir quelle sera la suite car la finale du tome 1 est frustrante et tout autant incitative à voir ce qui va se passer par la suite dans la vie de l’écrivaine. Cette suite s’intitule L’ARTISTE. J’y reviendrai sans doute. Je me limiterai à dire que cette chère Claudia sera encore confrontée à un psychopathe. J’espère que ce tome 2 n’ouvrira pas la porte à une *abonnement* du type Jason ou Vendredi 13. Entre temps, LE PRÉDATEUR DU FLEUVE tome 1, LE MARINIER est un très bon polar et je n’hésite pas à le recommander, spécialement aux âmes pas trop sensibles…

LA SUITE
Au moment d’écrire ces lignes, les notes biographiques sur Pierre Cusson étaient à peu près inexistantes. Je sais qu’il est né en 1951 en Montérégie au Québec et que son enfance a été imprégnée des histoires d’Hergé, Verne et d’autres auteurs qui ont contribué au développement de l’imagination fertile de Pierre Cusson. Pour le suivre, cliquez ici

Bonne lecture
Claude Lambert
le jeudi 18 mars 2021

L’ÉPICERIE SANSOUCY

L’épicerie Sansoucy
Le p’tit bonheur

Commentaire sur le livre de
Richard Gougeon

*Un simple malaise physique ne pouvait engendrer
à lui seul un tel éloignement des êtres. Même le
taciturne Placide, le plus renfermé de ses enfants,
ne lui était jamais apparu aussi étrange, aussi
impénétrable. Elle devait bien avoir quelque chose
cette jeune fille, qui la terrassait…*
(Extrait : L’ÉPICERIE SANSOUCY, le p’tit bonheur,
Richard Gougeon, Les éditeurs réunis, format poche,
réédition : 2018, édition de papier, 425 pages

Au milieu des années 1930, dans le quartier ouvrier de Maisonneuve, la pauvreté règne, le chômage est le pain quotidien des miséreux. La famille nombreuse de Théodore Sansoucy s’entasse dans un logement au-dessus de son épicerie-boucherie avec les sœurs de sa femme Émilienne, toutes trois nouvellement installées chez elle. Irène, l’aînée des enfants Sansoucy, est la vieille fille sage de la maisonnée. Elle essaie de tempérer tout le monde quand les situations s’enveniment, ce qui arrive souvent puisque affaires et famille font rarement bon ménage. Forte tête, Léandre travaille au magasin, et la tension monte entre son père et lui. Marcel, étudiant peu talentueux, livre les commandes. L’intellectuel Édouard, quant à lui, rêve de se marier avec la fille du notaire Crochetière, chez qui il fait son apprentissage de clerc. Il ne s’intéresse nullement aux siens et encore moins à l’épicerie. Simone, la « petite perle » du clan, amoureuse d’un Irlandais au grand dam du paternel, ainsi que l’impénétrable Placide, membre de la congrégation de Sainte-Croix qui aspire à marcher sur les pas du frère André, complètent le portrait de cette famille consacrant ses énergies à satisfaire la clientèle en ces temps difficiles. La vie de quartier s’anime autour de la petite épicerie.

 Derrière le comptoir, Sansoucy reçoit des confidences, les dames venant colporter les ragots parfois cocasses du voisinage. Cependant, les commentaires sont bien moins drôles à entendre lorsqu’ils concernent sa vie familiale. Surtout s’il s’agit des frasques de ses enfants…

INTIMISTE ET ANECDOTIQUE
*L’amour ne règle pas tous les problèmes, Arlette. Je ne
suis pas plus avancé que j’étais avec cette histoire de
restaurant. Comme c’est là, je me retrouve le bec à
l’eau, sans emploi comme des milliers de jeunes de mon
âge, sans avenir, avec un loyer à payer, puis une
blonde qui colle à moi comme une grosse mouche à
marde, taboire.*
(extrait)

L’épicerie Sansoucy est un roman historique, une chronique intimiste du cœur des années 1930 qui suit le quotidien d’une famille québécoise typique vivant à Montréal, dans les logements situés au-dessus de l’entreprise familiale : L’épicerie-boucherie Sansoucy. Une vraie famille québécoise pure laine d’avant-guerre comprenant une variété de genres : il y a d’abord le chef de famille, Théo, soupe au lait et plutôt pingre. Sa femme, Émilienne la bonne maman, *inquiéteuse* et couveuse, Léandre, volage et amateur de jupons, Édouard, l’érudit de la famille, futur notaire, fiancé de la fille du notaire, Colombine, snob et pincée, Placide, le religieux de la famille, Marcel, vaillant mais avec l’esprit lent, Simone, l’adolescente de 16 ans, enceinte suite à un petit excès de jeunesse. Irène, l’ainée, est la vieille fille de la famille, presque trop sage pour être authentique mais tout de même très serviable. Ajoutons à cela une flopée de *matantes* *mononcs*, beaux-frères et belles-sœurs, cousins et cousines…tous des personnages attachants mais qui ne sont pas vraiment là pour simplifier la vie familiale. Bref une famille typique.

Richard Gougeon développe son histoire un peu comme Roger Lemelin l’a fait plus tard avec les Plouffe : la vie de tous les jours d’une famille attachante avec ses hauts, ses bas et ses petites intrigues. Il y a bien sûr des différences accessoires entre les deux histoires mais il faut surtout dire que le récit de Gougeon débute quelques années avant la guerre tandis que l’histoire des Plouffe débute quelques années après la guerre. De plus, les gouvernements changent. Au Québec ça fait des différences importantes dans le tissu familial. L’auteur met l’emphase sur deux éléments essentiels : d’abord, la vie de quartier évolue autour de l’épicerie. Ça crée des évènements cocasses qui impliquent évidemment les commères du quartier. Et il y a les petits drames qui montent vite en épingle : l’accident de Marcel, les aventures douteuses de Léandre, le hold-up de l’épicerie. Même avec le recul du temps, on continue de se reconnaître dans ce récit que j’ai trouvé savoureux et qui m’a fait parfois bien rire entre deux moments ou l’émotion venait m’accrocher.

J’ai été particulièrement captivé par les moments où je trouvais Colombine, la fiancée d’Édouard, au derrière de laquelle j’aurais donné volontiers un bon coup de pied. La rencontre entre la famille Sansoucy et les Crochetière était un pur délice…un classique du choc des cultures, le quartier Hochelaga et Westmount : *- Vous oubliez l’étiquette Mère. Vous auriez pu attendre avant de vous asseoir. -Ma chérie ! rétorqua faiblement madame Crochetière. Sa fille prit un air offusqué. -La convenance la plus élémentaire l’exige, exprima-t-elle. Même lorsqu’on reçoit du monde ordinaire. * (Extrait) La visite des Crochetière chez les Sansoucy était aussi un bel exemple du choc des convenances. Il sera intéressant de voir ce que donnera la vie de ménage chez Édouard et Colombine.

Cette saga a constitué pour moi un très bon moment de lecture. Richard Gougeon nous a concocté une petite finale dramatique au premier tome qui ne fait que nous donner l’envie de poursuivre la lecture. N’hésitez pas. Vous ne serez pas déçu.

La suite… 3- LA MAISON DES SOUPIRS

Richard Gougeon est né à Granby en 1947. Très préoccupé par la qualité de la langue française, pour la beauté des mots et des images qu’ils évoquent. Il a enseigné pendant trente-cinq ans au secondaire. L’auteur se consacre aujourd’hui à l’écriture et est devenu une sorte de marionnettiste, de concepteur et de manipulateur de personnages qui s’animent sur la scène de ses romans. ( richardgougeon.com )

BONNE LECTURE
Claude Lambert
le  dimanche 4 octobre 2020

LES FILLES DE CALEB, d’ARLETTE COUSTURE

LES FILLES DE CALEB
tome 1 : Le chant du coq

-Ben, vous savez…son rhume qui traîne depuis
le commencement de l’hiver… Ben… le docteur
a dit que c’est pas un rhume ordinaire…Ça l’air
que… Ben nous autres on pensait que C’était
une pneumonie… Mais le docteur a dit que ça
l’air d’être plus grave…*
(Extrait : LES FILLES DE CALEB, Tome 1 de 3, LE CHANT
DU COQ, Arlette Cousture, Éditions Québec/Amérique,
Édition de papier, 540 pages.)

Ce premier volet de la trilogie Les Filles de Caleb nous fait connaître une héroïne forte et passionnée, Émilie Bordeleau, dont nous suivons le destin de 1892 à 1946. Institutrice dans une humble école de rang de Saint-Tite, Émilie s’éprend d’un de ses élèves, Ovila Pronovost, à qui elle finit par unir sa vie, pour le meilleur et pour le pire. Leur amour, leurs défis, leurs épreuves, voilà ce qui nous est raconté dans ce roman qui n’a cessé d’embraser l’imagination des lecteurs depuis bientôt deux décennies. Cette trilogie est en fait une chronique dans laquelle Arlette Cousture propose aux lecteurs/lectrices de suivre le quotidien de Caleb, sa femme Célina et de ses filles, en particulier d’Émilie dans le décor grandiose de la Mauricie. Une vie avec ses hauts et ses bas mais calquée sur la terre et la vie.

ENTRE BONHEUR ET MALHEUR
LE DÉFI D’UNE VIE
*Il se rendit à peine compte qu’elle
avait enlacé ses épaules de ses
bras tant son âme l’avait
quitté pour rejoindre la voie
lactée*
(Extrait : LES FILLES DE CALEB)

Mon idée au départ était de lire ce classique d’Arlette Cousture pour me faire une idée de la qualité d’adaptation à l’écran. Jamais je n’aurais cru être autant imprégné d’une télé-série. Chaque fois que je lisais une réplique d’ovila, je revoyais Roy Dupuis incarner l’éternel enfant qui affectionnait la liberté et…la bouteille.

Chaque fois que je lisais un passage impliquant Caleb, je revoyais Germain Houde jouer le rôle du père à la fois timide et inquisiteur et chaque fois que la parole était à Émilie dans un accès de colère comme dans un accès de gaieté, je revoyais Marina Orsini jouer le rôle d’une jeune fille un peu en avant de son temps avec un caractère bien trempé.

Je ne suis pas un grand adepte du petit écran, mais je me rappelle m’être plongé littéralement dans cette télé-série de 20 épisodes au début des années 90. Aujourd’hui, je me rends compte que la télé a occulté sans peine le livre. En effet, cette télé-série a été une des plus populaires dans l’histoire de la télévision canadienne.

Toutefois, avec le recul du temps, le livre pourrait bien sortir de l’ombre car il commence à être en demande à nouveau. Quoiqu’il en soit, j’ai adoré ma lecture à cause de la spontanéité de ses personnages et parce qu’il dépeint un portrait extrêmement réaliste de l’histoire du Québec, fin des années 1800, début des années 1900.

Et puis je peux bien le dire, j’avais un préjugé favorable au départ car l’histoire se déroule dans ma belle Mauricie, à Saint-Tite, Saint-Stanislas et Shawinigan qui est ma ville natale. Arlette Cousture dépeint avec émotion la difficile survie des familles québécoises spécialement dans les campagnes, un taux de mortalité élevé, une économie en dents de scie.

L’auteure développe aussi l’autre côté de la médaille : le caractère précieux de la famille, l’entraide, sans compter une magnifique description de la nature et des superbes paysages de la Mauricie. Autre aspect intéressant, Émilie Pronovost était une pionnière étant une des premières femmes laïques à devenir enseignante devant affronter ainsi continuellement le caractère misogyne de son époque, reflet de l’histoire du Québec et je dirais de l’histoire tout court.

Si je me réfère à la trilogie, je crois qu’Arlette Cousture brille par son caractère direct. En effet, l’histoire couvre une longue période, elle comprend trois livres et pourtant, il n’y a pas de longueurs pas de redondances mises à part bien sûr la récurrence inhérente à l’histoire : les nombreuses *brosses* d’Ovila et comme c’était courant à l’époque, un enfant attend pas l’autre.

LES FILLES DE CALEB est essentiellement une histoire d’amour, une histoire triste avec une intensité dramatique addictive qui comprend une bonne dose d’émotion. Le fil conducteur est précis et solide donc le livre se lit très bien et vite. L’écriture est soignée et forte. L’ensemble est bien structuré et se détache par la richesse du langage. Il y a en  effet un bel étalage de jargon québécois mais pas à outrance. Pour moi, ça demeure limpide tout au long du récit.

Même si le style va droit au but avec des phrases courtes pour moi, ça ne nuit pas à la compréhension des sentiments qui animent les principaux personnages mais en lisant, j’avais souvent la télé-série en tête ce qui répond peut-être à une de vos interrogations : oui, j’aurais dû lire le livre avant de regarder la télé-série. C’est ce que je fais habituellement. Ici je croyais que tout ce temps écoulé allait me permettre de lire sans influence et en toute indépendance le livre d’Arlette Cousture. Ce ne fût pas le cas.  Mais je crois sans l’ombre d’un doute que LES FILLES DE CALEB est un chef d’œuvre de la littérature québécoise adapté jusqu’en France. À lire ou relire.

À LIRE AUSSI

     

Née à Saint-Lambert en 1948, Arlette Cousture a pratiqué plusieurs métiers avant de se consacrer entièrement à l’écriture. Elle a été animatrice pour différents magazines culturels, recherchiste, journaliste et même relationniste. C’est en 1985 qu’est publié le premier tome de la série Les Filles de Caleb – Le chant du coq. Le deuxième, Le cri de l’oie blanche, sort à peine un an plus tard. En 1995, les deux premiers tomes sont réédités aux Éditions Libre Expression.

Le dernier volet de la trilogie, L’abandon de la mésange, paraît en 2003. Au Québec, en France et dans les autres pays de la francophonie, les trois tomes des Filles de Caleb ont été publiés à plusieurs millions d’exemplaires. Cette œuvre a été adaptée à la télévision au début des années 1990 et, plus récemment, en comédie musicale. En 2010, pour souligner les vingt-cinq ans de la série, les trois tomes sont réédités aux Éditions Libre Expression.

L’œuvre d’Arlette Cousture a séduit des centaines de milliers de lecteurs de par le monde.

En haut à gauche, Marina Orsini incarne Émilie Bordeleau. En haut à droite, Germain Houde dans le rôle de Caleb Bordeleau. En bas à l’avant-plan, Roy Dupuis incarne Ovila Pronovost, soupirant d’Émilie Bordeleau. Le téléroman est en vingt épisodes réalisés par Jean Beaudin. Il a été diffusé par Radio-Canada d’octobre 1990 à février 1991 et par France 3 de décembre 1992 à avril 1993.

Bonne lecture
JAILU/Claude Lambert
Le samedi 27 juin 2020

LA PETITE ET LE VIEUX, de MARIE-RENÉE LAVOIE

*-Pis Mathusalem ? Lui j’peux pas ! Pourquoi ?
Parce que c’est triste en chien ! Nan…y u dis toutl’temps ça !
Ben lui c’est vrai ! Pourquoi ?
Parce que t’est fatigante en maudit ! Pourquoi ?
Parce qu’à ton âge on est supposé croire que
l’monde est toute ben beau pis ben fin-*
(Extrait LA PETITE ET LE VIEUX, Audible studios,
2018, édition originale, 2010, rééd. Gallimard 2015
Durée d’écoute : 5h55. Littérature jeunesse)

Elle se nomme Hélène, mais se fait appeler Joe parce qu’elle veut vivre en garçon comme lady Oscar, son héroïne de dessins animés préférée qui est la capitaine de la garde rapprochée de Marie-Antoinette. Comme elle, elle aimerait vivre à l’époque de la Révolution française et réaliser de grands exploits, car elle a l’âme romantique et un imaginaire avide de grands drames. Mais elle doit se contenter de passer les journaux, puis de travailler comme serveuse dans une salle de bingo. Après tout, au début du roman, elle n’a que huit ans, même si elle prétend en avoir dix.

LADY OSCAR ET L’OURS MAL LÉCHÉ
*- Y est ben de bonne heure pour boire une grosse bière de même !
– Sacrament, qu’est-ce tu veux, j’haïs le café. Ça me donne des
brûlements d’estomac. – Prends du Pepto-Bismol. – Ha ! ha ! ha !
C’é quoi ton nom, p’tite vermine ? – J’ai pas de nom, gros soûlon. *
(Extrait)

C’est le livre le plus drôle qu’il m’ait été donné de lire et d’écouter car j’ai utilisé deux supports. J’ai beaucoup ri et quelques larmes se sont manifestées même. Drôle, émoustillant, rafraîchissant…mais commençons par le commencement. Voici l’histoire d’Hélène 8 ans, qui se fait appeler Jos car au départ, Hélène n’aime pas sa condition de fille, au départ du moins.

Elle préfère vivre en garçon et s’identifie à Lady Oscar, héroïne d’un dessin animé, elle aussi masculinisée. Oscar est la capitaine de la garde de Marie-Antoinette. Eh oui, Jos aurait aimé vivre à l’époque de la révolution pour remettre la justice à sa place à une époque où couve la France de Robespierre.

C’est beau le canal Famille mais Jos doit aussi vivre au présent avec sa famille, papa, maman, Jeanne, Catherine. Elle est camelot et serveuse dans une salle de bingo., le tout dans un quartier de Limoilou, près du Centre Hospitalier Giffard qui, depuis la désinstitutionalisation, a libéré une grande quantité de patients qui demeurent autour et qui, sans ressembler à des extra-terrestres, rendent le quartier plutôt…pittoresque.

Jos vit aussi en bon voisinage avec le vieux Roger, lui aussi issu de Giffard mais comme préposé. Le père Roger est un sympathique gueulard, grincheux, mal embouché, chialeur et désillusionné. Malheureusement, notre deuxième héros, Roger, ne parle que de mourir, de disparaître.

Graduellement Jos et Roger s’apprivoisent et laissent s’installer *pouce par pouce* une connivence qui ne se démentira plus : *«C’est quoi ton nom p’tite vermine? –J’ai pas de nom gros soûlon ! – Ha ! Ha ! Ha ! Une p’tite comique.  J’sens que jvas aimer ça icitte. » (Extrait) C’est un bonheur de les entendre converser, lui avec son langage de charretier et elle avec son langage de petite fille de 8 ans qui déclare en avoir 10.

LE PETITE ET LE VIEUX n’a pas d’intrigue comme telle. C’est la chronique du quotidien d’un quartier de Québec, d’un voisinage, d’un papa qui se contente de tout, d’une maman qui se contente de rien, de deux sœurs, d’un vieux solitaire qui jure en calant des bières tout en étant le puits de connaissances du bon grand-père, toujours disponible pour soulager les bobos avec ses ptits trucs du terroir.

Et il y a bien sûr Hélène, Jos la narratrice, intelligente, attachante, généreuse, une petite fille à son affaire qui cumule deux jobs éreintants pour aider sa famille. Ce livre est un trésor d’humour et d’émotions, de sentiments et de tendresse entremêlés. Un des plus beaux moments de ce livre est celui où le papa de Jos tente de se rapprocher de sa fille en se levant en même temps qu’elle pour l’aider à livrer ses journaux.

Le dialogue est lent mais chargé de sens et vient nous rappeler, avec le secours d’Ernest Hemingway qu’il n’est pas donné à tout le monde de manifester son amour. Mais si on sait lire entre les lignes…si on sait interpréter les gestes, le non-dit, on découvre des trésors fantastiques.

LA PETITE ET LE VIEUX est à l’image de son héroïne. C’est tout le livre qui ouvre son cœur, Même si la narration est parfois sensiblement monocorde, les dialogues sont pétillants et les personnages tellement attachants qu’on aimerait les avoir près de soi. C’est un authentique et vivant portrait de société avec ses personnages pittoresques et ses dépanneurs :  *Jvas rien slaquer pantoute maudit saint-ciboire,  jsus déménagé icitte pour être plus proche du dépanneur* (Extrait)

Je vous recommande chaleureusement ce livre et même la version audio qui est un enchantement. La jeune Juliette Gosselin nous livre une performance remarquable. J’irais jusqu’à dire que ce petit bijou serait tout indiqué pour une personne qui veut s’adonner à la lecture, qui veut essayer quelque chose qui l’amènerait à continuer.

C’est un livre savoureux. Profondément québécois et pas seulement pour son langage mais pour l’authenticité…profondément humain…un enchantement.

Née en 1974, à Québec, Marie-Renée Lavoie détient une maîtrise en littérature québécoise de l’Université Laval. Elle enseigne la littérature au Collège de Maisonneuve. Lauréate du Grand Prix de la relève littéraire Archambault, en 2011, elle a remporté un vif succès, autant critique que populaire, avec son premier roman, La petite et le vieux. Celui-ci a été finaliste, en 2011, au Grand Prix du public Archambault, au Prix France-Québec et au Prix des cinq continents de la Francophonie. Il est sorti vainqueur du Combat des livres de Radio-Canada, en 2012.

BONNE LECTURE
Claude Lambert
Le samedi 21 décembre 2019

ASTÉRIX CHEZ LES QUÉBÉCOIS, Tristan Demers

*Ce livre propose avant tout un regard affectueux sur ce grand classique de la BD à travers les yeux des gens d’ici. Il témoigne de l’impact qu’Astérix a eu, ou du moins semble avoir eu, sur notre société distincte, une collectivité affublée d’une spécificité culturelle tout aussi singulière que l’ADN qui constitue la sève de nos héros gaulois. Qui sait si les combats des irréductibles gaulois, comme par un effet miroir, n’ont pas influencé les nôtres, leur insufflant un volontarisme qui ne nous est pas toujours inné. *
(Extrait, ASTÉRIX CHEZ LES QUÉBÉCOIS, Tristan Demers, Hurtubise éditeur, Les Éditions Albert René/Goscinny-Uderzo, 2018, papier illustré, grand format, 180 pages)

Depuis sa création en 1959 et fort de ses 375 millions d’exemplaires vendus, Astérix n’a cessé de fasciner les lecteurs de tous âges. Accueillant chacun des albums de la série avec enthousiasme, les québécois se sont identifiés à ce petit village gaulois qui poursuit, seul, sa lutte contre l’envahisseur romain.

Ce livre documentaire explique le pourquoi et le comment de cette histoire d’amour franco-québécoise unique. Tous les aspects des rapports établis au fil des ans entre les québécois et l’œuvre de Goscinny et Uderzo sont passés au crible : historique, politique, culturel, publicitaire, muséal, etc… une invitation à la relecture d’une des plus grandes séries de l’histoire mondiale de la bande dessinée : ASTÉRIX.

UN GAULOIS PAR CHEZ NOUS
*Puisque le village d’Astérix résistant à l’envahisseur est
ce qui nous unit, les gaulois et nous, cela fait des québécois
des lecteurs différents, probablement plus sensibles aux
motivations d’Abraracourcix et de ses villageois. C’est en
tout cas ma conviction profonde, peu importe ce que peuvent
en dire les sceptiques.
(Commentaire de Tristan Demers dans
l’épilogue de ASTÉRIX CHEZ LES QUÉBÉCOIS)

J’avais six ans quand Astérix est né de l’imagination d’Uderzo et Goscinny. Je ne me suis pas tout de suite intéressé au personnage. J’étais en train d’apprendre à lire et je venais tout juste de faire connaissance avec un autre personnage célèbre : Tintin. Tintin, Milou et le capitaine Haddock que j’affectionnais particulièrement allaient m’accompagner toute mon enfance et une partie de l’adolescence jusqu’à ce que je me penche sur mon premier album d’Astérix.

Ce fut le coup de foudre à l’époque, et c’est encore le coup de foudre aujourd’hui. Soixante ans plus tard, un québécois, mordu de la bande dessinée, Tristan Demers, vient rappeler les débuts d’une grande histoire d’amour entre Astérix et l’ensemble d’un peuple : Le Québec.

Dans un livre à la présentation extrêmement bien soignée et bourré d’illustrations et de photos, Tristan Demers explique cette relation privilégiée en établissant des liens d’identification, des ressemblances, des rapports développés au fil du temps, entre autres sur les plans historique, culturel et spécialement sur le plan socio-politique :
*Nous pouvons, tout comme vous, évoquer sans rire nos ancêtres les gaulois. Même s’il nous advient de nous sentir cernés comme Astérix dans son village (…) et de songer aussi que l’Amérique du nord toute entière aurait fort bien pu être gauloise plutôt que néo-romaine.* (Extrait du discours du premier Ministre du Québec, René Lévesque devant l’Assemblée Nationale française en novembre 1977, publié dans ASTÉRIX CHEZ LES QUÉBÉCOIS)

Je pense que Tristan Demers, que j’ai eu le plaisir de rencontrer une fois, s’est dépassé en présentant la genèse d’une série qui allait rapidement constituer le fleuron mondial du neuvième art et surtout en expliquant de façon simple et claire ce qui fait qu’on se ressemble et qu’elle a été l’influence des célèbres irréductibles sur les québécois et les québécoises.

Le livre est destiné aux québécois mais il peut bien être lu par l’ensemble de la francophonie mondiale tellement la plume est excellente bien qu’il n’y a que des québécois pour saisir toute la portée des passages les plus intimistes que j’ai personnellement savourés : *Au fond, le village d’Astérix n’est pas très éloigné du modèle type de la FAMILLE PLOUFFE ou de celle des PAYS D’EN HAUT : on y mange, on s’y dispute et on s’y comporte parfois comme des enfants. * Heureusement, les québécois n’ont jamais craint l’auto-dérision> extrait

Dans son livre, je crois que Tristan Demers n’a rien oublié. Il consacre même un petit chapitre à CINÉ-CADEAU, cette trouvaille géniale de Télé-Québec qui a introduit les aventures d’Astérix et Obélix à toute une génération de jeunes. Mes propres enfants ont connu ces gentils gaulois par le biais de ciné-cadeau.

Je n’exagère donc pas en disant que ce livre m’a fait vibrer et il en est ressorti de belles émotions. ASTÉRIX CHEZ LES QUÉBÉCOIS fera autant le délice des néophytes que des connaisseurs, jeunes et moins jeunes. L’édition est très soignée avec papier semi-glacé. Le livre est bien ventilé et la plume fluide, le tout est une mine d’or en informations.

Je ne suis pas amateur de livres-documentaires mais dans ce cas-ci, pour utiliser un vieux cliché…je crois bien que je suis tombé dans la marmite étant petit…

  

Tristan Demers est né le 19 septembre 1972, à Montréal. Son intérêt marqué pour la bande dessinée l’incitera à créer sa propre série, Gargouille, à l’âge de 10 ans ! En 1988, les éditions Levain/Mille-Îles publient un premier album de Gargouille : Chasse aux mystères !

Sept autres albums paraissent dans les années qui suivent. Depuis, Tristan compte à son actif plus de 70 000 albums vendus et 250 participations dans les salons du livre et autres festivals de la francophonie, de la Belgique au Liban, en passant par la Suisse et la Côte d’Ivoire! Gargouille est un des personnages les plus populaire de la bande dessinée québécoise et on le retrouve sous forme de produits dérivés.

Le bédéiste est également chroniqueur et illustrateur à la télévision depuis des années. Récipiendaire de plusieurs prix, Tristan a lancé, en collaboration avec Jocelyn Jalette et Raymond Parent, au printemps 2006, un guide pédagogique sur la bande dessinée destiné aux enseignants. Enfin, une biographie de l’auteur, publiée en 2003, soulignait les vingt ans de son personnage.

BONNE LECTURE
Claude Lambert
le vendredi 25 octobre 2019

CONVERSATION AVEC UN ENFANT CURIEUX

Commentaire sur le livre de
MICHEL TREMBLAY

-Ma tante Bartine, a’ dit qu’on peut attraper
des maladies avec ces vieux livres là.
A’ veut même pas y toucher. –Ta tante
Bartine, a’l’inventerait n’importe quoi pour
pas lire.

(Extrait : CONVERSATIONS AVEC UN
ENFANT CURIEUX , Leméac/Actes sud
2016, édition de papier, 150 pages)

L’enfance de Michel Tremblay est un coffre aux trésors inépuisables. Après BONBONS ASSORTIS qui nous avait comblé de bonheur avec des récits sur Luis Mariano, le père Noël et les petits Chinois à vendre. Le dramaturge nous offre cette fois un bouquet d’instantanés avec sa mère Nana, son père, son frère, ses tantes, sa grand-maman paternelle… À l’innocence curieuse de jeune garçon se mêle un brin de mauvaise foi quand s’enchaînent les questions cocasses et sans réponse. En découlent de savoureuses conversations au ton résolument drolatique. La prodigalité de Michel Tremblay m’étonnera toujours.

                                                UN PAN D’ENFANCE
*J’T’ai déjà dit de pas jurer! Tu promets, mais tu jures pas.
Jurer, c’est juste pour les choses sérieuses…-Ben, la lecture
c’est sérieux, pis j’te jure que j’la négligerai jamais, même
si on achète une télévision!*
(Extrait : CONVERSATIONS AVEC UN ENFANT CURIEUX)

Âgé maintenant de 76 ans, L’auteur québécois Michel Tremblay nous présente un aspect bien particulier de son enfance à travers une quarantaine de ses plus savoureux dialogues avec des personnes de son environnement social : père, mère, sœur, ami, professeur… Ces dialogues mettent en perspective une particularité de Michel Tremblay qui peut être à la fois une grande qualité et un grand défaut : la curiosité.

Ces dialogues m’ont rappelé un peu mes enfants alors qu’ils traversaient la phase du *pourquoi* vers 4 ou 5 ans…des puits sans fond de *pourquoi* et de *comment ça se fait* qui finissaient par *taper sur les nerfs*. Avec le recul du temps, je pense à tout ça et j’en ris. Et c’est exactement ce que Michel Tremblay nous propose : en rire.

Ces dialogues touchent toutes sortes de sujets : la religion, des livres qui ont pas d’images, les tandems du cinéma Laurel et Hardy, Abott et Costello, Jésus, le Saint Esprit et même la mortadelle. Tremblay s’intéressait à tout et plusieurs de ses questions induisaient la notion de justice. *C’est pas juste*…vous vous rappelez ? C’est sain pour les enfants de poser des questions et évidemment d’avoir des réponses mais voilà…une curiosité poussée trop loin a le don d’énerver et à ce titre, les réactions et les réparties sont souvent comiques.

Il n’y a pas une page de ce petit livre qui ne m’ait arraché un large sourire ou un éclat de rire. *-Mais pourquoi y faut que les tartes ça soit des surprises pour le temps des fêtes? J’comprends pas… -Une autre affaire que tu comprends pas. Des fois je me demande si j’ai pas mis au monde un nono qui comprend rien. -En tout cas, chus pas assez nono pour pas comprendre que tu réponds pas à ma question. * (Extrait)

Comment satisfaire la curiosité insatiable d’un enfant. La réponse est simple, c’est impossible. Dans une entrevue accordée à Danielle Laurin, collaboratrice au quotidien LE DEVOIR (http://www.ledevoir.com/culture/livres/485027/rencontre-ecrire-pour-s-expliquer-le-monde) Michel Tremblay disait : *Je posais des questions non pas pour être fatigant, mais pour comprendre. J’ai toujours voulu comprendre. L’écriture, pour moi, c’est une lettre sans fin que je m’écris à moi-même pour m’expliquer le monde. * Ce qui pourrait être plus drôle encore, si c’est avéré, c’est que Tremblay mettait une mauvaise foi évidente pour en rajouter et en rajouter encore jusqu’à l’exaspération du *puits de sagesse* auquel il s’adressait.

Serait-ce cette curiosité qui a amené Michel Tremblay à devenir un des écrivains les plus importants de sa génération ? Peut-être. Elle n’a certainement pas nuit en tout cas. Quoiqu’il en soit, j’ai trouvé cette lecture savoureuse du début à la fin.

J’ai lu aussi BONBONS ASSORTIS, un petit délice réunissant des souvenirs d’enfance et des anecdotes de jeunesse de Michel Tremblay. Deux merveilleux et trop brefs moments de lecture.

(Huffington post quebec)

L’œuvre de Michel Tremblay est colossale. Plusieurs de ses pièces ont été acclamées à l’étranger et presque toutes ont été publiées en anglais. Six fois boursier du Conseil des Arts du Canada, Michel Tremblay a reçu une vingtaine de prix et de distinctions dont l’Ordre des arts et des lettres de France, le prix du Québec (Athanase-David), le grand prix littéraire du Salon du livre de Montréal pour Le premier quartier de la lune en 1990 et le prix Victor-Morin de la Société Saint-Jean-Baptiste.

Dans la littérature québécoise, son œuvre se caractérise par son originalité et son audace. Premier auteur à utiliser le « joual » dans ses écrits, Michel Tremblay a choqué l’establishment de l’époque. Il traite surtout des difficultés des milieux populaires francophones de Montréal depuis 1940, et ce, avec tendresse et humour. (source : edimage.ca)

BONNE LECTURE
Claude Lambert
Le samedi 7 septembre 2019

PETITES MALICES ET GROSSES BÊTISES

Commentaire sur le livre d’un collectif
de l’Association des Écrivains Québécois
pour la Jeunesse

*Ils les découvrirent à l’étage dans la salle de bain :
Sophie, assise sur un banc, un drap sur les épaules
et de la mousse à barbe plein la tête; Étienne, le
rasoir de son père à la main, tout occupé à faire
disparaître les cheveux de sa sœur.*
(Extrait de la nouvelle de Hélène Grégoire, C’EST LA FAUTE
AU PETIT, du recueil PETITES MALICES ET GROSSES BÊTISES,
Éditions Pierre Tisseyre, 2001, édition de papier, 160 pages.
Littérature jeunesse québécoise)

PETITES MALICES ET GROSSES BÊTISES est un recueil de nouvelles écrites et publiées bénévolement par des membres de l’Association des Écrivains Québécois pour la Jeunesse, les droits d’auteur servant à financer le PRIX CÉCILE GAGNON. Dans ce recueil qui est le cinquième de la série, vous pourrez faire la connaissance de personnages drôles et sympathiques. Vous pourriez être surpris par les fanfaronnades scolaires de ces petits tannants dont les frasques ont pris avec le temps, valeur de légende. Vous l’avez compris, le recueil est développé sous le thème des mauvais coups et à ce sujet nos auteurs ne manquent pas d’imagination. Voyez, au bas de cet article, la liste des auteurs et les titres publiés. Entre temps, encouragez la relève québécoise des jeunes écrivains en vous procurant un des recueils de l’A.E.Q.J.

DE MAUVAIS COUP EN NOUVELLE !
*Dans quelques années, je serais riche, me disais-je
innocemment. J’allais pouvoir acheter tous les
magasins de jouets et de bonbons de la planète.
Après quelques deux ans passés à économiser,
j’avais déjà amassé deux dollars et quarante-
cinq sous. Mon projet allait donc bon train.
(Extrait : ENTRE LA MÉMOIRE ET L’IMAGINAIRE de
Sophie-Luce Morin, du recueil PETITES MALICES ET
GROSSES BÊTISES.)

Ça fait plusieurs fois que j’entends parler de l’Association des Écrivains Québécois pour la Jeunesse et de son initiative pour encourager et motiver la jeune relève de la littérature québécoise. J’ai donc décidé de faire une petite recherche là-dessus car tout ce qui peut stimuler la plume québécoise m’intéresse.

C’est ainsi que chaque année, plusieurs auteurs de l’Association des Écrivains Québécois pour la Jeunesse (AEQJ) collaborent gracieusement à l’écriture d’un recueil collectif de nouvelles à l’intention des jeunes. Les droits perçus par la vente de ces ouvrages financent le PRIX CÉCILE GAGNON attribué par l’Association à un auteur ou une auteure de la relève.

J’ai donc lu cette semaine un de ces recueils et exploré la Collection Conquêtes de l’éditeur Pierre Tissseyre dans laquelle ils sont insérés. Plus précisément, j’ai lu PETITES MALICES ET GROSSES BÊTISES, un recueil de 11 nouvelles sous le thème des mauvais coups. Un collectif très sympa qui va plaire j’en suis sûr aux jeunes lecteurs de 12 à 14 ans et je peux dire aussi que le adultes ne seront pas indifférents à ces nouvelles étant donné le thème développé : LES MAUVAIS COUPS. Moi en tout cas, ça m’a rappelé un bout d’enfance.

J’ai trouvé dans ces petits textes du vécu, de la fraîcheur, de la candeur et beaucoup d’humour : *Audrey Tanguay! Elle me fait les yeux doux depuis la troisième année. Ah! Qu’elle m’énerve! Elle me regarde toujours avec ce petit sourire insignifiant, comme si elle n’était pas intelligente, alors que je sais très bien que c’est une des filles les plus brillantes de la classe. Pourquoi y a-t-il tant de filles qui pensent que les garçons aiment les cruches?* (Extrait de la nouvelle de Yanick Comeau POUR L’AMOUR DE VIRGINIE, du recueil de l’AEQJ PETITES MALICES ET GROSSES BÊTISES). Ça vous donne je pense, un bon aperçu de l’atmosphère du recueil.

Même si j’ai aimé toutes les nouvelles, j’ai quand même ma préférée : LE GANG DES FOULARDS BLEUS de Michel Lavoie. À l’école qu’elle fréquente, Élise est fascinée par LA GANG DES FOULARDS BLEUS, une espèce de petite société secrète dont elle ne sait rien bien sûr mais à laquelle elle tente d’être initiée.

Les adultes se rappelleront sans doute leur adolescence à l’école alors qu’ils faisaient partie, ou tentaient de faire partie d’un groupe secret ou un petit club fermé…pour les jeunes lecteurs, ce sera une découverte. En tout cas, dans la nouvelle de Michel Lavoie, tout le monde pourra vérifier la portée du proverbe TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE.

Je vous invite donc à découvrir ce bon petit recueil. En achetant les recueils de l’AEQJ, vous parrainez une très bonne cause. Vous encouragez les jeunes écrivains de la relève québécoise et croyez-moi, il y a du talent là-dedans et plein de promesses pour la pérennité de la littérature québécoise.

En même temps, pourquoi ne pas parcourir la très belle collection CONQUÊTE des Éditions Pierre Tisseyre qui réunit une brochette d’auteurs qui ont enchanté et enchantent toujours la jeunesse francophone tels Robert Soulière, Denis Côté, Cécile Gagnon, Yves Beauchesne et David Schinkel, Louis Émond et plusieurs autres.

La littérature québécoise n’a pas fini de me surprendre…

         
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10

1)      Francine Allard…MOLIÈRE ET LES ÉPINGLES À LINGE
2)     
Jean Béland…MOI, JE SUIVAIS…
3)     
Yanik Comeau…POUR L’AMOUR DE VIRGINIE
4)     
Cécile Gagnon…CINQ POULES AU DORTOIR
5)     
Diane Groulx…LE VAMPIRE
6)     
Michel Lavoie…LE GANG DES FOULARDS BLEUS
7)     
Sophie-Luce Morin…ENTRE LA MÉMOIRE ET L’IMAGINAIRE
8)     
Josée Ouimet…LES MÉMOIRES D’UN «GADOUSIER»
9)     
Stéphanie Paquin…1914
10) 
Louise-Michèle Sauriol…LES «FOUFOUNES» BLANCHES
N’apparaît pas sur les photos : Hélène Grégoire…C’EST LA FAUTE AU PETIT

BONNE LECTURE
Claude Lambert
Le samedi 12 JANVIER 2019

 

LA DISPARITION DE MICHEL O’TOOLE, collectif

Commentaire sur le collectif québécois
réalisé sous
la direction littéraire de
TRISTAN MALAVOY-RACINE

*Puis un deuxième regard, juste à côté.
Et un troisième, non loin derrière. Un
nouveau tour sur moi-même achève de
me terrifier : on m’encercle.*
(Extrait : LE NORD MAGNÉTIQUE, Tristan
Malavoy, COLLECTIF «LA DISPARITION DE
MICHEL O’TOOLE» Les Éditions XYZ, 2015,
numérique, 278 pages)

LA DISPARITION DE MICHEL O’TOOLE est un collectif québécois de nouvelles traitant d’une seule et même histoire fictive. D’après une idée originale et sous la direction littéraire de Tristan Malavoy-Racine qui fait partie du collectif, huit auteurs québécois ont relevé le défi d’expliquer, chacun à sa façon,  la disparition de Michel O’Toole à partir du postulat suivant :
Un journaliste québécois originaire d’Irlande du Nord et installé au Québec depuis 2002, Michel O’Toole disparaît sans laisser de traces en mai, alors qu’il roulait à moto sur la route 389 reliant Fermont à Baie-Comeau. L’enquête policière n’a rien donné. «Comment peut-on ainsi s’évanouir dans la nature sans laisser la moindre trace?» Huit auteurs, huit points de vue, huit argumentaires différents. Une fascinante expérience littéraire.

LES NOUVELLES :

INTERMÈDE de Deni Béchard
AMIS D’ENFANCE de Chrysrine Brouillet
À HAUTEUR DES YEUX de Stéphanie Pelletier
LE NORD MAGNÉTIQUE de Tristan Malavoy
MICHEL O’TOOLE N’EXISTE PAS de Perrine Leblanc
ENTRE CIEL ET CRATÈRE de Mathieu Laliberté
À LA DOUCE MÉMOIRE DE MICHEL O’TOOLE de Daniel Bélanger
TERRITOIRES de Patrick Sénécal

L’ÉNIGMATIQUE 389
*2 juin, route 389, kilomètre 323
Je suis sur la route du retour. Le corps de Michel
se trouve derrière moi, dans le camion
réfrigéré de la SQ. Je présume qu’il est mort
d’une simple crise cardiaque et qu’un corbeau
ou un renard roux a grugé son cadavre et puis
c’est tout.*
(Extrait : ENTRE CIEL ET CRATÈRE, Mathieu Laliberté,
du collectif LA DISPARITION DE MICHEL O’TOOLE)

Dans ce livre donc, vous l’avez compris, huit auteurs planchent sur LA DISPARITION DE MICHEL O’TOOLE…huit auteurs sur le même thème, la même fiction…le même principe que celui appliqué au projet littéraire de Richard Migneault CRIME À LA LIBRAIRIE dont j’ai déjà parlé sur ce site.

J’ai trouvé le recueil intéressant quoique je me balance un peu dans une espèce d’ambivalence, comme si je m’attendais un peu à autre chose. En fait, dans ce collectif, le mystère plane beaucoup plus sur la VIE de Michel O’Toole que sur sa DISPARITION. Ça donne à l’ensemble un petit caractère mystique parfois agaçant. Bien sûr, on peut bien aligner 20 lecteurs et avoir 20 interprétations différentes. Moi, ça ne m’a pas impressionné.

Toutefois, plusieurs éléments m’ont plus. Par exemple j’étais heureux de renouer avec Maud Graham, la célèbre enquêtrice québécoise créée par Chrystine Brouillet et dont j’ai fait la connaissance dans LE COLLECTIONNEUR. J’ai trouvé la nouvelle de Patrick Sénécal particulièrement intéressante car il fait évoluer Michel O’Toole dans une espèce d’univers parallèle où il doit faire un choix parmi huit chemins à emprunter, chaque chemin portant le prénom d’un auteur du Collectif.

Cette nouvelle étant la dernière du livre, ça évoque bien sûr une rétrospective de l’ensemble. Je souligne en passant qu’ayant vécu moi-même plus de 30 ans sur la Côte-Nord, j’estime que tous les auteurs ont magnifiquement dépeint l’aura qui entoure la périlleuse route 389.

Mon coup de cœur va au texte de Tristan Malavoy avec un fil conducteur clair, sans faille. Tout le développement aboutit sur un choix à faire. La finale est imprévisible. Deux petites déceptions en particulier : le texte de Mathieu Laliberté qui souffre d’un peu d’errance avec des extra-terrestres et du mysticisme. Denis Béchard lui a choisi de morceler son texte en <intermèdes> séparant ainsi chaque récit. L’idée est originale sauf que Béchard fait parler l’esprit d’O’Toole dans ce que j’appellerais un petit voyage introspectif. La plume est plus complexe et le fait de disséminer le texte un peu partout dilue sa compréhension et amène une certaine perte d’intérêt.

L’idée de base étant de permettre à des auteurs de rivaliser d’imagination dans le développement d’un seul et même thème est intéressante et sûrement stimulante pour eux. Je vois ici deux types de lecteur : celui qui est emballé par l’exploration de différentes visions d’un même postulat et celui lassé par le caractère répétitif de l’ensemble et qui a l’impression de passer de Michel O’Toole à Michel O’Toole. Ça ne vous avancera peut-être pas beaucoup mais je suis entre les deux.

Je recommande ce livre parce que le talent des auteurs fait pencher la balance du bon côté.

Natif de Sherbrooke, Tristan Malavoy est un véritable homme-orchestre. Il a publié des poèmes, des nouvelles, a fait paraître deux disques. Il a aussi connu et mis en scène des spectacles où la littérature côtoie la musique. Comme parolier, il a collaboré avec plusieurs artistes dont Ariane Moffat, Catherine Durand et Gilles Bélanger.

Pendant une dizaine d’années, Tristan Malavoy a dirigé les pages littéraires de l’hebdomadaire VOIR, a signé une chronique littéraire de 2009 à 2014 à Télé-Québec. Au moment d’écrire ces lignes, il signe la chronique ARTS ET CULTURE du magazine L’ACTUALITÉ et dirige la collection QUAI NO 5 aux éditions XYZ. Il a publié chez Boréal un premier roman : LE NID DE PIERRE. Enfin, il a dirigé le projet littéraire LA DISPARITION DE MICHEL O’TOOLE.

BONNE LECTURE
Claude Lambert
Le dimanche 19 août 2018

 

VIOLENCE À L’ORIGINE, de MARTIN MICHAUD

*Valeri poussa une plainte horrible. Un cri
bestial, à glacer le sang. Le cri d’un animal
blessé qui sait d’instinct que la mort gagne
du terrain et que, cette fois, il n’y aura pas
de dérobade.*
(Extrait : VIOLENCE À L’ORIGINE, Martin Michaud,
Les Éditions Coup d’œil, 2016, papier, 475 pages.)

La tête d’un haut-gradé du Service de Police de la Ville de Montréal est retrouvée dans un conteneur à déchet. L’assassin qui pourrait être un tueur en série froid et sans pitié laisse un message clair : d’autres têtes pourraient rouler. L’enquête est confiée au Sergent-détective Victor Lessard, policier tourmenté par son passé, personnage récurrent de l’œuvre de Michaud dont j’ai déjà parlé, (voir LA CHORALE DU DIABLE) Victor forme une équipe dans laquelle on retrouve entre autres, la redoutable Jacinthe Taillon. Victor devra affronter encore une fois ses démons pour arrêter le tueur et résoudre le mystère d’une horrible toile qui semble inextricable et qui pourrait bien capturer son corps et son âme…

Un tueur hors-norme
*On dit que l’humain est la seule créature
du règne animal qui prend plaisir à tuer
ses congénères. On voudrait nous faire croire
le contraire, mais il s’agit précisément là de la
nature humaine*
(Extrait : VIOLENCE À L’ORIGINE)

C’est la troisième fois que je parle de Martin Michaud. Certains se rappelleront peut-être le commentaire assez favorable que j’ai publié le 30 aout 2015 sur son livre LA CHORALE DU DIABLE, et un autre commentaire que j’ai publié le 24 janvier 2016 sur le recueil de nouvelles CRIMES À LA LIBRAIRIE, dans lequel Michaud publie un texte très intéressant : UNE LONGUE VIE TRANQUILLE. Il semble que Martin Michaud soit devenu un incontournable, ce que confirme les milieux littéraires québécois et même la francophonie canadienne.

De Martin Michaud, j’ai lu cette fois VIOLENCE À L’ORIGINE, un thriller puissant dans lequel j’ai pu retrouver deux personnages familiers que j’appelle les gentils mufles : Victor Lessard qui semble près de faire la paix avec son passé et Jacinthe Taillon, une caractérielle mal embouchée mais très efficace. Encore une fois, Martin Michaud nous offre quelque chose de solide, original, intriguant et haletant. Voyons voir…

La tête de Maurice Tanguay, un haut gradé du Service de Police de la Ville de Montréal est retrouvée dans un conteneur à déchet. Dans sa bouche, on retrouve un petit sachet avec un message à l’intérieur : «Le commandant Maurice Tanguay a été jugé et exécuté le 13 juillet à 3h25. Tanguay était le premier…le dernier sera le Père Noël». (Extrait)

Sur un mur à proximité, on retrouve un graffiti qui explique comment sera commis le prochain meurtre. Voilà donc le modus operandi du meurtrier qui annonce ainsi une série d’exécution et de gros maux de tête pour les enquêteurs du SPVM, de la GRC et de la SQ qui iront de surprise en surprise. Voilà, il m’est difficile d’en dire plus sans atteindre le cœur de l’histoire. Je peux toutefois vous dire que Maurice Tanguay était loin d’être un enfant de Chœur : «Fallait-il attribuer un sens au fait que la tête de la victime avait été retrouvée dans un conteneur à déchets?» (Extrait)

Les policiers seront carrément propulsés dans une histoire d’horreur qui évoque un fait malheureusement avéré…très réel et dont j’ai déjà parlé dans mon commentaire sur l’autobiographie d’Arielle Desabysses 14 ANS ET PORTÉE DISPARUE. Il s’agit du trafic humain ou esclavage sexuel, une plaie que la Société a tendance à occulter et qui est répandue partout, y compris au Québec, à Montréal en particulier.

Le récit est complexe car trois affaires s’imbriquent parfois dans la même enquête, ce qui éclaire beaucoup certains éléments laissés obscurs dans les livres précédents, mais grâce à une extraordinaire maîtrise de l’écriture et de l’intrigue et à un fil conducteur solide, VIOLENCE À L’ORIGINE est un régal à lire.

C’est un polar très sombre, voire noir mais riche et malgré tout teinté d’humour avec entre autres Jacinthe Taillon qui n’a pas peur des mots et un langage très québécois avec jurons appropriés. Le tout vient alléger une atmosphère parfois inévitablement lourde. Michaud a développé sans excès la psychologie de ses personnages. Son roman est original parce qu’il a créé un tueur en série plutôt hors-normes avec des motivations complexes dont celle de faire justice soi-même, un problème de société vieux comme le monde.

Un petit fait à noter : dans le récit, Victor Lessard se rend régulièrement chez sa psychologue pour des problèmes évoqués dans les livres précédents. Je voyais ça comme le vieux cliché, répandu en littérature policière, du policier qui tente de combattre et vaincre ses démons du passé. Je trouvais ça un peu agaçant. Mais à la fin de l’histoire, j’ai compris pourquoi ce choix de l’auteur et j’ai trouvé ça brillant.

C’est toute la structure du récit qui est impeccable, ainsi que le développement du schéma de pensée. Les rebondissements s’enchaînent dans des chapitres courts. Ça se lit vite, le temps passe vite et lever le nez du livre est aussi difficile que de trouver le coupable car l’issue est imprévisible.

En terminant, ceux et celles qui lisent régulièrement mes textes savent que je suis sensibles aux messages, petites morales et matières à réflexion issus des livres. Dans VIOLENCE À L’ORIGINE, les thèmes à réflexion ne manquent pas : la loi du Talion ou le principe du œil-pour-œil-dent-pour-dent et la tentation de se faire justice soi-même. C’est inconcevable dans toutes sociétés civilisées mais ce problème encore fréquent de nos jours a toujours suscité réflexion et questionnements.

Il y a aussi matière à réflexion sur la violence faite aux femmes ainsi que sur les incroyables bassesses et perversités issues du trafic humain. N’ayons pas peur des mots, il s’agit de commerce sexuel et plus souvent qu’autrement avec des mineures. Ce trafic existe, même au Québec. Il n’y a rien de plus certain. Enfin, une réflexion sur la manipulation et la violence, autant psychologique que physique, phénomène que l’auteur semble définir comme atavique, donc très tenace. Cette réflexion est distinctement exprimée dans le récit : *On porte tous en nous la capacité de détruire et de tuer. On a tous un potentiel de violence à l’origine…ce qu’on appelle le mal est en chacun de nous. Et le seul rempart entre le chaos et la paix sociale, c’est la société qui, avec ses lois et ses règles nous permet de vivre dans une relative harmonie. Mais, parfois, des individus déviants se glissent dans les mailles du filet* (Extrait) on comprend mieux le titre maintenant.

Excellent bouquin. Beaucoup d’action et de rebondissements, une intrigue solide, le développement est impressionnant et la finale est superbe, bien imaginée et peu prévisible et elle laisse croire à une suite possible même si le livre dans son ensemble donne l’impression de la fin d’un cycle. Enfin, bien que plutôt noir, le roman ne manque pas de sensibilité. Du grand Michaud je dois dire.

Né à Québec en 1970, Martin Michaud est un véritable homme-orchestre : avocat, scénariste, écrivain, il est aussi musicien. Sur le plan littéraire, il s’est spécialisé dans le thriller à forte intensité. Ses trois premiers ouvrages (IL NE FAUT PAS PARLER DANS L’ASCENSEUR et LA CHORALE DU DIABLE en 2011, JE ME SOUVIENS en 2012) obtiennent un succès spontané et fulgurant avec la création d’un personnage tourmenté mais d’une impeccable moralité : Victor Lessard qui récidive dans VIOLENCE À L’ORIGINE. Son œuvre lui vaut de prestigieux prix littéraires. Pour en savoir davantage sur cet auteur déjà qualifié de maître du thriller québécois, consultez le site internet michaudmartin.com

Je vous invite également à lire mon commentaire sur LA CHORALE DU DIABLE, de Martin Michaud, publié sur ce site en août 2015.

BONNE LECTURE
Claude Lambert
Le dimanche 12 août 2018