LE ONZIÈME PION

LE ONZIÈME PION

Commentaire sur le livre de

HEINRICH STEINFEST

*Ne le prenez pas personnellement, fit une voix
à côté de lui. –Je le prends on ne peut plus
personnellement, répliqua Stransky, estomaqué
par sa propre ironie. Il faut préciser que le blond
trapu, arrivé sans le moindre bruit par une
minuscule ruelle, lui braquait un revolver sur la
tempe. «Bonne nuit, dit l’homme.*

(Extrait : LE ONZIÈME PION, Heinrich Steinfest, Carnets
nord pour la traduction française. Édition numérique, 2012,
410 pages)

Georg Stransky dîne avec femme et enfant dans sa maison de banlieue lorsqu’un étrange projectile perturbe ce moment de paix : une pomme brise une vitre et finit sa course sous la table. Un incident vite oublié, si ce n’est qu’au matin, Georg a disparu. Pour Lilli Steinbeck, spécialiste des questions d’enlèvement, cette mise en scène n’est pas nouvelle. Sept hommes ont déjà disparu dans des circonstances similaires, avant d’être retrouvés morts aux quatre coins du monde, bien loin de leur Allemagne natale. Rien ne semble les relier, à part un passage à Athènes. C’est donc là que commence l’étrange enquête de Lilli Steinbeck, femme de pouvoir, attirante malgré son nez déformé. Le début d’une course étonnante, de Sanaa à l’île Saint-Paul, de la Namibie à la Forêt noire, pour ramener Georg Stransky à la maison.

LES POMMES QUI MYSTIFIENT
*Il ouvrit la bouche et mordit dans un fruit qui
n’existait peut-être que dans son imagination,
mais qui avait pourtant un goût douceâtre. Ni
céleste ni infernal, pas d’âmes réduites en purée
Ni de surdose quelconque. Un goût de pomme.*

(Extrait : LE ONZIÈME PION)

C’est le caractère bizarroïde de ce récit qui a maintenu mon intérêt jusqu’au bout. C’est en effet une histoire très bizarre, déjantée, hors-norme, surprenante. Ça reste un polar, mais l’écriture est très singulière et l’ensemble est assez insolite. L’histoire est d’autant originale qu’elle prend son envol grâce à une pomme… une simple pomme qui est passée par la fenêtre et a atterri sur la table des Stransky : Georg et Viola. Ça ressemble au mauvais coup classique d’un gamin mais, le lendemain matin, Georg n’était plus là. Il avait bel et bien disparu. L’enquête est confiée à Lili Steinbeck, une policière peinarde qui tranche par un nez spectaculaire et une routine bien précise incluant le coucher à 22 heures. Pour l’aider, Lili achètera les services de Spiridon Kallimachos, un obèse énorme qui fume comme un pompier, dort n’importe où et à n’importe quel moment et se déplace avec la grâce d’un hippopotame. Spiridon a aussi une mystérieuse particularité : la mort le fuie. On ne peut pas le tuer.

Pour faire court, Lili apprend que 7 personnes sont déjà disparues suivant le même scénario. Elle apprend surtout qu’elle se trouve au cœur d’un jeu sordide opposant Esha Ness, un monstre d’égocentrisme et qui tue à toutes fins pratiques pour s’amuser et le docteur Antigonis qui tente, avec sa femme, Zoe de sauver les pions car comme dans un jeu d’échec, les pions sont vite sacrifiables. Sauf qu’ici, il y a dix pions. Sept sont morts, le huitième est celui qu’on suit dans le récit, et deux sont à venir. Il est facile de s’imaginer qui est le onzième pion. La règle est simple, on enlève un pion, on l’expédie à l’autre bout du monde. On le relâche et on le tue. Une seule chose peut sauver un pion. Qu’il réussisse à retourner sain et sauf dans sa maison. Après il devient intouchable. Mais quel est le sort du huitième pion ? Qu’est-ce qui attend le onzième ? Et puis quel est ce lien à la fois mystérieux et cocasse qui unit Steinbeck et un bébé braillard appelé Léon ? Est-ce que quelqu’un viendra à bout de Kallimachos ? Quel est le sens de ce jeu tordu ?

Ce roman sort vraiment de tous les sentiers battus. Il y a dans le récit des rebondissements qui semblent défier la logique et une finale très curieuse, inattendue et encore une fois, j’ose utiliser l’expression *hors-norme*. J’aurais pu être déçu mais j’ai vu les choses différemment. Je crois que Heirich Steinfest fait délibérément bande à part en imprégnant ses histoires d’un caractère mystificateur avec une petite touche de surnaturel ou tout au moins d’inexplicable. Il va à contre-courant des formes classiques ou habituelles du polar avec en plus, une forme d’humour instantané que je décrirais de frisquet. C’est le cas spécialement dans les dialogues impliquant Lili Steinbeck et bien sûr le gros Kallimachos qui fera l’objet, chez le lecteur, de tous les questionnements.

Parlons-en des personnages d’ailleurs : ils sont bien travaillés, approfondis. Plusieurs sont attachants, particulièrement ce cher Spiridon. Je n’ai pas vraiment pu établir sa véritable utilité dans le récit mais très rapidement, il devient indispensable comme une poutre de soutien : incassable. Je pense enfin à Georg Stransky, le huitième pion : attachant à sa façon avec son esprit scientifique dédié à la zoologie et plus particulièrement à l’ornithologie et qui croise pendant sa tentative de sauvetage une espèce d’oiseau qu’on croyait éteinte.

Donc, nous avons ici une histoire abracadabrante qui met continuellement le lecteur en questionnement sur le développement parfois saugrenu de l’histoire. Je me suis souvent posé la question : Où est-ce que Steinfest veut en venir? Il faut bien s’en tenir au fil conducteur de l’histoire. Il est assez stable, mais il faut bien admettre qu’il dérape vers la fin du récit. Moi j’aime bien cette espèce de volonté de faire différent même si ça mène à une certaine *indiscipline littéraire*. C’est original. Enfin je ne jurerais de rien mais j’ai l’impression que l’auteur s’est ménagé une petite sortie pour une suite éventuelle. Pourquoi pas ? Étant donné qu’il y a encore plusieurs pions en suspension…

Donc c’est un livre qui m’a plu. Si vous décidez de l’attaquer, attendez-vous simplement à quelque chose d’audacieux, de différent.

Je n’ai pas trouvé beaucoup d’informations sur cet auteur sorti des sentiers battus, un peu rebelle, pamphlétaire. On sait qu’il est né en Australie mais issu d’une famille autrichienne. Il a grandi à Vienne. Au moment d’écrire ces lignes, il vit à Stuttgart où il est peintre et écrivain. Steinfest est un des opposants les plus connus au projet STUTTGART 21 contre lequel il a participé à plusieurs manifestations et manifestes. Son premier roman DER ALLESFORSCHER met en scène son propre frère, Michael Steinfest, mort à 23 ans dans un accident de montagne.

BONNE LECTURE
Claude Lambert
le vendredi 19 février 2021

NOUVELLES NOIRES, recueil de RENAUD BENOIT

*En un flash tout disparut, et Lantier, en sueur, sursauta en ne comprenant pas ce qu’il avait vu ou avait cru voir…Ne voulant en parler à personne, il décida donc
de garder cette incroyable histoire pour lui.*
(Extrait : NOUVELLES NOIRES, vol. 1, CHEZ LANTIER, Renaud Benoist,  édition L’ivre-book, 2014, numérique,  recueil)

Dans ce premier opus des NOUVELLES NOIRES, Renaud Benoist nous entraîne dans un malstrom de réalité et d’irréalité. Le but : happer le lecteur et le faire plonger dans des textes insolites, noirs, dérangeants et le poussant sans cesse à se demander s’il est dans le réel ou l’irréel. Oui, Renaud Benoist corrompt la perception de la réalité en entraînant le lecteur dans un monde de cauchemar : tueur en série, tableau maléfique, nature vengeresse, village démoniaque et autres tableaux mystérieux issus d’une imagination débridée. Les NOUVELLES NOIRES sont comme un jeu de pistes qui ouvre la voie à une nouvelle dimension du frisson.

CAUCHEMAR AU JOUR LE JOUR
*Ce jour-là, les cloches de l’église sonnèrent
longtemps, trop longtemps, le curé avait été
seul à s’en inquiéter et ce fut lui qui remarqua
cette brèche qui passait sous la maison de
Dieu.*

(Extrait:: NATURE, du recueil NOUVELLES
NOIRES)

À l’occasion, j’aime insérer dans mes projets de lecture, un recueil de nouvelles pour voir et apprécier comment les auteurs, autant ceux qui sont connus que les émergents se débrouillent dans cette forme littéraire très particulière. La nouvelle littéraire est un récit fictif très bref qui fait appel à la réalité et qui, la plupart du temps, ne comporte pas de situation finale. Généralement, elle se termine avec un dénouement inattendu qu’on appelle la chute. Comme il s’agit d’un court récit, la nouvelle littéraire comporte peu de personnages, peu d’action et peu de lieux…

Le défi d’un nouvelliste est de concentrer son histoire pour en renforcer l’effet. Donc la nouvelle n’est pas un roman. C’est une forme définie de littérature développée dans un minimum de pages (5 à 15). Certaines nouvelles vont jusqu’à cent pages. Je ne me passerais certainement pas des romans. Ils jouent sur le développement des émotions et des sentiments et la psychologie. Dans la nouvelle on planche plutôt sur la surprise, les rebondissements et les finales percutantes.

En matière de nouvelles, mon choix s’est porté cette fois sur les NOUVELLES NOIRES, vol. 1 de Renaud Benoist. Les nouvelles de Benoist ont comme toile de fond l’Auvergne, une région du massif central de la France, un territoire de nature sauvage et de paysages grandioses. Un décor parfait pour développer les thèmes de la solitude, du mystère, de la peur et des légendes entourant la nature vengeresse.

J’ai aimé ce recueil, résultat d’une imagination volontairement débridée. Les textes sont insolites et poussent le lecteur à l’évasion. On oublie les problèmes, le temps…pour frissonner un peu car c’est bien ce que propose l’auteur : de l’émotion parfois forte, de l’insolite, de l’inexplicable, des forces obscures qui échappent à la raison humaine…

NOUVELLES NOIRES vol. 1 comprend 8 nouvelles. Ma préférée : LES ÉTANGS BLEUS.  Les parents de Jean décident de déménager toute la famille dans un complexe de HLM appelé LES ÉTANGS BLEUS. Quelques temps après le déménagement, Jean entend des bruits bizarres dans le placard de sa chambre…comme un grattement. Dans son nouveau patelin, Jean est attiré par un coin de forêt appelé le petit bois dans lequel apparemment des enfants sont disparus et ne sont jamais revenus. Ça l’intrigue et il demande à son nouveau copain Luc de l’accompagner.

Luc lui montre sa cabane perchée discrètement dans un arbre…soudain le lien se fait entre le placard et la cabane. Jean s’apprête à goûter l’obscure médecine du petit bois : *J’ai vu…J’ai vu ce que tu ne verras jamais…J’ai vu une espèce de chose sortir d’un arbre et les attaquer, ça n’a duré qu’une minute ou deux…elle les a avalés et est retournée dans son antre…* (Extrait)

C’est une nouvelle dans laquelle l’atmosphère s’alourdit de pages en pages et qui développe l’idée de créatures qui rappellent un peu les monstres de H.P. Lovecraft. C’est une lecture qui devient très vite addictive.

Une forme se dégagea du comptoir et prit corps. Jeannette…c’était sa Jeannette, sa femme morte depuis dix ans. (Extrait de CHEZ LANTIER, la première nouvelle du recueil NOUVELLES NOIRES vol.1)
Les bulles étaient là, tout comme le «rien» était derrière nous. Lui avançait, elles grossissaient. On aurait dit une scène d’un livre de Kafka. (Extrait de LE PONT la quatrième nouvelle de NOUVELLES NOIRES vol.1)

Bref, j’ai passé un bon moment de lecture. Je crois que l’auteur a bien relevé le défi. L’écriture est fluide, le mystère est bien entretenu, on le sent dans chaque texte comme une espèce de non-dit. À lire. Si vous aimez, le volume 2 est disponible.

Renaud Benoist est né le 27 mars 1973 à Epinay-sur-Seine. Il suit des études d’arts plastiques aux Beaux -arts de Saint-Étienne. En 1998, il débute la série Nouvelles noires. En 2001, il sort le premier tome de la Trilogie des Yukulutes, La Solution symbiose suivi du tome 2, Le Culte d’Arès, en 2013 et du dernier volume, Quazar Balder, en 2006. De 2007 à 2013, il se consacre à des recherches sur le fameux Triangle de la Burle. En mai 2013, il sort En Quête du triangle de la Burle. Entre ses écritures, les occupations ne manquent pas pour Renaud Benoist. Il reçoit le prix des automnales du livre de Sury-le-Comtal, en 2001, pour La Solution symbiose, Il écrit le scénario d’une comédie musicale intitulée Le Fanten lupo, en 2007 et réalise un court-métrage : ESPRIT ES-TU LÀ ? en 2008.

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