TELESKI QUI CROYAIT PRENDRE, Florian Dennisson

*La mine déconfite et le teint blafard, Anna
accueillit quelques minutes plus tard les
gendarmes et s’autorisa enfin à pleurer à
chaudes larmes alors qu’on l’interrogeait
sur les circonstances exactes de la
découverte du corps.
(Extrait : TELESKI QUI CROYAIT PRENDRE,
Florian Dennisson, Chambre noire éditeur, 2016
papier : 162 pages, format numérique : 4592 KB)

Privé de son quotidien de prédilection, Gabriel Lecouvreur, dit le Poulpe, se retrouve à éplucher les faits divers d’un journal de province. Il s’entiche d’une affaire étrange qui va le mener dans la noirceur des secrets d’une des familles les plus puissantes de Courchevel. Un magnat du monde de la nuit laissé pour mort au beau milieu de son chalet de luxe et de vieilles connaissances de Gabriel accusées à tort, c’est le Poulpe au pays de l’or blanc.

 

 

Intrigue sur fond blanc
*Le métal froid de son Beretta se rappela à lui et le
rassura. Il appuya sur l’interphone et sans même
attendre une quelconque réponse, la porte d’entrée
s’entrouvrit lentement sur un couloir sans lumière.
(Extrait)

En navigant sur Youboox, j’ai fait récemment une découverte originale à plusieurs égards. TELESKI QUI CROYAIT PRENDRE met en scène un personnage assez singulier. Il s’agit de Gabriel Lecouvreur, appelé LE POULPE, quelque fois aussi appelé LE CÉPHALOPODE. On dit de lui qu’il a de longs bras tentaculaires. Pourquoi ? Eh bien j’ai découvert que LE POULPE est issu d’un phénomène littéraire relativement rare. Le personnage a été créé par Jean-Bernard Pouy, un auteur qui a dirigé pendant plusieurs années la collection éponyme par Jean-Bernard Pouy aux éditions Baleine.

Par la suite, il a été donné à plusieurs auteurs, émergents ou confirmés, la chance de publier, selon un code d’éthique précis et à certaines conditions, une histoire, un roman avec comme personnage central LE POULPE. Voilà pourquoi, je suppose, on dit du POULPE qu’il est tentaculaire. Parce qu’on le retrouve dans plusieurs histoires crées par des auteurs différents.

L’expérience a tenté un Haut-Savoyards, Florian Dennisson qui a bâti son tout premier roman avec LE POULPE comme héro. Le polar n’a pas été intégré à la collection pour des raisons techniques, donc rien à voir avec la qualité du roman. Ça donne au récit un caractère piraté, ce qui ne m’a pas ému plus qu’il faut.  Dans un petit journal de province, Gabriel lit un article évoquant une affaire étrange.

Un magnat du jeu, issu de la riche famille des Courchevel est assassiné dans son chalet de luxe. Il se trouve que les coupables potentiels sont au nombre des relations de Gabriel. Cette affaire intrigue le POULPE au plus haut point, Il décide de mener lui-même l’enquête avec ses propres méthodes qui ne versent pas toujours dans la dentelle : * Hercule Poirot se serait assis dans un fauteuil au beau milieu d’un living-room de cottage anglais, pensa-t-il et Sherlock Holmes n’aurait analysé strictement que les faits tangibles. Qu’allait faire LE POULPE ? Partir à la pêche à l’aide de ses tentacules en laissant faire le destin ? Non. Il fallait qu’il ne lâche rien et qu’il continue dans sa lancée. * (Extrait)

À travers l’action, un certain sens de l’humour, une amourette et quelques aventures sexuelles, LE POULPE entraîne le lecteur dans les secrets obscurs d’une famille dont la conscience est loin d’avoir la blancheur de la neige.

C’est une histoire bien bâtie. Son personnage principal est d’une trempe vigoureuse, opiniâtre et assez original. Autre aspect original du récit est le lien que l’auteur a créé entre LE POULPE et la loi de Murphy développée par Edward A Murphy Jr qui réunit des édits philosophiques dont l’adage principal s’énonce ainsi :

Tout ce qui est susceptible de mal tourner tournera mal : *Voilà qui correspondait bien à la philosophie de Gabriel. Beaucoup le taxaient de pessimiste…alors que lui se voyait plutôt comme un fataliste voire tout simplement quelqu’un de réaliste. Il se devait d’être paré à toute éventualité et dans le champ des possibles, il lui fallait toujours considérer les dénouements même négatifs de chaque évènement. * (Extrait) Le livre dévoile beaucoup d’éléments intéressants sur la loi de Murphy.

Évidemment ça en dit long sur le personnage mais ça ne dit pas tout. Il aurait été intéressant d’en savoir un peu plus sur ses origines, ses motivations, son statut. L’auteur aurait gagné à enrichir l’introduction de son héros. Si je peux me permettre une autre petite faiblesse, le langage du récit est très argotique. J’aurais préféré évidemment un français un peu plus universel.

Qu’à cela ne tienne. L’enquête se suit bien. Elle est intéressante, intrigante. Le rythme est soutenu. LE POULPE est un original et son sens de l’humour est un élément qui marque tout spécialement le roman. Un humour qui confine parfois à la dérision. Lire TELESKI QUI CROYAIT PRENDRE est une excellente façon de s’introduire au personnage issu de *l’ingéniosité littéraire* LE POULPE*. Je pense que ce premier roman lance très bien la carrière littéraire de cet auteur émergent qu’il faudra surveiller : Florian Dennisson.

Né à Annecy en Haute-Savoie, Florian Dennisson quitte les bancs de la fac pour se consacrer à sa première passion : la musique. Il écumera les salles de concert du monde entier avec pour compagnon fidèle : l’écriture. Les paroles couchées sur des carnets font peu à peu place aux histoires avec l’envie de faire frissonner, de faire vibrer et d’interroger, en silence cette fois.
Fervent adorateur du personnage du Poulpe, c’est avec “Téléski qui croyait prendre” qu’il franchit le pas et vient à bout de son premier roman.

Encouragé par le très bon accueil de ce premier polar, Florian continue dans la même veine et signe “Liberté conditionnelle”, premier volet d’une série qu’il espère longue et pérenne. Au moment d’écrire ces lignes, Il vit à Lyon, là où se déroulent les intrigues de la plupart de ses romans.

Bonne lecture
Claude Lambert
le samedi 18 décembre 2021

L’OUTSIDER, le livre de STEPHEN KING

*Il y avait un banc en pierre au milieu. Couvert de
sang, partout, même dessous. Le corps était
allongé à coté, dans l’herbe. Le pauvre garçon. Il
avait la tête tournée vers moi, les yeux ouverts.
Mais il n’avait plus de gorge…*
(Extrait : L’OUTSIDER, Stephen King, Albin Michel
éditeur, 2019, édition de papier, 570 pages)

Le corps martyrisé d’un garçon de onze ans est retrouvé dans le parc de Flint City. Témoins et empreintes digitales désignent aussitôt le coupable : Terry Maitland, l’un des habitants les plus respectés de la ville, entraîneur de l’équipe locale de baseball, professeur d’anglais, marié et père de deux fillettes.

Et les résultats des analyses ADN ne laissent aucune place au doute. Pourtant, malgré l’évidence, Terry Maitland affirme qu’il est innocent.

Et si c’était vrai ?

Pas trop de *Ça*
*<Terry>, dit Ralph. Il voyait la sueur de son front
goutter sur le visage du coach et se mêler au
sang qui coulait de sa plaie au crâne. <Vous
allez mourir Terry. Vous m’entendez ? Il ne vous
a pas loupé. Vous allez mourir.>*
(Extrait)

On dirait que le Maître de l’épouvante et du suspense n’a pas livré sa marchandise habituelle. L’Outsider est loin d’être le meilleur livre de King à mon avis. Il relève plus du roman policier que de l’histoire d’épouvante. Je ne partage pas l’avis de certaines critiques qui comparent l’Outsider à *ÇA* l’œuvre la plus aboutie de King dans laquelle on n’entend jamais parler des policiers. C’est le surnaturel qui nous enveloppe dans l’histoire.

Si l’outsider n’est pas le meilleur de King, il n’en demeure pas moins un thriller intéressant qui a capté mon attention. Je mentionne au passage qu’OUTSIDER est un terme anglais utilisé pour désigner <celui qui est en dehors.> Par extension, celui qui est en dehors de la normalité. Le terme peut désigner par exemple celui qui a perdu son humanité. Le titre de l’histoire est ce qui crée le lien entre l’enquête et son petit côté surnaturel inavoué par les policiers évidemment. Voyons voir l’histoire car King frappe fort dès le départ.

Terry Maidland, citoyen modèle, bon père de famille et entraîneur bénévole de l’équipe locale de baseball, est arrêté par la police de façon spectaculaire devant la foule réunie au stade. Terry est formellement accusé d’avoir violé, mutilé et assassiné le petit Frank Peterson, 11 ans. Pour des raisons qui déstabilisent sensiblement les policiers, Terry Maidland sera assassiné quelques minutes avant sa comparution devant le juge au Palais de justice.

En cours d’enquête, l’inspecteur Ralph Anderson s’aperçoit très vite que quelque chose cloche. En effet les empreintes ADN confirment que le tueur aurait été à deux places en même temps séparées par une distance trop importante pour se déplacer. L’ubiquité étant une chose impossible…il y a quelque chose de pas naturel et c’est là qu’intervient Holy Gibney une enquêteuse spéciale qui a l’esprit très ouvert et qui émet l’hypothèse de l’outsider, une entité mystérieuse capable de prendre le contrôle d’un corps et le transformer.

L’objectif et le fil conducteur de l’histoire tiennent sur l’enquête policière et la capacité des enquêteurs à composer avec un phénomène qu’ils ne comprennent pas d’une part et d’autre part la question est de savoir si on pourra réhabiliter la mémoire de Terry Maidland…

L’aspect surnaturel du récit est développé avec beaucoup de retenue. Malgré les passages où je reconnais moins le style de King, je dois admettre que l’enquête policière a quelque chose d’addictif, que l’intrigue est habilement menée. Le fait que les enquêteurs admettent avec une évidente difficulté, l’hypothèse du paranormal, une possibilité dérangeante, un mur sur lequel généralement, les enquêteurs se cassent le nez.

Mais qu’est-ce qu’on doit faire quand toutes les explications plausibles et les hypothèses raisonnables ont été épuisées. C’est une bonne histoire mais ce n’est pas ce à quoi m’a habitué King : je n’ai pas senti l’épouvante, les rebondissements s’enchaînent parfois mais l’auteur garde le cap sur l’enquête même si le dernier quart du récit sombre beaucoup plus dans l’obscur et l’étrange.

On avance dans le paranormal avec des armes à feu…ça fait bizarre et c’est inhabituel chez Stephen King. Malgré tout, je trouve sain que l’auteur essaie quelque chose de différent. Je n’ai pas pu m’accrocher à ses personnages sauf à Holly, audacieuse et perspicace.

On ne peut pas vraiment comparer l’OUTSIDER avec ÇA, sauf peut-être à la fin alors que Holy cherche un troglodyte, mais c’est sans commune mesure avec l’oppressante intensité de *ÇA*. Pour résumer, je m’attendais à un drame d’épouvante mais j’ai eu plutôt droit à un simple roman policier où l’irrationnel prend péniblement la relève du pragmatisme.

J’ai été juste un peu surpris du changement de style. C’est pas un chef d’œuvre mais ça se lit bien et j’ai aimé. Je note autour de 75%.

Stephen King a écrit plus de 50 romans, autant de best-sellers, et plus de 200 nouvelles. Couronné de nombreux prix littéraires, il est devenu un mythe vivant de la littérature américaine (médaille de la National Book Foundation en 2003 pour sa contribution aux lettres américaines, Grand Master Award en 2007 pour l’ensemble de son oeuvre). En février 2018, il a reçu un PEN award d’honneur pour service rendu à la littérature et pour son engagement pour la liberté d’expression. Pour tout savoir sur Stephen King, cliquez ici.

BONNE LECTURE
Claude Lambert
Le dimanche 24 octobre 2021

 

Entre les ligne ou le journaliste assassiné

Commentaire sur le livre de
JERÔME BELLAY

*Seule dans ce long tube à bestiaux pour vaches sacrées
du monde des faux-semblants, elle avait la sensation
coupable de se trouver abandonnée, comme une
courtisanne en fuite, dans le silence poisseux d’une nuit
de débauche et d’ennui. Non, cette vie-là n’était
décidément pas faite pour elle. *

(Extrait : ENTRE LES LIGNES OU LE JOURNALISTE ASSASSINÉ,
Jérôme Bellay, Édition Cherche Midi, collection Documents, 2012,
édition numérique, 260 pages)

Vincent Delorme est un grand reporter à la télévision : un baroudeur qui a couvert les grands événements de la planète. Alors qu’il dédicace son dernier livre, il est assassiné d’un coup de revolver. Le tueur s’enfuit en laissant son arme. Pas d’autres indices. L’opinion, les milieux politiques et professionnels sont en émoi, car c’est un journaliste vedette qui vient d’être froidement abattu. L’enquête piétine… jusqu’au moment où l’une de ses consœurs, présentatrice du 20 heures, imagine que c’est dans le livre qu’il dédicaçait que se tient la clef de l’énigme. Ou plutôt entre les lignes de cet ouvrage.

Journalisme en coulisse
Il n’y avait pas pire capharnaüm que la rédaction la nuit.
Elle semblait vitrifiée par une bombe è neutrons qui
aurait détruit les hommes en épargnant les murs. Vidée,
tout restait en l’état, pêle-mêle sur les bureaux, dans un
désordre indigne.

À croire que les journalistes étaient à
ce point hantés par l’inexorable marche de l’actualité
qu’ils cherchaient à reprendre le temps, chaque matin,
là où il s’était suspendu pour eux, la veille au soir.
(Extrait)

Voyons d’abord le tableau. Vincent Delorme est un grand reporter de la télé. C’est aussi un écrivain. Alors qu’il dédicace son dernier livre : LE SEIGNEUR DES DOS-PELÉS, il est assassiné d’une balle dans la tête, à bout portant. L’assassin jette le revolver et s’enfuit. C’est tout ce qu’on sait. Pas d’indice, pas de piste, pas d’indication.

Même si les hautes autorités prennent très au sérieux l’assassinat d’un journaliste d’aussi haute notoriété, les policiers sont dépassés. Leur rôle dans cette histoire demeurera d’ailleurs plutôt insignifiant.

Or une journaliste, consœur de Delorme, présentatrice vedette de la télé, Marie-Ange Fournier développe la conviction que la solution de l’énigme se trouve dans le livre de Delorme. Le titre a d’abord attiré son attention : LE SEIGNEUR DES DOS-PELÉS. Il faut savoir que les dos-pelés, aux fins de l’intrigue sont ces vautours charognards qui se nourrissent de cadavres ou qui tournent autour d’une personne ou d’un animal sur le point de mourir.

Cette définition évoque des images qu’on voit souvent dans les albums de Lucky-Luke. Marie-Ange y voit un indice, songeant que Delorme était un journaliste de terrain spécialisé dans le reportage international et envoyé aux quatre coins du monde. Peut-être Delorme s’est-il frotté à une organisation qui n’a pas l’habitude de pardonner l’indiscrétion ou peut-être était-il impliqué dans une affaire louche. Peut-être en savait-il trop…

Intriguée par certains passages du récit :  *…il désignait la duplicité de la politique française, la corruption des grandes compagnies, le rôle déstabilisateur des services secrets, des réseaux barbouzards, les financements occultes. Mais lorsqu’il s’agissait d’en nommer l’origine, on restait sur sa fin.* (Extrait)

Marie Ange part en chasse et se lance dans une enquête extrêmement complexe qui dévoilera entre autres un côté obscur et peu flatteur du journalisme. Si je me réfère à la définition des dos-pelés et à cette citation, ce ne sont pas les vautours qui manquent dans le monde.

Ainsi, Marie-Ange Fournier ira de surprise en surprise, tentant de faire éclater une vérité qui pourrait lui coûter très cher.

C’est un livre que j’ai trouvé difficile à lire parce que son développement va dans tous les sens. Le fil conducteur est instable. On sait que Marie-Ange enquête. Lorsque je tombais sur au passage qui avait pour effet de me faire adhérer au récit, subitement, un virage m’amenait dans une autre direction. Pas facile à suivre.

Il y a toutefois un point intéressant qui peut retenir l’attention du lecteur, mais c’est en dents de scie : en effet, on découvre assez vite que Marie-Ange avait plus qu’un petit sentiment pour Vincent Delorme, elle en était carrément amoureuse. On connait donc la véritable motivation de Marie-Ange : faire éclater la vérité en souvenir de l’être aimé.

C’est un peu mince, mais j’ai pu m’accrocher, malgré de nombreux passages confus, à l’instinct de Marie-Ange. Le récit a également un petit fond politique bizarre et agaçant. Malgré une écriture un  peu dérapante, il y a tout de même une intrigue intéressante.

L’idée générale de l’histoire est bonne mais elle est sous-développée et mal exprimée et ça comprend un français parfois douteux et l’utilisation d’anglicisme. La finale est abrupte et dramatique. Je l’ai trouvé un peu décevante. On aurait dit que l’auteur en avait assez et s’est dépêché de finir. Un point positif en terminant : l’auteur dévoile le côté obscur du journalisme international. Ce que j’ai lu à ce sujet m’a semblé crédible.

Si vous vous accrochez fort à l’opiniâtreté de Marie-Ange et aux côtés cachés du journalisme, Il se pourrait que vous appréciiez ce livre. Sinon…

Figure majeure du journalisme audiovisuel français, Jérôme Bellay débute sa carrière dans la presse écrite en 1961, puis passe è la radio et à la télévision dont Antenne 2 à partir de 1972, où il occupe successivement les postes d’adjoint au chef du service politique et de rédacteur en chef. Il passe par la suite à France Inter et concrétise en 1987 la création de France Info dédiée è l’information.

Il passe d’une direction à l’autre dont Radio Monte Carlo en 1993. À travers toutes ces activités professionnelles, Jérôme Bellay publie quatre livres : LE SEIGNEUR DES DOS-PELÉS en 1979, LE CHERCHEUR D’OPALE en 1983, L’ULTIME SACRILÈGE en 2007, et ENTRE LES LIGNES OU LE JOURNALISTE ASSASSINÉ en 2008.

BONNE LECTURE
Claude Lambert
le samedi 24 juillet 2021