EN SACRIFICE À MOLOCH, livre d’ASA LARSSON

VERSION AUDIO

*La salle de classe pue la crasse, la laine
humide et la peau de renne sure. Mais elle
ne sent pas l’étable et ici, elle a le droit
d’ouvrir la fenêtre.*
Extrait : EN SACRIFICE À MOLOCH, Asa
Larsson, à l’origine : Albin Michel éditeur, 2017,
448 pages, version audio : Audiolib éditeur, 2018,
durée d’écoute : 10 heures 58 minutes.
Narratrice : Odile Cohen, prix meilleur polar suédois)

Au terme d’une traque impitoyable dans les forêts de Lainio, en Laponie suédoise, un ours féroce est abattu. Dans sa panse : les restes d’un homme…cette macabre découverte est suivie quelques mois plus tard par l’assassinat d’une femme à coups de fourche. Chargée de l’enquête, la procureure Rebecka  Martinsson ne tarde pas à recouper ces faits a priori sans rapport : les deux victimes avaient un lien de parenté ; ils étaient père et fille.

Mais ils ne sont ni les premiers ni les derniers à disparaître, comme si une étrange malédiction frappait leur famille… Une odyssée dans les paysages crépusculaires et inquiétants du Grand Nord suédois.

(NOTE : Kiruna existe vraiment. C’est une ville de moins de vingt mille habitants où se déroule l’action de la plupart des romans d’Asa Larsson)

UN THRILLER BORÉAL

 

*N’importe qui peut avoir pris cette fourche
dans cette grange. Il serait normal  d’y
trouver les empreintes de Jinny Egroth.
Elle peut parfaitement l’avoir utilisée…*
(Extrait)

C’est un polar intéressant et même accrochant selon l’état d’esprit du lecteur. En effet, avant d’entreprendre la lecture de ce livre, il faut connaître un peu la nature de la littérature scandinave tout au moins dans sa façon de développer les polars. Au moins trois éléments nous donnent un excellent point de départ : la notoriété de l’auteure Asa Larsson, le fait que ce livre a décroché le prix du meilleur polar suédois en 2012 ainsi que la narration chaude et dynamique d’Odile Cohen qui nous fait oublier un peu le petit côté ennuyeux du style littéraire suédois.

En effet, l’histoire est développée dans le décor boréal de la Laponie suédoise…le froid, la neige et le vent sont omniprésents. L’approche psychologique de l’histoire et de ses personnages prend le pas sur l’action et les rebondissements. Ne vous attendez à rien de particulièrement enlevant. Toutefois, le développement, bien qu’un peu paresseux est fort et très intriguant. J’ai beaucoup apprécié le personnage de la procureure Rebecka Martinson qui en est à sa cinquième enquête dans l’œuvre de Larsson.

C’est un personnage particulièrement bien travaillé, abouti, attachant et très humain et je pourrais parler aussi longtemps de son intuition et de son sens aigu de la déduction. Ici, elle perd l’enquête à cause d’un imbécile mais elle continue tout de même, bravant les interdits. C’est un aspect très intéressant de l’histoire.

Même si son décor est blanc, EN SACRIFICE À MOLOCH est un polar très noir, obscur. Le roman démarre sur des chapeaux de roues avec la découverte, dans l’estomac d’un ours abattu, de restes humains…un homme. Cette découverte macabre sera suivie un peu plus tard de l’assassinat d’une femme. Recoupant les faits la procureure Martinson découvrira rapidement que l’homme et la femme étaient père et fille.

D’autres disparitions surviendront un peu à la façon des malédictions qui sillonnent les légendes scandinaves comme celle de Moloch*divinité capable de donner richesses, belles moissons et victoires au combat… Des nouveau-nés étaient donnés en sacrifice. On fabriquait des statues creuses en cuivre. Avec une large poitrine. On allumait un feu à l’intérieur des statues qu’on chauffait à blanc puis on déposait les enfants vivants entre les bras de Moloch*.  (Extrait)

Le lecteur et la lectrice doivent se concentrer quelque peu car l’auteure nous fait faire de nombreux voyages dans le temps. Je l’avoue, je me suis parfois un peu perdu. Ça donne un petit côté assommant au récit si je tiens compte de la lenteur du rythme. C’est l’intrigue qui maintient l’intérêt.

Quoique l’histoire soit parfois difficile à suivre, la beauté de l’écriture m’a séduit ainsi que l’originalité de l’ensemble. Par exemple, Asa Larsson fait parler la nature et les animaux avec les légendes et l’histoire qui sous-tendent le récit, ça donne à l’ensemble un petit goût surnaturel pas désagréable.

Aussi beaucoup de passages font place à de petites morales pas toutes très recherchées mais intéressantes qui rendent évident le fait que l’auteur a pour habitude de prendre son temps. *Qui aime la perfection ? L’amour ne va pas sans le dévouement et le dévouement ne peut s’attacher qu’aux imperfections de l’être aimé, à ses blessures, à sa folie.

*L’amour veut combler les manques et la perfection n’a pas besoin d’être comblée. Une personne parfaite, on ne l’aime pas, on la vénère.* (Extrait)

Donc pour résumer, EN SACRIFICE À MOLOCH est un roman fort. Pas toujours facile à suivre, empreint de longueur et d’un peu d’errance quoique calculée. Mais le mystère savamment entretenu et la force des personnages ont capté mon attention et maintenu constant mon intérêt. C’est très noir comme roman. Sinistre à la limite.

Mais il y a du mystère, de l’intrigue et la finale vaut bien l’attente. J’ai assez bien apprécié. Il faut se rappeler ici que le style de l’auteur est conforme à la tradition littéraire scandinave. Je n’ai pas tout à fait compris pourquoi se livre s’est mérité un prix national mais bon…je fais peut-être trop nord-américain.

Asa Larsson a grandi à Kiruna, 145 km au-dessus du cercle polaire Arctique, où se déroulent ses romans. Avocate comme son héroïne, elle se consacre désormais à l’écriture. Les cinq tomes de la série autour de Rebecka Martinsson sont en cours de traduction dans 30 pays.

Travaillant sur scène, à l’écran et dans le doublage, Odile Cohen est notamment la voix française régulière de Renée Zellweger et Uma Thurman, ainsi qu’une des voix françaises d’Andie MacDowell (l’autre étant Rafaèle Moutier), Carla Gugino Rebecca Mader, Jennifer Connelly et Anna Torv. Odile Cohen a un impressionnant parcours en théâtre, télévision, cinéma comme actrice et au doublage en livres audio et même un jeu vidéo à son actif.

Bonne écoute
Claude Lambert
le dimanche 16 janvier 2022

TELESKI QUI CROYAIT PRENDRE, Florian Dennisson

*La mine déconfite et le teint blafard, Anna
accueillit quelques minutes plus tard les
gendarmes et s’autorisa enfin à pleurer à
chaudes larmes alors qu’on l’interrogeait
sur les circonstances exactes de la
découverte du corps.
(Extrait : TELESKI QUI CROYAIT PRENDRE,
Florian Dennisson, Chambre noire éditeur, 2016
papier : 162 pages, format numérique : 4592 KB)

Privé de son quotidien de prédilection, Gabriel Lecouvreur, dit le Poulpe, se retrouve à éplucher les faits divers d’un journal de province. Il s’entiche d’une affaire étrange qui va le mener dans la noirceur des secrets d’une des familles les plus puissantes de Courchevel. Un magnat du monde de la nuit laissé pour mort au beau milieu de son chalet de luxe et de vieilles connaissances de Gabriel accusées à tort, c’est le Poulpe au pays de l’or blanc.

 

 

Intrigue sur fond blanc
*Le métal froid de son Beretta se rappela à lui et le
rassura. Il appuya sur l’interphone et sans même
attendre une quelconque réponse, la porte d’entrée
s’entrouvrit lentement sur un couloir sans lumière.
(Extrait)

En navigant sur Youboox, j’ai fait récemment une découverte originale à plusieurs égards. TELESKI QUI CROYAIT PRENDRE met en scène un personnage assez singulier. Il s’agit de Gabriel Lecouvreur, appelé LE POULPE, quelque fois aussi appelé LE CÉPHALOPODE. On dit de lui qu’il a de longs bras tentaculaires. Pourquoi ? Eh bien j’ai découvert que LE POULPE est issu d’un phénomène littéraire relativement rare. Le personnage a été créé par Jean-Bernard Pouy, un auteur qui a dirigé pendant plusieurs années la collection éponyme par Jean-Bernard Pouy aux éditions Baleine.

Par la suite, il a été donné à plusieurs auteurs, émergents ou confirmés, la chance de publier, selon un code d’éthique précis et à certaines conditions, une histoire, un roman avec comme personnage central LE POULPE. Voilà pourquoi, je suppose, on dit du POULPE qu’il est tentaculaire. Parce qu’on le retrouve dans plusieurs histoires crées par des auteurs différents.

L’expérience a tenté un Haut-Savoyards, Florian Dennisson qui a bâti son tout premier roman avec LE POULPE comme héro. Le polar n’a pas été intégré à la collection pour des raisons techniques, donc rien à voir avec la qualité du roman. Ça donne au récit un caractère piraté, ce qui ne m’a pas ému plus qu’il faut.  Dans un petit journal de province, Gabriel lit un article évoquant une affaire étrange.

Un magnat du jeu, issu de la riche famille des Courchevel est assassiné dans son chalet de luxe. Il se trouve que les coupables potentiels sont au nombre des relations de Gabriel. Cette affaire intrigue le POULPE au plus haut point, Il décide de mener lui-même l’enquête avec ses propres méthodes qui ne versent pas toujours dans la dentelle : * Hercule Poirot se serait assis dans un fauteuil au beau milieu d’un living-room de cottage anglais, pensa-t-il et Sherlock Holmes n’aurait analysé strictement que les faits tangibles. Qu’allait faire LE POULPE ? Partir à la pêche à l’aide de ses tentacules en laissant faire le destin ? Non. Il fallait qu’il ne lâche rien et qu’il continue dans sa lancée. * (Extrait)

À travers l’action, un certain sens de l’humour, une amourette et quelques aventures sexuelles, LE POULPE entraîne le lecteur dans les secrets obscurs d’une famille dont la conscience est loin d’avoir la blancheur de la neige.

C’est une histoire bien bâtie. Son personnage principal est d’une trempe vigoureuse, opiniâtre et assez original. Autre aspect original du récit est le lien que l’auteur a créé entre LE POULPE et la loi de Murphy développée par Edward A Murphy Jr qui réunit des édits philosophiques dont l’adage principal s’énonce ainsi :

Tout ce qui est susceptible de mal tourner tournera mal : *Voilà qui correspondait bien à la philosophie de Gabriel. Beaucoup le taxaient de pessimiste…alors que lui se voyait plutôt comme un fataliste voire tout simplement quelqu’un de réaliste. Il se devait d’être paré à toute éventualité et dans le champ des possibles, il lui fallait toujours considérer les dénouements même négatifs de chaque évènement. * (Extrait) Le livre dévoile beaucoup d’éléments intéressants sur la loi de Murphy.

Évidemment ça en dit long sur le personnage mais ça ne dit pas tout. Il aurait été intéressant d’en savoir un peu plus sur ses origines, ses motivations, son statut. L’auteur aurait gagné à enrichir l’introduction de son héros. Si je peux me permettre une autre petite faiblesse, le langage du récit est très argotique. J’aurais préféré évidemment un français un peu plus universel.

Qu’à cela ne tienne. L’enquête se suit bien. Elle est intéressante, intrigante. Le rythme est soutenu. LE POULPE est un original et son sens de l’humour est un élément qui marque tout spécialement le roman. Un humour qui confine parfois à la dérision. Lire TELESKI QUI CROYAIT PRENDRE est une excellente façon de s’introduire au personnage issu de *l’ingéniosité littéraire* LE POULPE*. Je pense que ce premier roman lance très bien la carrière littéraire de cet auteur émergent qu’il faudra surveiller : Florian Dennisson.

Né à Annecy en Haute-Savoie, Florian Dennisson quitte les bancs de la fac pour se consacrer à sa première passion : la musique. Il écumera les salles de concert du monde entier avec pour compagnon fidèle : l’écriture. Les paroles couchées sur des carnets font peu à peu place aux histoires avec l’envie de faire frissonner, de faire vibrer et d’interroger, en silence cette fois.
Fervent adorateur du personnage du Poulpe, c’est avec “Téléski qui croyait prendre” qu’il franchit le pas et vient à bout de son premier roman.

Encouragé par le très bon accueil de ce premier polar, Florian continue dans la même veine et signe “Liberté conditionnelle”, premier volet d’une série qu’il espère longue et pérenne. Au moment d’écrire ces lignes, Il vit à Lyon, là où se déroulent les intrigues de la plupart de ses romans.

Bonne lecture
Claude Lambert
le samedi 18 décembre 2021

LA COUPURE, le livre de FIONA BARTON

*Il paraît que ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Mais c’est faux. Ça brise les os en mille morceaux qu’on recollent maladroitement avec des bandages souillés et
du sparadrap jaunissant. Il reste des fissures tout le long des failles. On en sort fragile et épuisé à force de résister. *
(Extrait : LA COUPURE, Fiona Barton, publié en 2018, version papier, Fleuves édition, 480 pages. Version audio : Lizzie éditeur, diff. : Audible, durée d’écoute :  11 heures 2 minutes Narration : Anne Tilloy, Anne Kreis, Anne O’Dollan, Daniel Kennigsberg et Clémentine Yelnick.)

Quand quelques lignes en bas de la colonne des brèves révèlent la découverte d’un squelette de bébé sur un chantier de la banlieue de Londres, la plupart des lecteurs n’y prêtent guère attention. Mais pour trois femmes, cette nouvelle devient impossible à ignorer. Angela revit à travers elle le pire moment de son existence : quarante ans auparavant, on lui a dérobé sa fille à la maternité. Depuis, elle cherche des réponses. Pour Emma, jeune éditrice en free-lance, c’est le début de la descente aux enfers, car ce fait divers risque fort de mettre son secret le plus noir à jour et de détruire sa vie à jamais. Quant à Kate, journaliste de renom et avide d’une bonne story, elle flaire là le premier indice d’une affaire qui pourrait bien lui coûter quelques nuits blanches. Car toutes les histoires ne sont pas bonnes à être publiées… Encore moins quand elles font resurgir des vérités que personne ne souhaite connaître.

Les trois visages de la peur
*<J’étais en train de déplacer un gros bac en béton…et
il était là…il était enterré profondément. Je me suis
penché pour toucher la terre…> Il se mit à sangloter,
le visage rougi caché par ses mains gercées…*
(Extrait)

Qui est le bébé du chantier?

LA COUPURE est un roman noir à constance dramatique qui entretient une intrigue forte du début à la fin. Tout commence avec une petite coupure de presse qui annonce la découverte du squelette d’un bébé dans un chantier de construction de la région de Londres. Si cette *coupure* ne suscite pas grand intérêt du lectorat anglais, elle attire l’attention d’une jeune journaliste, Kate, qui décide d’enquêter.

Cette enquête, qui devient attractive pour les policiers, va chambouler le destin de deux femmes : Angela, à qui, 40 ans plus tôt, on a volé le bébé dans la maternité même de l’hôpital où elle a accouché, une petite fille appelée Alice.  Et puis, il y a Emma qui porte en elle un lourd secret qui la lie avec la découverte du *bébé du chantier* .

LA COUPURE raconte l’histoire de ces deux femmes, d’abord en parallèle, puis en convergence et enfin, deux vies s’entrecroisent dans une finale d’une forte intensité dramatique où la vérité éclate et où sortent de l’ombre les acteurs qui croyaient ne jamais avoir à subir et assumer les conséquences de leurs actes.

C’est un roman très sombre écrit avec un étonnant souci du détail. Il est possible que certains lecteurs certaines lectrices trouvent le récit quelque peu prévisible. J’avais une assez bonne idée de qui était le *bébé du chantier* mais qu’à cela ne tienne, avec la plume de Fiona Barton on est sûr de rien. Résultat, vous avez un récit addictif qui vous tient en haleine jusqu’à la fin.

L’auteure, qui a été elle-même journaliste judiciaire, imbrique intelligemment les enquêtes journalistique et policière. La ténacité et l’empathie de Kate sont remarquables et elle n’en est que plus attachante. Par la gravité de son sujet et la fluidité de son écriture, c’est un roman qui se dévore.

Les personnages développés par Barton sont profonds et les secrets de leur passé, enfouis profondément sont élevés graduellement en surface par l’auteure qui décidément, ne ménage pas ses personnages et renvoie constamment les lecteurs/lectrices à la même question : Qui est le bébé du chantier?

Un mot sur la version audio, que j’ai choisie pour ce livre de Fiona Barton : quoi soucieuse de transmettre avec un maximum de justesse l’intensité dramatique du récit, la multi-narration ne m’a pas vraiment emballé. On se retrouve avec plusieurs voix pour un même personnage dans un système d’alternances vocales. Je me suis retrouvé quelque peu en situation d’inconfort.

Pour moi, c’est *jouable* mais ce n’est pas l’idéal. Ce sont surtout des narratrices, je peux comprendre, la seule voix masculine, celle de Daniel Kenigsberg n’est entendue que pour un chapitre. Je n’ai pas vraiment compris ce choix. Cette faiblesse n’est pas suffisante pour diluer l’intérêt d’une histoire comme la COUPURE car le roman réunit toutes les qualités qu’on recherche habituellement en littérature policière comprenant le fameux fil conducteur qui est ici très solide : Qui est le bébé du chantier? Des éléments qui sont un défi de taille pour les auteurs.

Pour résumer, je ne me suis pas ennuyé avec ce récit parce qu’il n’y a pas de longueurs. L’intrigue est nourrie jusqu’à la fin et l’ensemble ne manque pas de rebondissements, spécialement celui de la fin qui m’a pris par surprise. Les chapitres donnent, en alternance, la parole aux héroïnes, Angela, Jude, Emma et Kate et qui sont toutes, nonobstant les secrets qui rongent certaines d’entre elles, attachantes. L’histoire a aussi un caractère psychologique développé avec finesse.

J’ai eu le petit frisson que je cherche dans ce genre de récit qui est le deuxième roman de Fiona Barton après LA VEUVE. Une auteure à surveiller sans aucun doute. Entre temps, je vous recommande avec plaisir LA COUPURE, une histoire sombre qui se joue sur un petit article de journal. Pour ce qui est des supports, ils sont tous bons mais malgré les faiblesses de la version audio, elle traduit mieux je crois l’instinct maternel de Jude, Angela et Emma et pour moi, c’est un élément important.

Fiona Barton est journaliste et formatrice internationale dans les médias. Elle a notamment écrit pour le Daily Mail, a été rédactrice pour le Daily Telegraph et rédactrice en chef du Mail on Sunday. Née à Cambridge, elle vit aujourd’hui dans le Sud-Ouest de la France. La Coupure est son second roman après La Veuve qui l’a immédiatement propulsée sur le devant de la scène du thriller. Ses œuvres sont traduites dans une trentaine de pays.

Bonne écoute
Bonne lecture
Claude Lambert
le dimanche 14 novembre 2021

LA DISPARUE DE LA CABINE No 10, Ruth Ware

*<T’as bonne mine Blacklock> a fait Ben en se
tournant vers moi. Il m’a jeté un coup d’œil qui
m’a donné envie de lui flanquer un coup de
genou dans les couilles mais cette saleté de
robe était trop étroite. *
(Extrait : LA DISPARUE DE LA CABINE N0 10, Ruth
Ware, édition originale : 12-21, 2018. 407 pages
 Version audio : Lizzie éditeur, 2018, narratrice :
Alice Taurand. Durée d’écoute : 10 heures 42 min.)

Une semaine à bord d’un yacht luxueux, à sillonner les eaux de Grand Nord avec seulement une poignée de passagers. Pour Laura Blacklock, journaliste pour un magazine de voyage, difficile de rêver d’une meilleure occasion de s’éloigner au plus vite de la capitale anglaise. D’ailleurs, le départ tient toutes ses promesses : le ciel est clair, la mer est calme et les invités très sélects de l’Aurora rivalisent de jovialité.  Mais dès le premier soir, le vent tourne. Laura, réveillée en pleine nuit, voit la passagère de la cabine adjacente être passée par-dessus bord. Le problème ? Aucun voyageur, aucun membre de l’équipage ne manque à l’appel. L’Aurora poursuit sa route comme si de rien n’était. Le drame ? Laura est témoin d’un meurtre dont l’auteur se trouve toujours à bord…

MORT PAR-DESSUS BORD
*Prenant mon courage à deux mains, j’ai ouvert brusquement
la porte. Le bruit de l’eau emplissait L’espace confiné. J’ai
cherché l’interrupteur à tâtons… la lumière a inondé la pièce.
Et c’est là que je l’ai vu. En travers du miroir couvert de buée.
En lettres d’une vingtaine de centimètres de haut, on avait
écrit les mots ARRÊTE DE FOUINER. *
(Extrait)


LA DISPARUE DE LA CABINE no 10 raconte l’histoire de Laura Blacklock, journaliste spécialisée dans le tourisme et les voyages. Une jeune femme sensiblement perturbée par son passé, trouble d’anxiété et de panique, un peu portée vers l’alcool et consomme des antidépresseurs. Au début, comble de malchance, elle est cambriolée. La peur l’étreint, elle se rend chez son ami Judah Lewis. Elle entre, il n’est pas là. Elle se prépare à se calmer quand quelqu’un entre. Accès de panique, elle l’agresse et le blesse : C’est Judah.

Après ces évènements, elle saute sur un évènement qui lui changera peut-être les idées : couvrir le voyage inaugural d’un luxueux paquebot : L’aurora Boréalis, un paquebot de croisière grand luxe dans les fjords norvégiens. Sans savoir bien comment, j’avais eu la chance de récupérer l’une des rares invitations de presse pour son voyage inaugural. C’était un bonus énorme…* (Extrait) Laura, appelée affectueusement Lau s’embarque donc mais verra basculer sa vie complètement.

Une nuit, même si Lau est imbibée d’alcool, elle se réveille brusquement, tente te comprendre ce qui l’a réveillé. Serait-ce un hurlement? *C’était la porte de la véranda de la cabine voisine qui s’ouvrait doucement. J’ai retenu mon souffle, tendu l’oreille et il y a eu un <plouf>…pas un petit <plouf> non ! Un énorme plouf. * (Extrait) Si Lo en était resté là, elle aurait fait le voyage le plus agréable qui soit. Mais elle était journaliste quoi…irrésistiblement poussée par la curiosité d’autant que le <plouf> qu’elle a entendu est le genre de <plouf> d’un corps quand il tombe à l’eau…

Convaincue qu’il y a eu meurtre, Lau devient obnubilée par la cabine no 10. Son enquête comment plutôt mal quand on lui apprend le lendemain que personne ne manque à bord. Elle n’en croit rien surtout après la découverte d’un graffiti sur le miroir de sa salle de bain : *ARRÊTE DE FOUINER* . Ainsi commence pour Laura, une descente aux enfers.

J’ai été intéressé mais loin d’être passionné par ce huis-clos qui repose sur une idée qui m’a semblé sous exploitée.  D’abord dans un huis-clos, il n’y a jamais beaucoup d’acteurs. L’auteur peut en profiter à loisir pour développer la psychologie des personnages, travailler leur rôle et créer l’interaction, un peu comme Agatha Christie l’a fait pour LES DIX PETITS NÈGRES. C’est une des faiblesses majeures de LA DISPARUE DE LA CABINE NO 10. Il y a très peu d’interaction et par extension, pas d’action.

J’avais l’impression qu’il ne se passait rien sur ce bateau à part les mondanités qui deviennent vite lassantes. J’aurais cru que les efforts désespérés pour aller au bout de la vérité m’aurait gardé en haleine, mais non, le rythme était trop lent. C’est un thriller assez bien ficelé basé sur la crédibilité questionnable du principal personnage. Il y a une certaine originalité. Mails il y a beaucoup d’irritants.

L’histoire commence par le cambriolage chez Lau. Pas grand-chose avec l’histoire qui est, je dois dire, longue à démarrer. L’intrigue est classique et un peu prévisible. L’auteure accuse un peu d’errance dans son récit la plume est un peu redondante aussi. Les pauses dans l’histoire, pour permettre l’échange de e mails est une bonne idée je crois, qui humanise un peu le tout et insuffle un caractère dramatique qui manque au texte. J’ai trouvé la finale longue et un peu alambiquée.

J’ai été satisfait de la performance narrative d’Alice Taurant pour le registre vocal précis attribué à Laura Bradlock et qui transmet avec habileté au lecteur fout le brassage d’émotions intérieures qui caractérise la jeune journaliste. Pour conclure je dirai que ce n’est pas un roman qui soulève les montagnes mais c’est quand même une bonne lecture. En ce qui me concerne, j’ai trouvé la version audio assez immersive.

Ruth Ware est née en 1977 à Sussex et vit aujourd’hui à Londres. Après des études d’anglais à l’université de Manchester, elle a enseigné cette matière à Paris. Elle a notamment travaillé en tant que libraire et attachée de presse d’un grand éditeur anglais, avant de passer à l’écriture. Après son premier thriller PROMENEZ-VOUS DANS LES BOIS PENDANT … QUE VOUS ÊTES ENCORE EN VIE (Fleuve Editions, 2016 ; Pocket, 2017) – traduit dans plus de quarante langues – elle revient en force avec LA DISPARUE DE LA CABINE No 10.

Bonne lecture
Bonne écoute
Claude Lambert

le dimanche 7 novembre 2021

 

L’OUTSIDER, le livre de STEPHEN KING

*Il y avait un banc en pierre au milieu. Couvert de
sang, partout, même dessous. Le corps était
allongé à coté, dans l’herbe. Le pauvre garçon. Il
avait la tête tournée vers moi, les yeux ouverts.
Mais il n’avait plus de gorge…*
(Extrait : L’OUTSIDER, Stephen King, Albin Michel
éditeur, 2019, édition de papier, 570 pages)

Le corps martyrisé d’un garçon de onze ans est retrouvé dans le parc de Flint City. Témoins et empreintes digitales désignent aussitôt le coupable : Terry Maitland, l’un des habitants les plus respectés de la ville, entraîneur de l’équipe locale de baseball, professeur d’anglais, marié et père de deux fillettes.

Et les résultats des analyses ADN ne laissent aucune place au doute. Pourtant, malgré l’évidence, Terry Maitland affirme qu’il est innocent.

Et si c’était vrai ?

Pas trop de *Ça*
*<Terry>, dit Ralph. Il voyait la sueur de son front
goutter sur le visage du coach et se mêler au
sang qui coulait de sa plaie au crâne. <Vous
allez mourir Terry. Vous m’entendez ? Il ne vous
a pas loupé. Vous allez mourir.>*
(Extrait)

On dirait que le Maître de l’épouvante et du suspense n’a pas livré sa marchandise habituelle. L’Outsider est loin d’être le meilleur livre de King à mon avis. Il relève plus du roman policier que de l’histoire d’épouvante. Je ne partage pas l’avis de certaines critiques qui comparent l’Outsider à *ÇA* l’œuvre la plus aboutie de King dans laquelle on n’entend jamais parler des policiers. C’est le surnaturel qui nous enveloppe dans l’histoire.

Si l’outsider n’est pas le meilleur de King, il n’en demeure pas moins un thriller intéressant qui a capté mon attention. Je mentionne au passage qu’OUTSIDER est un terme anglais utilisé pour désigner <celui qui est en dehors.> Par extension, celui qui est en dehors de la normalité. Le terme peut désigner par exemple celui qui a perdu son humanité. Le titre de l’histoire est ce qui crée le lien entre l’enquête et son petit côté surnaturel inavoué par les policiers évidemment. Voyons voir l’histoire car King frappe fort dès le départ.

Terry Maidland, citoyen modèle, bon père de famille et entraîneur bénévole de l’équipe locale de baseball, est arrêté par la police de façon spectaculaire devant la foule réunie au stade. Terry est formellement accusé d’avoir violé, mutilé et assassiné le petit Frank Peterson, 11 ans. Pour des raisons qui déstabilisent sensiblement les policiers, Terry Maidland sera assassiné quelques minutes avant sa comparution devant le juge au Palais de justice.

En cours d’enquête, l’inspecteur Ralph Anderson s’aperçoit très vite que quelque chose cloche. En effet les empreintes ADN confirment que le tueur aurait été à deux places en même temps séparées par une distance trop importante pour se déplacer. L’ubiquité étant une chose impossible…il y a quelque chose de pas naturel et c’est là qu’intervient Holy Gibney une enquêteuse spéciale qui a l’esprit très ouvert et qui émet l’hypothèse de l’outsider, une entité mystérieuse capable de prendre le contrôle d’un corps et le transformer.

L’objectif et le fil conducteur de l’histoire tiennent sur l’enquête policière et la capacité des enquêteurs à composer avec un phénomène qu’ils ne comprennent pas d’une part et d’autre part la question est de savoir si on pourra réhabiliter la mémoire de Terry Maidland…

L’aspect surnaturel du récit est développé avec beaucoup de retenue. Malgré les passages où je reconnais moins le style de King, je dois admettre que l’enquête policière a quelque chose d’addictif, que l’intrigue est habilement menée. Le fait que les enquêteurs admettent avec une évidente difficulté, l’hypothèse du paranormal, une possibilité dérangeante, un mur sur lequel généralement, les enquêteurs se cassent le nez.

Mais qu’est-ce qu’on doit faire quand toutes les explications plausibles et les hypothèses raisonnables ont été épuisées. C’est une bonne histoire mais ce n’est pas ce à quoi m’a habitué King : je n’ai pas senti l’épouvante, les rebondissements s’enchaînent parfois mais l’auteur garde le cap sur l’enquête même si le dernier quart du récit sombre beaucoup plus dans l’obscur et l’étrange.

On avance dans le paranormal avec des armes à feu…ça fait bizarre et c’est inhabituel chez Stephen King. Malgré tout, je trouve sain que l’auteur essaie quelque chose de différent. Je n’ai pas pu m’accrocher à ses personnages sauf à Holly, audacieuse et perspicace.

On ne peut pas vraiment comparer l’OUTSIDER avec ÇA, sauf peut-être à la fin alors que Holy cherche un troglodyte, mais c’est sans commune mesure avec l’oppressante intensité de *ÇA*. Pour résumer, je m’attendais à un drame d’épouvante mais j’ai eu plutôt droit à un simple roman policier où l’irrationnel prend péniblement la relève du pragmatisme.

J’ai été juste un peu surpris du changement de style. C’est pas un chef d’œuvre mais ça se lit bien et j’ai aimé. Je note autour de 75%.

Stephen King a écrit plus de 50 romans, autant de best-sellers, et plus de 200 nouvelles. Couronné de nombreux prix littéraires, il est devenu un mythe vivant de la littérature américaine (médaille de la National Book Foundation en 2003 pour sa contribution aux lettres américaines, Grand Master Award en 2007 pour l’ensemble de son oeuvre). En février 2018, il a reçu un PEN award d’honneur pour service rendu à la littérature et pour son engagement pour la liberté d’expression. Pour tout savoir sur Stephen King, cliquez ici.

BONNE LECTURE
Claude Lambert
Le dimanche 24 octobre 2021

 

CETTE NUIT-LÀ, le livre de LINWOOD BARCLAY

VERSION AUDIO

*Trois types débattant des mérites d’un groupe de rock des années soixante-dix pouvaient-il réellement envisager de m’emmener quelque part pour me tuer ? L’ambiance dans la voiture n’aurait-elle pas été un peu plus sinistre ? *
(Extrait : CETTE NUIT-LÀ. Linwood Barclay, J’ai lu éditeur pour l’édition originale, traduction française. 474 pages. Version audio : Audiolib studios éditeur, 2016. Narrateur : Éric Aubrahn, durée d’écoute : 11h26)

Imaginez… Vous êtes une ado de quatorze ans. Vous avez fait le mur pour la première fois. Vous rentrez en cachette la nuit. Au matin, la maison est vide. Toute votre famille a disparu sans laisser de traces. Apparitions suspectes, coups de fils anonymes, messages accusateurs : vingt-cinq ans plus tard, le passé ressurgit… CETTE NUIT-LÀ suit le destin de Cynthia dont les proches disparaissent sans laisser aucun indice…


CRUEL MAL-ÊTRE
*Il m’agrippa par les cheveux et abaissa son visage
vers le mien. Son haleine sentait la saucisse et le
ketchup : <Écoute-moi ducon. Tu sais seulement
à qui tu parles ? Ces types qui t’ont emmené ici.
t’as une idée de ce qu’ils sont capables de faire ?
Tu pourrais finir dans un broyeur à bois. Tu pourrais
être balancé d’un bateau au milieu du détroit…*
(Extrait)

Ce récit de forte intensité raconte l’histoire de Cynthia Bigge et de son mari Terry. L’histoire commence vingt-cinq ans après la disparition de la famille de Cynthia. En effet. Il y a déjà un quart de siècle, au retour d’une petite fugue nocturne bien alcoolisée, alors qu’elle avait quatorze ans, Cynthia constate avec horreur la disparition de sa famille. Ses parents, son frère Todd, volatilisés. Elle n’en aura plus jamais de nouvelles avant au moins 25 ans. La détresse de Cynthia est inimaginable.

Après vingt-cinq ans, Cynthia est obsédée par la disparition de sa famille. Sont-ils morts ? Et pourquoi Cynthia est encore là ? Vingt-cinq ans après, non seulement rien ne s’est arrangé mais Cynthia a développé une véritable obsession : *Par moment, je les entends. Je les entends parler, maman, mon frère, Papa, je les entends aussi clairement que s’ils étaient dans la pièce. Avec moi. Ils me parlent…* (Extrait) Décidée à tout essayer pour retrouver son frère et ses parents, Cynthia participe à une émission de télévision appelée DEADLINE qui se spécialise dans l’appel des personnes disparues.

Cette initiative de l’appel télévisé a le don d’entretenir le feu. En effet, Cynthia décèle plusieurs indices qui laissent supposer que sa famille est vivante. Pourquoi ne se montre-t-elle pas. Toute cette histoire ne serait qu’une sordide machination. L’épreuve est très dure pour Cynthia d’autant que personne ne croit à ses indices. Même son mari Terry croit que Cynthia pourrait développer une paranoïa.

Ne pouvant tolérer le scepticisme de son mari, Cynthia décide de s’éloigner quelques temps avec leur fille Grace. À partir de ce moment, c’est Terry qui va prendre la relève, décidé à aller au bout de cette histoire grâce à certains jeux d’alliance dont une avec un truand qui était avec Cynthia il y a vingt-cinq ans, Vince Flemming. Une chose est sûre, quelqu’un sait quelque chose et Linwood Barclay a réussi à jouer avec mes nerfs, curieux de voir un petit prof d’anglais, Terry, aller de découverte en découverte.

Les trois premiers quarts du récit mettent l’accent sur l’obsession et l’opiniâtreté de Cynthia. Le dernier quart enchaînera les revirements et les rebondissements jusqu’à la dernière page. Il suit Terry dans son enquête qui devient de plus en plus agressive. Ce genre de récit est courant en littérature. Barclay ne réinvente pas le genre et est tombé dans certains pièges : les longueurs et cette impression de redondance.

Bien sûr, les trois premiers quarts sont riches en indices, en petites observations intrigantes, en curiosités. L’intrigue est coriace…c’est la qualité de son défaut. Ça tient en haleine, d’autant que dans le dernier quart, Terry prendra conscience de la folie d’une femme qui n’est rien de moins qu’un monstre. Toutefois, la motivation de cette femme est au cœur de milliers d’histoires comme celle-ci.

Je n’ai pas pu vraiment m’attacher aux personnages. Difficile de dire pourquoi mais une étincelle manquait. Certains même me tapaient sur le système comme Vince, ce petit dur qui me donnait l’impression de caricaturer un cowboy sortant d’un saloon avec l’envie de tuer. Toutefois, je crois que le poids des forces excède celui des faiblesses. CETTE NUIT-LÀ est un suspense efficace doublé d’un thriller psychologique.

Le rythme est élevé, l’écriture efficace, le fil conducteur est solide et le tout maintient le lecteur ou l’auditeur dans une espèce de zone grise qui l’oblige à jongler avec des indices dont plusieurs sont très intéressants. J’ajoute à cela que j’ai été enchanté par la performance narrative d’Eric Aubrahn qui a trouvé globalement le ton juste avec une signature vocale très distincte pour chacun des principaux personnages. CETTE NUIT-LÀ ne réinvente pas le genre, mais le thriller est fort bien ficelé et il m’a fait l’effet que j’attendais de lui : il m’a gardé captif.

Un thriller qui tient en haleine…à lire.

Star aux États-Unis et en Angleterre, Linwood Barclay s’est fait un nom dans le club très fermé des grands maîtres du thriller. Belfond a déjà publié treize de ses romans, dont Cette nuit-là (2009), Fenêtre sur crime (2014), La Fille dans le rétroviseur (2016), ou encore la série des aventures de Zack Walker. Tous sont repris chez J’ai lu. Après Fausses promesses (2018 ; J’ai lu, 2019) et Faux Amis (2018), Vraie folie clôt la trilogie consacrée à la petite ville fictive de Promise Falls.

Bonne écoute
Claude Lambert

NÉBULOSITÉ CROISSANTE EN FIN DE JOURNÉE

version audio

Commentaire sur le livre de
JACQUES CÔTÉ

*L’odeur de fibre de verre, d’huile et de pneus brûlés
empestait les environs mais il y avait aussi comme
une odeur de méchoui disaient les badauds. C’était
en fait l’odeur d’un homme qui venait de brûler vif*
(Extrait : NÉBULOSITÉ CROISSANTE EN FIN DE JOURNÉE,
Jacques Côé, or. Alire éditeur, 309 pages. Pour la présente,
version audio :  Audible studio éditeur, 2018. Durée d’écoute :
10 heures 51 minutes, narrateur : Guy Nadon)

 

Juin 1976…Alors qu’une terrible canicule s’abat sur tout le Québec, les jeux Olympiques de Montréal se profilent à l’horizon. Mais à Sainte-Foy, en banlieue de la Vieille Capitale, H se soucie peu de la chaleur et des jeux. À peine sorti de prison, il perd le nouvel emploi qui devait consacrer sa réinsertion sociale. Des gens devront payer pour ce nouvel échec ! Daniel Duval, lui, est enquêteur à la Sûreté du Québec. À son retour d’un marathon, il est confronté à un cas difficile : un psychopathe s’amuse à canarder des automobilistes sur le boulevard Duplessis. En compagnie de son coéquipier, Louis Harel, il tente désespérément de mettre la main au collet du tireur fou afin d’éviter d’autres meurtres gratuits. Or, les deux policiers ne connaissent pas la passion morbide de H pour la démolition automobile… ni sa ferme intention de se payer la peau d’un flic !

MILLE BORNES POUR UNE CIBLE
Duval tiqua en voyant la carcasse de ce qui avait été
un bolide sur lequel des yeux admiratifs s’étaient
posés. La fibre de verre avait fondu. On aurait
dit une sculpture moderne, informe, toute roussie.
De la guimauve caramélisée.
(Extrait)

Excellente saga qui a retenu mon attention du début à la fin. Elle suit l’évolution de deux personnages que tout oppose : d’une part, Donald Hurtubise, appelé aussi selon les circonstances Donald Hurt mais plus souvent surnommé H parce que c’est un consommateur accro. H, ancien détenu, perd la raison après avoir échoué sa réinsertion sociale en perdant son emploi et plusieurs personnes paieront très cher cet échec. D’autre part, Daniel Duval, lieutenant à la police criminelle, marathonien, veuf, père d’une fille de 15 ans, que Jacques Côté introduit dans son oeuvre pour une première grande enquête et dont le personnage deviendra récurrent.

L’auteur oppose l’opiniâtreté et la ténacité de Duval à la remarquable intelligence dont Hurtubise fait preuve dans sa folie, une démence de vengeance qu’il exerce en tirant sur des voitures, provoquant des accidents mortels se moquant des policiers en laissant des indices : des cartes de mille bornes. Y a-t-il façon plus efficace de se venger pour un amateur de courses de démolition.

Jacques Côté développe son histoire à la vitesse grand V. Pas de longueurs, pas d’errance, le rythme est élevé et maintient le récit dans un élan constant. C’est conséquent parce que la vitesse d’exécution est minutieusement calculée et qu’il est beaucoup question de voitures et de rapidité dans cette histoire. C’est évidemment une histoire qui va plaire aux *gars de chars* mais pas seulement. Elle pourrait rendre addicts les amateurs d’enquêtes complexes avec, comme personnage central un déséquilibré qui se joue des policiers et leur échappe toujours au dernier moment, ce qui met en perspective la frustration que les limiers peuvent connaître dans leur travail.

C’est à force de persévérer et de creuser que Duval réussira un coup de filet sans en être un vraiment et encore, ça pourrait faire mal. Très mal. Personne ne sera surpris d’apprendre que l’auteur est un amateur de bolides américains. Ça transpire dans le récit. Personnellement, je ne suis pas un *gars de chars* mais une enquête étoffée comme celle qu’a imaginé Jacques Côté avec son exceptionnel sens de l’intrigue et une finale dramatique qui frappe fort, ça, ça me plait.

En plus de procurer frissons et émotions, NÉBULOSITÉ CROISSANTE EN FIN DE JOURNÉE développe son intrigue dans l’atmosphère bien spéciale des seventies, livrée dans un langage québécois qui détonne avec son jargon familier incluant des jurons passablement *cordiaux*, le tout narré par un expert.

*T’as pas d’autre chose à faire que de tirer sulmonde ? Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi ? Parce que vous m’écœurez…-Quand on va t’attraper mon ptit criss, tu vas passer au tordeur…j’vas t’faire jouer avec les poignées de ton cercueil comme ton ptit frère…* (Extrait)

 En effet, j’ai beaucoup apprécié la signature vocale de Guy Nadon qui a su mettre en valeur le texte et rendre compte efficacement de l’esprit de l’auteur. C’est un polar original, percutant à la plume riche et spontanée. D’entrée de jeu, on sait qui est le tueur. La question est : Comment on va l’attraper. Voilà qui va occuper les lecteurs et lectrice et les traiter aux petits oignons pendant une bonne dizaine d’heures.

Si vous avez apprécié le style de Jacques Côté, vous aimerez je crois LE ROUGE IDÉAL. Un tueur en série, assez différent de H se lance dans une terrible spirale de violence. Une enquête pleine de rebondissements s’annonce pour Daniel Duval. L’auteur y  associe la philosophie et les sciences policières dans une enquête complexe qu’il fait progresser avec finesse et de bons éléments de surprise. Le meurtrier s’inspire même de grands auteurs…Baudelaire en particulier… Pour en savoir plus, lisez mon commentaire sur LE ROUGE IDÉAL.

Jacques Côté enseigne la littérature au cégep de Sainte-Foy. En 2000 paraissait Nébulosité croissante en fin de journée, un premier roman policier mettant en scène Daniel Duval, un enquêteur de la Sûreté du Québec travaillant dans la région de la Capitale-nationale. Le deuxième titre de la série, Le Rouge idéal, a paru en 2002 et remportait l’année suivante le prix Arthur-Ellis.

Jacques Côté a aussi obtenu en 2003 le Grand Prix La Presse de la biographie avec Wilfrid Derome, expert en homicides, paru chez Boréal, le prix Saint-Pacôme du roman policier 2006 pour La Rive noire, le prix Arthur-Ellis 2009 et le prix de la Ville de Québec – SILQ pour Le Chemin des brumes, quatrième enquête de Daniel Duval, et à nouveau le prix Arthur-Ellis 2011 pour Dans le quartier des agités, le premier des « Cahiers noirs de l’aliéniste ».

En plus d’être un comédien émérite, le québécois Guy Nadon excelle comme doubleur et narrateur. Il prête sa voix à Morgan Freeman, Dustin Hoffman, et Danny Glover et plusieurs autres incluant Robbie Coltrane qui joue le rôle de Rubeus Hagrid dans la célèbre série cinématographique HARRY POTTER,  pour la version québécoise de leurs films. Il a narré trois livres de Jacques CÔTÉ dans la série LES ENQUÊTES DE DANIEL DUVAL : LA RIVE NOIRE, LE ROUGE IDÉAL et bien sûr NÉBULOSITÉ CROISSANTE EN FIN DE JOURNÉE.

Pour connaître le parcours de Guy Nadon cliquez ici.

BONNE ÉCOUTE 
CLAUDE LAMBERT
le vendredi 1er octobre 2021

L’ODYSSÉE DU TEMPS, livre 1 ARTHUR C. CLARKE

L’OEIL DU TEMPS

*Josh fut le premier à entendre le crépitement. Il
se tourna vers l’est pour voir les nuages de
poussière soulevée dans les airs. Ça recommence.
J’ai déjà entendu ça. Rudy, accaparé par le
déferlement de violence en cours marmonna : Qu’
est-ce qu’il y a encore ? *
(Extrait : L’ODYSSÉE DU TEMPS, tome 1 L’ŒIL DU TEMPS,
Arthur C. Clarke, Stephen Baxter, édition originale, 2003,
édition de consultation : Bragelonne, 2010, 381 pages. Version
audio : Hardigan 2017, durée d’écoute : 11 heures 3 minutes,
narration : Arnauld Le Ridant.)

En un instant, une force inconnue a morcelé la Terre en une mosaïque d’époques, de la préhistoire à l’an 2037. Un gigantesque puzzle qui résume l’évolution de l’espèce humaine. Depuis, des sphères argentées planent sur toute la planète, invulnérables et silencieuses. Ces objets mystérieux, issus d’une technologie prodigieuse, sont-ils à l’origine de ces bouleversements ? La réponse se trouve peut-être dans l’antique cité de Babylone, dont proviennent des signaux radios… Une poignée de cosmonautes et de casques bleus sont jetés dans cette situation incroyable, les uns dans l’armée d’Alexandre le Grand, les autres aux côtés des hordes de Gengis Khan ! Tous convergent vers Babylone, déterminés à connaître son secret… et accaparer le pouvoir qu’elle recèle. Mais une puissance mystérieuse observe les deux armées, attendant l’issue de la bataille…

MORCELLEMENT TEMPOREL
*La lente rotation du vaisseau offrait maintenant à Kolia
une vue de l’immense disque de la terre. Ils survolaient
l’Inde en train de s’enfoncer dans le crépuscule. Au nord
du sous-continent, l’ombre des chaînes de montagnes
s’allongeait mais il paraissait y avoir des changements
à la surface de la terre. Des tavelures, comme le jeu des
reflets du soleil sur le front d’un lac aux eaux agitées.
(Extrait)

Au départ, tout m’a attiré dans ce livre : la page couverture, le synopsis, la réputation des auteurs et le titre qui évoque un de mes thèmes favoris dans l’univers de la science-fiction : LE TEMPS et bien sûr, ce qui découle du thème : voyage dans le temps, paradoxes temporels, compression de l’espace et du temps. Lire des histoires qui manipulent le temps est une passion pour moi car la plupart du temps, ces histoires posent des problèmes qui constituent pour le lecteur un véritable défi.

Voyons ce qui se passe dans L’OEIL DU TEMPS : Nous sommes en 2037, l’hélicoptère Little Bird des Nations unies s’écrase au Pakistan avec son équipage formé des trois officiers, l’Américain Casey Othic, la Britannique Bisesa Dutt, et l’Afghan Abdikadir Omar. Un évènement extraordinaire va alors basculer la vie de nos héros. Les naufragés, qui sont tous sains et saufs, sont alors capturés par des soldats de l’empire britannique de l’an 1885 et ramenés dans la forteresse de Jamrud, sur la frontière du Nord-Ouest où ils feront la connaissance du célèbre écrivain britannique Rudyard Kipling. Toutefois, en 1885, Kipling est jeune et encore inconnu. Que s’est-il passé…un saut de 2037 è 1885.

Nos héros ont été victimes d’une déchirure du temps, une discontinuité temporelle qui a départagé le monde en portions spatio-temporelles et va le reconstruire,  forçant Casey, Bisesa et Abdikadir à forger des alliances improbables avec des gens d’époques différentes. C’est ainsi que Rudyard Kipling s’est retrouvé dans le décor et qu’on assiste au déplacement de deux méga-armées : celle de Gengis Khan (1155-1227) fondateur de l’Empire Mongol et l’armée d’Alexandre Le Grand (356 avant J.C.-323 avant J.C.) considéré comme un des plus grands généraux de l’histoire et qui a présidé pendant 20 ans aux destinées de la Macédoine.

La discontinuité spatio-temporelle réunit deux personnages historiques de premier plan dont les armées convergent vers Babylone, source d’un signal et même d’un mystérieux pouvoir. Ces évènements sont observés de très près par des sphères étranges que l’auteur appelle *des oeils* et qui s’alignent tout le long du parcours de nos héros dans cette terre refaçonnée par un caprice du temps. Mais en fait, s’agit-il d’un caprice ou d’une machination?

C’est un roman plein de trouvailles, riche en histoire et en science bien sûr, je pense à la célèbre théorie de la relativité du non moins célèbre Albert Einstein et de la théorie des cordes qui expliquerait la réorganisation de l’espace conjuguée avec celle du temps. J’avais peur que les auteurs se perdent dans des envolées scientifiques interminables. Mais non. Je dirais que le roman est parfaitement en équilibre. Il est magnifiquement documenté sur les plans de l’histoire, de la science et de la géographie. L’histoire a été bien imaginée et bien travaillée. On sent que les auteurs ont vraiment travaillé fort à chercher une vraisemblance quant aux effets d’un morcellement du temps et de l’espace.

La richesse des dialogues est aussi digne de mention. Nos héros philosophent sur le devenir de l’humanité, les mécanismes du temps et bien sûr sur les paradoxes temporels : *Ces deux-là sont un seul et même homme, le moinillon et le vieux lama réunis par les failles temporelles et le garçon sait que quand il sera vieux, il se verra un jour tout jeune arrivé à la steppe…* (Extrait)

Dans ce livre, la matière à se creuser la tête ne manque pas et c’est un vrai régal. Par exemple, dans L’ŒIL DU TEMPS, si Kipling meurt jeune et inconnu, est-ce que ses écrits célèbres disparaîtront si on tient compte du fait qu’ils n’ont jamais été écrit. Il y a beaucoup à dire sur un livre comme celui-là mais je dois me limiter et je terminerai avec les personnages. Je les ai trouvés bien travaillés, soignés et d’une belle profondeur et ils sont attachants. On est bien quand ils sont là.

Bref, très bon livre. L’histoire est assortie d’une intrigue solide comprenant des sous-intrigues qui seront finalement résolues au fil de la saga comme les mystérieuses sphères. Le domaine mystérieux du temps y est abordé d’une façon crédible et originale. Excellent divertissement.

Sir Arthur C. Clarke (1917-2008) est l’un des plus grands écrivains de science-fiction de l’histoire avec H.G. Wells et Isaac Asimov. Il a livré d’innombrables classiques et des chefs-d’œuvre tel que le célèbre 2001 : l’odyssée de l’espace. À ce propos, Le 10 septembre 2007, alors qu’il ne peut plus se déplacer autrement qu’en fauteuil roulant à cause des séquelles de la poliomyélite, il envoie depuis le Sri Lanka un message de félicitations pour le survol par la sonde Cassini du satellite de Saturne JAPET. Cet évènement représente pour lui une référence à son roman 2001 : l’Odyssée de l’espace.

Son œuvre visionnaire et humaniste a influencé d’autres grands auteurs comme Stephen Baxter. Né en 1957, ce dernier est l’un des chefs de file de la SF contemporaine, avec plus de trente romans à succès, dont Voyage et Les Vaisseaux du temps.

Auteur très prolifique si on ajoute à ses trente romans plus de 150 nouvelles, Baxter écrit de la science-fiction critique, pointilleuse, basée sur des découvertes technologiques et scientifiques solidement attestées. La conquête spatiale et les défis technologiques, politiques et humains qu’elle pose font parties de ses thèmes de prédilection (Titan, Voyage, Poussière de Lune). Il situe ses œuvres dans un futur proche, ou même revisite le passé pour recomposer l’histoire de la conquête spatiale, ce qui ne l’empêche pas du tout de cultiver un sens aigu de l’intrigue.

LA SUITE

Bonne écoute
Claude Lambert
le dimanche 19 septembre 2021

 

FILM NOIR À ODESSA, livre de WILLIAM RYAN

*Pour finir, il posa son majeur au-dessus de son crâne.
Le dernier coup de marteau…l’ordre n’est peut-être
pas celui-ci, mais peu importe…lui a fait un trou de
cinq centimètres dans la tête. Il lui a fendu le crâne
entièrement…ton frère est bien mort.*
(Extrait : FILM NOIR À ODESSA, William Ryan., 2012,
Flammarion Québec pour l’édition canadienne. Édition
de papier, 335 pages)

URSS, 1937 – L’inspecteur Korolev, des affaires criminelles, est tiré du lit en pleine nuit, à l’heure où un citoyen peut craindre de partir pour ne plus jamais revenir. C’est à Odessa, en mission confidentielle, qu’on l’envoie pour enquêter sur le présumé suicide d’une jeune femme un peu trop liée à un haut dirigeant du Parti. Korolev débarque dans une Ukraine ravagée par les politiques de Staline, décor parfait pour La Prairie ensanglantée, le film scénarisé par son ami Babel. Malgré lui, il se retrouve mêlé aux embrouilles du « roi des Voleurs » de Moscou. Il lui faudra son sang-froid, et l’aide d’une jeune inspectrice pour démasquer les vrais ennemis de la Révolution sans y laisser sa peau.

Au cœur de la purge
-…Vous êtes en état d’arrestation. Lomatkine
réussit à devenir encore plus blême. –Pourquoi ?
Pour avoir fait sortir Andreychuk de sa cellule…
Et avoir comploté avec je ne sais qui ensuite pour
lui coller une balle dans la nuque.
(Extrait)

C’est un roman très sombre mais fort. Nous sommes en 1937. L’histoire se déroule à Odessa en Ukraine, un pays affamé par Staline, à la tête d’un pouvoir pervers, vicieux et meurtrier. Un inspecteur de la milice moscovite, Korolev, est envoyé en Ukraine dans une mission ultraconfidentielle pour enquêter sur le suicide d’une jeune femme apparemment liée à un haut dirigeant du parti. Pour Korolev, qui a un haut degré de moralité, la situation est délicate et dangereuse. Le moindre faux pas pouvait l’envoyer en Sibérie ou pire.

Dans ces heures sombres de l’Union Soviétique, la vie humaine ne valait pas cher. Seule la raison d’état était valorisée : *Demeurez discret, camarade, dit Korolev…ce qui se passe ici va bien au-delà de nos petites personnes* (Extrait) Korolev sera aidée par une jeune femme de la milice d’Odessa, Slivka. Involontairement mêlé aux activités d’un bandit, Korolev met les deux pieds dans les coulisses d’une contre-révolution.

Pressé de toute part par les autorités du parti, qui ne communiquent pas toujours entre elles, tiraillé entre la traîtrise et les magouilles politiques, Korolev marche sur une corde raide et son souci majeur est de s’en sortir vivant.

Ce qui m’a le plus ébranlé dans ce roman, c’est le non-dit, l’atmosphère étouffante tout à fait conforme à l’oppression soviétique. La peur était partout. Aucun soviétique n’était à l’abri d’accusations gratuites, même des personnages haut placés tombaient en disgrâce pour des raisons souvent simplistes :

*Korolev s’aperçut que, dorénavant, une conversation entre citoyens soviétiques se construisait avec des non-dits, des sous-entendus et des euphémismes* (Extrait) l’hypocrisie régnait partout et les dénonciations étaient souvent récompensées d’un simple bout de pain.

Dans le verbal, ce qui a retenu mon attention, c’est l’intrigue qui est bien ficelée. L’efficacité de la narration m’a accroché dès le départ. Le roman est facile à lire avec des chapitres courts et un fil conducteur stable. Il faut simplement faire attention à la grande quantité de personnages qui vont et viennent dans le récit, portant des noms russes qui souvent se ressemblent. Par moment, ça vient un peu mêlant. L’intensité dramatique et la profondeur de l’intrigue vont crescendo.

J’ai été aussi fasciné par l’écriture de Ryan. Elle est directe, parfois choquante, teintée d’un humour plus ou moins noir et pour plusieurs passages, elle ne manque pas d’élégance : *Il entendit dans son dos l’arme de Slivka qui débitait en rugissant une condamnation à mort de huit-cents mots par minute, et en se tournant, il vit le revolver de Mishka tressauter dans son poing comme la jambe d’une danseuse de cancan.* (extrait)

Autre exemple, cette petite perle qui précise à quel point le régime stalinien était exécré : *…il avait envoyé leurs âmes au Seigneur, et peut-être que le Seigneur les accueillerait avec bienveillance car ils avaient résisté au pouvoir soviétique qui avait détruit son Église…* (Extrait)

L’écriture est puissante et fortement imprégnée de la malfaisance stalinienne : terreur, faim, incertitude, complot, trahison qui s’’incrustent dans la motivation des personnages. Le roman a quelque chose d’étouffant. C’est voulu et travaillé. Le lecteur est intrigué et envahi par le doute. Il veut savoir…il tourne les pages…

J’ai beaucoup aimé ce roman. L’auteur restitue brillamment l’atmosphère suffocante du régime soviétique. L’intrigue est menée de main de maître dans un cadre précis, les personnages sont intéressants. Slivka, la jeune policière est attachante. Korolev aussi, très instinctif et toujours au bord de manquer de cigarettes. La finale m’a impressionné, le coupable étant celui que je croyais le plus improbable.

Je vous laisse découvrir ce que le régime soviétique réserve à Korolev et par la bande à Slivka. Allez-y sans crainte…ça vaut la peine.

William Ryan, né en Irlande, a fait ses études à Dublin, avant d’entrer au barreau de Londres où il a ensuite travaillé comme avocat à la City. Il a écrit pour la télévision et le cinéma, avant de se consacrer à la littérature. Après Le Royaume des voleurs, sélectionné par l’Association britannique des auteurs de romans policiers pour le prix John Creasey (New Blood) Dagger 2010, il signe Film noir à Odessa, la deuxième enquête menée par l’inspecteur Korolev.

 

Bonne lecture
Claude Lambert
le dimanche 27 juin 2021

GHOST STORY, best-seller de Peter Straub

*J’étais atterré et je regardai soudain son beau visage avec un effroi incrédule. L’XXX n’était pas seulement un groupe de dingues californiens se déguisant avec des robes de
mage, ils étaient à proprement parler effrayants. On les savait d’une cruauté confinant à la sauvagerie.*
(Extrait: GHOST STORY, Peter Straub, 1979, présente version: Bragelonne 2013, édition numérique, 640 pages)

Dans une sinistre petite ville appelée Milburn, dans l’état de New-York, quatre vieux amis passent leurs soirées à se raconter de terrifiantes histoires de fantômes. Avant, ils étaient cinq, mais le cinquième, Edward Wanderley est mort dans des circonstances très étranges et il avait toutes les apparences de quelqu’un mort de peur. Depuis la mort de Wanderley, aucun des trois autre n’échappe aux terribles visions qui hantent leurs nuits. Entre créatures mythiques et esprits vengeurs tout droit sortis de leurs récits d’horreur, ils découvrent bientôt que la pire des monstruosités est en réalité issue de leur propre passé…un secret…un terrible secret…

Celui qui manque
*Lorsqu’il finit par trouver le courage
d’aborder Sears James (qui l’avait
toujours terrifié), il se mit à parler
d’assurances, comme s’il était sous
le coup d’une malédiction. Après la
découverte du corps d’Edward
Wanderley, il rentra piteusement chez
lui, comme les autres incités.*
(Extrait: GHOST STORY)

J’avais déjà lu LE TALISMAN DES TERRITOIRES que Peter Straub a coécrit avec Stephen King. Mais là, j’étais curieux de savoir comment Straub se débrouillait en solo. J’ai choisi de lire un de ses premiers grands romans, le premier vrai je crois : GHOST STORY, initialement traduit sous le titre LE FANTÖME DE MILBURNE qui est devenu le titre de l’adaptation en français au cinéma.

On ne peut pas nier l’influence de King mais je trouve que Straub a une façon bien à lui d’entretenir une atmosphère glaciale et inconfortable qui fige pourtant l’attention du lecteur. Je n’ai pas été déçu. Par ailleurs, tout le monde n’est pas d’accord sur la définition du genre de GHOST STORY, pour moi c’est clair, même si le rythme du récit est désespérément lent, GHOST STORY demeure un roman d’horreur qui fait ressentir au lecteur une ambiance surnaturelle constante et qui explose à la fin. 

J’ai trouvé l’ensemble original : À Milburn, quatre hommes âgés se réunissent ponctuellement pour se raconter des histoires…seulement se raconter des histoires, à tour de rôle…*Leurs histoires avaient d’ailleurs tendance à devenir de plus en plus horribles. Chaque fois qu’ils se retrouvaient, ils se faisaient peur mais ils n’en continuaient pas moins à se voir parce que cesser de le faire eût été encore plus effrayant. * (Extrait)

John Jaffrey, médecin, Sears James et Ricky Hawthorne, avocats et Lewis Benedickt, promoteur à la retraite ont formé un petit groupe baptisé pompeusement la chowder Society.

Là où ça devient intriguant c’est qu’avant les quatre amis étaient…cinq. Il y a un an, lors d’une fête organisée par Jaffrey, Edward Wanderley est mort. La terreur la plus pure s’affichait sur son visage. Il était clair que Wanderley est mort de peur. Cette mort a ébranlé la Chowder Society jusqu’à leur en faire perdre le sommeil.

La Chowder Society détiendrait-elle la clé du mystère…*Ils ressentaient de la tristesse, de la colère, du désespoir, de la culpabilité*. (Extrait) Cette hantise allait bientôt propulser chaque membre du petit groupe dans une incroyable histoire de fantôme et de réincarnation. 

C’est un roman très long, plus de 625 pages. Il faut apprivoiser son contenu, car pour ce qui est de s’étendre sur la psychologie et la personnalité des personnages, Straub n’est pas vraiment différent de King. Tout est dans l’atmosphère, le non exprimé, l’épouvante qui s’installe graduellement jusqu’à nouer les tripes et une capacité de l’auteur à lancer au lecteur un défi quant à séparer le réel de l’imaginaire :

*Je ne sais plus ce qui est réel de ce qui ne l’est pas, pensa-t-il avant de sortir. L’inconnu-le neveu de M. Wanderley- se tenait à l’entrée du living. –Pour vous dire la vérité, ce qui m’intéresse en ce moment, c’est ce qui distingue l’imaginaire de la réalité.* (Extrait)

Donc ce qui pourrait être un irritant non négligeable pour les amateurs de romans d’horreur, c’est la lenteur du rythme, de l’évolution du récit, par moment, l’action se dissout. Le fil conducteur du récit rappelle la pieuvre, c’est-à-dire qu’il prend des directions dont beaucoup de lecteurs se passeraient volontiers.

J’ai toujours été au-dessus de cette considération. J’essaie de me mettre dans l’esprit de l’auteur et d’adopter son rythme. Je n’ai pas été déçu d’ailleurs. J’ajouterai un peu à l’intrigue en vous disant que tout change et s’accélère dans le récit à partir de l’apparition du lynx. Je vous laisse le plaisir de découvrir pourquoi. Je peux juste vous dire que dans mon entourage, on aurait pu me croire ligoté à mon siège. 

GHOST STORY est une brique qui se divise je dirais en trois parties : une première partie, le premier quart du volume se concentre sur l’introduction à cette atmosphère malsaine qui s’installe graduellement sur Milburn et à la Chowder Society. Dans les deuxième et troisième quarts, l’écriture est très lente et farcie d’intrigues secondaires.

C’est tout de même dans cette partie centrale qu’est développée la psychologie des personnages qui amènera plus tard dans le récit des éclaircissements sur la peur qui les envahit. Dans la dernière partie, environ le dernier quart, l’épouvante atteint son paroxysme. Le rythme s’accélère jusqu’à devenir haletant. La finale est fort bien travaillée. La lecture devient addidictive.

On ne peut pas critiquer un roman d’horreur car il n’y a pas deux perceptions semblables. Ce que je peux vous dire amis lecteurs, amies lectrices, c’est que, très souvent en littérature, la patience est récompensée. 

Je comprends maintenant pourquoi GHOST STORY a valu à son auteur l’envol d’une carrière riche et productive

D’ascendance germanique, né en 1943 à Milwaukee dans le Wisconsin, Peter Straub, passionné de littérature, se destine tout d’abord à l’enseignement. Travaillant à Dublin sur sa thèse de doctorat, il écrit son premier roman, Marriages, avant de se tourner vers le fantastique. Julia et Ghost Story, best-sellers aussitôt adaptés au cinéma, vont faire de lui l’un des pères fondateurs de la terreur moderne.

Refusant de se laisser enfermer dans le genre qui a fait son succès, il explore de nouvelles directions avec Dragon flottant et Shadowlands, écrit Le talisman avec son complice Stephen King.

Aujourd’hui revendiqué à la fois par les amateurs de fantastique et les inconditionnels du polar qui saluent KokoMystery ou La gorge, de véritables chefs-d’œuvre, auteur de romans de plus en plus complexes et riches comme Le club de l’enfer ou Mr. X, il est aussi un virtuose du texte court, ainsi qu’en témoignent les nouvelles réunies dans Sans portes, ni fenêtres ou Magie de la terreur. (lisez.com)

 Ghost story au cinéma


Ghost story a été adapté au cinéma en 1982 par le réalisateur américain John Irving. Le titre anglais demeure GHOST STORY et en français : LE FANTÔME DE MILBURN. Le film, inspiré de l’œuvre de Peter Straub a été scénarisé par Lawrence D Cohen. On retrouve dans la distribution John Houseman, Douglas Fairbanks Jr, Melvyn Douglas et l’excellent Fred Astaire dans le rôle de Ricky Hawthorne.

 

Bonne lecture
Claude Lambert
le dimanche 20 juin 2021