PROIES, le livre anxiogène de MO HAYDER

*…juste là quand il est arrivé sur elle.
Il a dit allonge-toi salope. Elle n’a
reconnu sa voix parce qu’il gueulait. *
(Extrait : PROIES, Mo Hayder, édition originale fr. :
Pocket, 2011, 544 pages, version audio : Audible
studios, 2018. Narrateur : François Hatt. Durée
d’écoute : 12 heures 12)

Alors qu’elle dépose ses courses dans le coffre de sa voiture, une femme est jetée au sol par un individu qui prend la fuite à bord du véhicule. Pour la police, c’est un banal fait divers, l’agresseur ne s’est sans doute pas rendu compte de la présence d’une fillette sur la banquette arrière. Mais le scénario s’assombrit : l’enfant reste introuvable et une deuxième petite fille disparaît dans les mêmes circonstances. Les commissaires vont plonger dans l’horreur à l’état pur.

ANXIOGÈNE
*-C’est son anniversaire demain.
murmura-t-elle.  Vous allez la
ramener pour son anniversaire ? *
(Extrait)

Je dois dire d’entrée de jeu que j’ai été subjugué par la performance narratrice de François Hatt. Un registre vocal précis pour chaque personnage, celui du commissaire Jack Caffery particulièrement réussi. L’harmonique, la signature vocale de l’ensemble traduit une remarquable intensité dramatique.

Je n’ai pas lu la version papier mais je sais que la narration a mis en valeur une histoire particulièrement sombre tout en imprégnant l’auditeur/auditrice d’une atmosphère lourde, glauque. Le récit rappelle une toile d’araignée dont on ne peut s’échapper et qui nous rapproche inexorablement d’une finale au départ improbable. Ce n’est pas ce que je pourrais appeler à proprement parler un livre de détente.

Le rythme du récit n’est pas spécialement élevé sauf dans les deux dernières heures d’écoute, mais la violence contenue, calculée et sans pitié qui caractérise l’histoire est de nature à pétrifier l’auditeur/auditrice : meurtres violents, atmosphère torturée, quelques passages à soulever le cœur et des policiers dépassés mais opiniâtres. Avant d’aller plus loin, voyons le synopsis.

Le scénario est toujours le même. Un homme agresse une femme dans le seul but de lui voler sa voiture. L’agresseur se trouve à kidnapper par inadvertance l’enfant qui se trouve sur la banquette arrière. Le lecteur ou l’auditeur comprendra vite qu’il n’y a pas d’inadvertance, l’histoire étant sensiblement prévisible.

L’effort de Mo Hayder pour développer la psychologie du mystérieux personnage laisse à penser que c’est aux parents que l’agresseur veut s’en prendre en enlevant les enfants qui ont un point en commun. Ce sont des petites filles uniques, les parents, pour toutes sortes de raisons, ne pouvant avoir d’autres enfants.

Ce fait donne un élan capital au récit : *Ce qu’il a fait subir aux petites filles qui l’a enlevé, Dieu seul le sait, mais je n’espère plus grand-chose. Il connait la vie. Il sait que quand on s’en prend à un enfant, c’est à peu près comme si on tuait ses parents. * (extrait)

Côté classique : l’enquête est menée par deux policiers…deux par deux…très classique en effet surtout si on tient compte des états d’âme de ces policiers. Jack Caffery, un commissaire torturé par ses démons, son passé (Son frère a été enlevé par un pédophile il y a trente ans et le corps n’a jamais été retrouvé) mais qui est toutefois très attachant, et Flea Marley, une tête de mule à la discipline douteuse mais qui possède un instinct assez efficace.

La plume de Hayder est énergique. L’histoire est angoissante et est même enrichie, je le précise en passant, d’un mystérieux personnage appelé le MARCHEUR, et dont la sagesse sera d’une aide précieuse pour Caffery. C’est bien écrit. C’est très noir et l’auteure a déployé beaucoup d’imagination pour rendre une atmosphère lourde, intense et angoissante.

Notez bien, ça reste un roman policier, un polar. Il n’est pas horrifiant comme tel mais il est psychologiquement intrigant.

Enfin, je veux signaler au passage quelques faiblesses dans l’ensemble. Si le pouvoir descriptif de la plume est évident, je ne peux pas en dire autant sur le plan géographique. J’ai eu beaucoup de difficulté à me retrouver dans le tunnel, le canal, les péniches. Ce sont des endroits stratégiques du récit, plutôt mal définis et pauvrement décrits. Ça place le lecteur-auditeur dans une situation d’inconfort.

Un plan aurait été bienvenu je crois. J’ai trouvé le dénouement un peu rapide, un tantinet facile et prévisible. Il en aurait coûté quelques pages de plus pour mieux l’encadrer et l’approfondir. Ne prenez pas ce livre sous l’angle du thriller psychologique, vous seriez déçu. Comme je l’ai précisé plus haut, ça reste un roman policier.

Dans l’ensemble, j’ai beaucoup aimé mon audition. J’espère que l’intensité dramatique ressort aussi efficacement dans la version papier.

Pour conclure, une petite pensée que nous laisse l’auteure en héritage : avoir des enfants équivaut à avoir des yeux tout le tour de la tête…et là encore, rien n’est garanti.

Fille d’universitaires anglais, Mo Hayder est née à Londres. À 16 ans, en 1978, elle quitte brutalement sa famille et exerce divers petits emplois avant de partir, à l’âge de 25 ans, au Japon où elle réside pendant deux ans. Attirée par le cinéma d’animation, elle s’installe à Los Angeles pour y entreprendre des études de cinéma. De retour en Grande-Bretagne, Mo Hayder décide alors de se consacrer à l’écriture.

Elle fréquente les milieux policiers, rencontre des médecins légistes, et met deux ans à écrire Birdman à partir de notes prises sur le terrain. Avec ce premier roman, elle fait une entrée très remarquée dans le monde du thriller et crée le personnage de Jack Caffery que l’on retrouvera dans quatre autres romans. En 2005, elle est lauréate du Prix SNCF du polar européen et obtient l’année suivante le prix des Lectrices de ELLE avec TOKYO.

Bonne lecture
Bonne écoute
Claude Lambert
le samedi 12 mars 2021

3 réflexions sur « PROIES, le livre anxiogène de MO HAYDER »

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