MY ABSOLUTE DARLING, de GABRIEL TALLENT

version française audio

*-Je ne sais pas quoi te dire. L’humanité s’autodétruit. Elle chie dans l’eau de son bain. Les humains chient lentement, dangereusement et collectivement sur le
monde. Juste parce qu’ils sont incapables de concevoir l’existence de ce monde. *
(Extrait : MY ABSOLUTE DARLING, version française, Gabriel tallent, Galllemeiste éditeur, 2018, version sonore : Audiolib éditeur, durée d’écoute : 12 heures 52. Narratrice :
Marie Bouvet, octobre 2018)

À quatorze ans, Turtle Alveston arpente les bois de la côte nord de la Californie avec un fusil et un pistolet pour seuls compagnons. Elle trouve refuge sur les plages et les îlots rocheux qu’elle parcourt sur des kilomètres. Mais si le monde extérieur s’ouvre à elle dans toute son immensité, son univers familial est étroit et menaçant : Turtle a grandi seule, sous la coupe d’un père charismatique et abusif. Sa vie sociale est confinée au collège, et elle repousse quiconque essaye de percer sa carapace. Jusqu’au jour où elle rencontre Jacob, un lycéen blagueur qu’elle intrigue et fascine à la fois. Poussée par cette amitié naissante, Turtle décide alors d’échapper à son père et plonge dans une aventure sans retour où elle mettra en jeu sa liberté et sa survie.

Du chaos à la renaissance
*Turtle dégaine le couteau à sa ceinture et le lui donne.
Il le soupèse. Tu sais combien de gorges il a tranché
avec ça ? Turtle baissait les yeux vers son assiette.
42 ? C’est bien ça ? 42 acquiesce papy. *
(Extrait)

C’est un roman qui frappe fort. Sur le plan émotionnel, il est dur. Turtle Alveston est une jeune fille de 14 ans, caractérielle quoique très attachante. En fait, son vrai nom est Julia. Pour tout le monde, elle est Turtle sauf pour son père, Martin qui l’appelle Croquette. Martin est un bipolaire frustré, violent et imprévisible qui abuse de sa fille sexuellement et psychologiquement. Turtle traîne ce boulet pénible et cruel et la plume de Tallent est telle que le lecteur et la lectrice traînent aussi ce boulet, souffrent et sont piégés dans une intense empathie pour l’héroïne. *Ça n’est jamais allé chez nous et ça n’ira jamais. Elle pense : je ne sais même pas à quoi ça ressemble d’aller bien. Je ne sais pas ce que ça signifie. Quand il est au meilleur de sa forme, on va mieux que bien. Quand il est au meilleur de sa forme, il s’élève largement au-dessus de la masse et il est plus incroyable que tout le reste. Mais il a quelque chose en lui : un défaut qui empoisonne tout.* (Extrait) 

Les amis de Turtle sont des armes : fusil, pistolet, elle ne déteste pas les armes blanches. Toutefois, en cours de récit, deux garçons entreront dans sa vie : Jacob et Brett. Jacob en particulier précisera sans le savoir le destin de Turtle. Mais le poids qui pèse sur le coeur de Turtle est lourd. Imprévisible, son père l’agresse de toutes les façons et fait preuve d’une violence inimaginable. Turtle est coriace et pourtant, aussi paradoxal que ça puisse paraître, elle aime son père, ce qui la rend confuse dans ses sentiments. Un effet pervers de l’inceste.

Bien sûr, ses amis ont bien vu qu’il se passe quelque chose, son papy aussi…quelques-uns se sont exprimés sur le danger que représente Martin : * Turtle, ton père est un immense, un titanesque, un colossal enfoiré, un des pires qui ait jamais vogué sur les mers de verveine-citron. Un enfoiré de première dont les profondeurs et l’ampleur de *l’enfoiritude* dépasse l’entendement et défie l’imagination…* (Extrait)

Soit dit en passant, cet extrait est à l’image du langage exprimé dans le texte : très argotique, avec une utilisation démesurée du mot *putain* et ses composés : *putain de merde*, *putain de bordel de merde* et j’en passe. Du mot *con* et ses gentils dérivés : *conne connasse connard*. Notez que cette fois, ce n’est pas une critique.  Pour cette fois, le langage est très ajusté au contexte. J’ai été davantage irrité par l’emploi d’un titre en anglais, même s’il est justement exprimé.

C’est un roman dur, sombre et très violent. Pourtant, c’est un chef-d’œuvre d’écriture car l’auteur a évité le piège du sensationnalisme, du spectaculaire et du voyeurisme. L’absence d’artifices confère au récit une implacable crédibilité pouvant être éprouvante pour beaucoup d’auditeurs et d’auditrices, le caractère dramatique de l’histoire étant amplifié par la narration exceptionnelle de Marie Bouvet qui a le don de trouver le ton juste pour chaque situation.

Tout comme l’écriture de Gabriel Tallent, exempte de poudre aux yeux, le registre vocal de Marie Bouvet a une signature pour chaque personnage, évite les excès tout en demeurant empreint de conviction et de sincérité. Ce roman est un coup de poing au cœur. Soyez-en averti. Il est brutal jusqu’à en être malsain. Plusieurs auditeurs et auditrices pourraient le trouver lourd. En ce qui me concerne, mon évaluation est le reflet de mon ressenti, forcé d’admettre que, lourd ou pas, brutal ou pas, ce récit est une merveille d’écriture.

Si la plume est exempte d’artifices, elle est aussi exempte de censure. Donc la plume est directe et parfois fait mal.

Ce roman est une fiction mais il témoigne d’une réalité cruelle dans laquelle le secret enveloppe la honte et la culpabilité. Les auditeurs et auditrices, spécialement les sensibles doivent être bien au fait du contenu avant de s’adonner à l’écoute.

Gabriel Tallent est né au Nouveau-Mexique et a été élevé sur la côte de Mendocino par deux mères. Il a obtenu son baccalauréat ès arts de l’Université Willamette en 2010 et, après l’obtention de son diplôme, a passé deux saisons à la direction d’équipes de jeunes dans les sentiers dans l’arrière-pays du Pacifique Nord-Ouest. Tallent vit à Salt Lake City.

Bonne lecture
Claude Lambert
le dimanche 22 août 2021

LA CIBLE, de ROBERT MORCET, série LE CELTE

*Mais vous êtes fou, cria-t-elle en se débattant.
Une gifle monumentale lui arracha la tête. Pendant
quelques secondes, elle ne vit qu’un arc-en-ciel
d’étoiles filantes…Dans la voiture de devant, les
deux autres ne bronchaient pas.>
(Extrait : LA CIBLE, copyright Robert Morcet 2016,
édition numérique, 200 pages.)

LA CIBLE raconte l’histoire d’Angie. Un jour, dans le ministère où elle travaille comme secrétaire, elle verrouille son bureau à la fermeture et sort, descend vers la sortie, se rend compte qu’elle a oublié son téléphone portable, remonte à son bureau et c’est alors qu’un homme d’origine arabe tente de la tuer. Qu’a-t-elle surpris ? Elle sait maintenant quelque chose qu’elle n’aurait jamais dû savoir. Elle se confie à son amie Florence. Le Celte, héros récurrent de l’œuvre de Morcet se met sur l’affaire. Les dossiers des employés du ministère visé sont passés au crible. Il semble que certains de ces dossiers comportent des ombres. Angie est en danger…en grand danger. On ne donne pas cher de sa peau.

PASSE-MOI LE CELTE
*Le Celte attira le sac vers lui. Il était bien
lourd pour un sac de sport. Qu’est-ce
qu’il y  mettait dedans? Trois paires
d’altères? Il tira la fermeture éclair.
Bon Dieu…il se redressa. «Patron,
venez voir»*

La série LE CELTE est composée de 47 titres. J’en en lu un, simplement pour en faire l’essai. Il se trouve que c’est un des plus récents, façon de parler, LA CIBLE a été publié en 2016. J’ai passé un assez bon moment de lecture sans toutefois être emballé. Ici, LA CIBLE s’appelle Angie, une secrétaire brutalement agressée dans son bureau.

Les pisteurs soupçonnent Angie d’avoir capté une conversation pas du tout destinée à ses oreilles. Et nous voici plongés dans l’histoire classique de la femme qui en sait trop, sans saveur, sans originalité. Il y a toutefois de l’action, quelques rebondissements et des passages qui forcent l’attention : *Le Celte attira le sac vers lui. Il était bien lourd pour un sac de sport. Qu’est-ce qu’il y mettait dedans ? Trois paires d’altères ? Il tira la fermeture éclair. Bon Dieu…il se redressa. <Patron, venez voir.>* (Extrait)

Il est à mon avis exagéré de qualifier le livre de <cocktail d’action et de suspense> du début à la fin. Certains chroniqueurs attribuent cette petite fleur à toute la série. C’est un peu fort. Même si je n’ai pas lu d’autres tomes, je suis à peu près certain qu’on peut trouver mieux dans la série.

Peut-être que j’ai choisi un tome alors que la série s’essoufflait. Peut-être ai-je aussi été exaspéré par la qualité du format numérique que j’ai utilisé, encadré de travers avec un orthographe plus que douteux. Quant au Celte lui-même, je ne peux pas dire que j’ai trouvé Loïc très attachant et pas aussi alerte que la Presse a bien voulu nous le faire croire. Enfin je n’ai pas trop compris pourquoi la Presse littéraire a été aussi dithyrambique à l’endroit de LA CIBLE. Quand je lis dans Ouest-France <une écriture-choc pour des polars percutants>, ça aussi c’est un peu fort.

Dans l’ensemble, j’ai quand même aimé malgré tout mais c’est le genre de titre que je suis porté à oublier malheureusement. Sachant qu’il n’y a pas deux personnes pareilles en matière de goût, faites-en l’essai. Choisissez un titre dans la série. Au lieu d’aller vers la fin de la série comme moi, allez au début… ça pourrait être intéressant. Vous verrez bien.

Né le 27 septembre 1949 à Saint Ouen, Robert Morcet est un ancien délinquant. Condamné à 15 ans de réclusion criminelle pour braquage de banque, respecté dans les milieux policiers et chez les voyous, il a assumé seul ses erreurs passées. Son premier livre, TENDRE VOYOU, édité en 1987 chez Carrère contient son autobiographie. Robert Morcet s’est rendu célèbre par sa série LE CELTE, qui compte 47 titres et a connu un énorme succès depuis sa lancée en 1988. LE CELTE, c’est Loïc Le Goënet, un capitaine de l’ancienne brigade antigang. Il travaille principalement pour Phoenix, une organisation para-gouvernementale qui combat la délinquance de ceux généralement considérés comme des intouchables. Ceux qui se croient au-dessus des lois. Goënet se fait appeler LE CELTE à cause de ses origines bretonnes, mais aussi parce que c’est plus pratique.

Bonne lecture
Claude Lambert
le samedi 23 mai 2020

L’ORANGE MÉCANIQUE, livre d’ANTHONY BURGESS

*…Alors on l’a croché aux pattes, si bien qu’il s’est
étalé à plat, raide lourd, et qu’un plein baquet de
vomi biéreux lui est sorti swoouuush d’un coup.
C’était si dégoûtant qu’on lui a shooté dedans, un
coup chacun, et alors, à la place de chanson et de
vomi, c’est du sang qui est sorti de sa vieille rote
dégueulasse. Et puis on a continué notre chemin.*
(Extrait : L’ORANGE MÉCANIQUE, Anthony Burgess,
Éditions Robert Laffont, 1972, 2010 pour la traduction
française. Édition de papier, 290 pages)

 Alex, un jeune voyou à la fois charmeur et dépravé décide de régner par la violence et la terreur. À la tête d’une bande d’ados, il frappe, viole, torture, sème la peur et manifeste sa haine de la société. Après une série de meurtres, ce monstre froid et cynique est arrêté et soumis à une forme de lavage de cerveau appelée *méthode Ludovico* basée sur la projection de films violents en continu sur fond de musique classique. Cette thérapie a rendu Alex pacifique au point que toute action violente lui soulève le cœur. En lui retirant son libre arbitre, la méthode a rendu Alex doux et timorée : une orange mécanique. mais son  passé l’a rattrapé…

Maltchick, malchickicaïd et malinfrat
(jeunes, durs et voyous)
*Regarde-le, ce beau spécimen de notre jeunesse lâche
et brutale, critchait-il. Oui, là, au milieu de nous, et à
notre merci. Ses amis et lui m’ont battu, roué de
coups de poing et de pied. Ils m’ont déshabillé,
arraché les dents. Ils ont ri de mon sang et de mes
plaintes. Ils m’ont renvoyé chez moi à coups de
botte, à moitié assommé et nu.*
(Extrait : L’ORANGE MÉCANIQUE)

L’ORANGE MÉCANIQUE, publié en 1972, est un livre qui ne vieillit pas à cause du thème que son auteur développe avec une remarquable justesse : la violence, terme générique utilisé dans son plus large spectre : intimidation, harcèlement, agression et brutalité sur les plans physique, psychologique, sexuel et social.

Le fil conducteur est simple à suivre. Alex, un jeune ado dépravé sème violence et terreur partout où il passe. Un jour, il va beaucoup trop loin et sa victime meurt. Il est arrêté et va en prison où on lui propose de participer à un programme susceptible de le réhabiliter et de le remettre en liberté.

Sans réfléchir, Alex accepte et tombe dans le filet du programme Ludovico qui le rendra doux comme un agneau. En effet, la seule idée de la violence le rendra malade et faible. C’est alors que son passé le rattrape et que tout se retourne contre lui. Alex devient victime de ses victimes.

C’est un roman bien sûr, mais on pourrait très bien l’interpréter comme un essai sur la violence, une sérieuse réflexion philosophique et sociale davantage évidente dans le livre que dans le film qui évoque plutôt une apologie. Ici Burgess ne fait pas dans la dentelle. Son livre m’a non seulement accroché, mais il m’a interpellé et même brassé un peu.

Les questions qu’il pose sont toujours d’une brûlante actualité et nous poussent à la réflexion : Est-ce qu’on nait avec la violence en nous ou ces pulsions s’acquièrent dès le plus jeune âge? La violence engendre-t-elle forcément la violence? Et qu’est-ce qu’on peut faire pour diminuer la violence voire l’enrayer? Ce qui me semble impossible.

Ce qui m’a le plus fasciné dans ce livre à saveur fortement philosophique est le programme LUDOVICO et ses conséquences sur Alex dont toutes les idées de violence ont sombré dans la velléité. On l’a forcé à être bon. C’est là où le génie de Burgess nous pousse à l’introspection : quelle société n’a pas songé tôt ou tard à utiliser des moyens tordus pour enrayer la violence. Est-ce qu’il n’y a pas un réel danger de déshumanisation si on enlève à l’être humain son libre arbitre? *L’intention profonde, voilà le vrai péché. Quiconque est incapable de choisir cesse d’être un homme.* (extrait)

La principale difficulté que j’ai eue avec ce livre est d’ordre lexical. En effet, Burgess a créé pour son jeune narrateur Alex et ses semblables un langage qui ressemble à un code qui fait que les jeunes se reconnaissent entre eux. C’est un langage complètement inventé qui fait qu’au début, j’étais complètement perdu.

C’est ainsi qu’une jeune fille est une *dévotchka*, un prisonnier est un *plenni*, ce qui est fou est *bezoumni* et ainsi de suite… un vocabulaire de près de 250 mots qui saturent le texte d’un bout à l’autre. *Oh ça j’ai dit, c’est ce qu’on appelle entre nous parler NADSAT. Tous les moins de vingt ans parlent comme ça m’sieu.* (Extrait)

Cette étiquette linguistique m’a désorienté. Je me disais que c’était trop, que ça dilue l’attention et que ça pourrait décourager bien des lecteurs sans compter le fait que traduire ce livre a dû être tout un défi pour les traducteurs Georges Belmont et Hortense Chabrier. Mais finalement, plus vite que je l’aurais cru au départ, j’ai réussi à comprendre la signification des mots en les plaçant dans le contexte de la phrase.

Tout est devenu limpide pour mois. Alors, vers la fin du premier quart du livre, j’ai recommencé…retour à la page 1 et croyez-moi, je ne l’ai pas regretté car j’ai pu pénétrer dans l’esprit de Burgess et comprendre son point de vue et le prendre pour ce qu’il est : visionnaire.

Toutes les qualités d’un bon livre sont réunies ici. Je l’ai savouré. Peut-être à cause de son petit côté métaphysique. On ne peut tout simplement pas passer outre à la réflexion que propose ce livre sur la violence du monde moderne. Je recommande fortement la lecture de ce livre. En passant, je préfère le livre au film car je considère que le réalisateur Stanley Kubrik en a trop fait, donnant plus d’importance à l’exhibition du mal qu’à la pensée profonde de Burgess.

Anthony Burgess (1917-1993) était un écrivain romancier, critique littéraire, compositeur et enseignant anglais natif de Manchester. Son tout premier roman A VISION OF BATTLEMENT sera publié en 1965, soit 16 ans après avoir été écrit. Burgess était un auteur prolifique et aussi un grand compositeur. Il a composé des œuvres musicales bien avant d’écrire des livres. Comme la Troisième symphonie et sa version musicale de ULYSSE interprétée à la BBC lors du centenaire de la mort de James Joyce, le célèbre romancier irlandais qui a écrit entre autres ULYSSE en 1922. Toutefois, Anthony Burgess restera surtout connu comme étant l’auteur de L’ORANGE MÉCANIQUE, œuvre majeure d’anticipation sur la violence.

L’ORANGE MÉCANIQUE AU CINÉMA

L’adaptation cinématographique de L’ORANGE MÉCANIQUE est sortie en avril 1972, Réalisé par Stanley Kubrick, le film réunit à l’écran Malcolm McDowell dans le rôle d’Alex, Patrick Macgee, Michael Bates, Philip Stone et Steven Berkoff.Dès sa sortie, le film a été controversé, considéré comme le plus violent de tous les temps. On l’accusait de banaliser la violence…violence beaucoup plus présente dans le film que dans le livre à mon avis. Avec le temps, ce film, récipiendaire de plusieurs prix, est devenu une œuvre majeure du cinéma.


À propos de L’ORANGE MÉCANIQUE, je vous invite à lire le commentaire de MLLambert. Cliquez ici.

 BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
le dimanche 23 juillet 2017