LE SINGE NU, le livre de DESMOND MORRIS

*Il existe cent quatre-vingt-treize espèces vivantes de singes et de gorilles.
Cent quatre-vingt-douze d’entre elles sont couvertes de poils. La seule
exception est un singe nu qui s’est donné le nom d’<homo-sapiens>. Cette
espèce à part, qui a brillamment réussi, passe une grande partie de son
temps à étudier les plus nobles mobiles de son comportement et non moins
de temps à en négliger…les mobiles fondamentaux. *
(Extrait : LE SINGE NU, Desmond Morris, Éditions Bernard Grasset, 1968, Le
livre de poche. Édition de papier, 320 pages avec bibliographie)

Familiarisés comme nous le sommes maintenant avec l’idée que l’homme descend du singe, noud avons coutume de considérer ce parent comme un ancêtre très lointain distancé depuis belle lurette sur la route de l’évolution des espèces par la variété dite *homo sapiens*. Dans cet ouvrage, Desmond Morris va à contre-courant en déclarant que   nous ne sommes pas une espèce nouvelle née du processus de l’évolution, nous sommes toujours des singes.

Et il le démontre. Éliminant les sociétés primitives encore existantes comme étant  » des ratés de l’évolution « , il observe le singe nu moderne, arboricole, sorti des forêts et devenu carnivore, sous l’angle de la sexualité, de l’éducation, de la combativité et de la recherche du confort Pour élaborer cette thèse originale, il lui a suffi d’étudier le comportement humain dans la même optique que celui des animaux, et en utilisant le même vocabulaire. Le résultat est assez singulier et ne manque pas d’humour.

ON EST TOUJOURS DES SINGES
*Le fardeau que représente les soins prodigués par
les parents est plus lourd pour le singe nu que pour
toute autre espèce vivante. Les devoirs des parents
sont peut-être aussi ardus ailleurs mais ils ne sont
jamais aussi étendus*
(Extrait)

C’est un livre intéressant qui repose sur une théorie devenue obsolète mais à laquelle certains scientifiques croient encore, à savoir que l’homme est toujours un singe. Ce qui le différencie des autres primates est son absence de pilosité. Raison pour laquelle l’homme est, dans le livre de Morris, rien d’autre que le SINGE NU. Nous pouvons admettre à la rigueur que l’homme descend du singe, que le chimpanzé par exemple, soit un lointain cousin de l’homme.

Personnellement, ça m’a toujours suffit. Mais Desmond Morris bouscule notre égo en soutenant que nous ne sommes pas une espèce nouvelle née du processus de l’évolution. Nous sommes toujours des singes, mais des singes sans poils. Le but du petit livre de Morris est de le démontrer, Il le fait en abordant les grands thèmes liés surtout au cousinage entre fonctions animales et humaines : Les origines, le sexe, l’éducation, l’exploration, la violence, l’alimentation, le confort, relations et symbioses avec d’autres animaux.

Il est beaucoup question de sexualité dans ce livre comme si tout reposait là-dessus. Elle est omniprésente, presque crue. Cette question m’a arraché bien des sourires mais en fin de compte, les théories qui en découlent comptent parmi les moins crédibles du volume. Même si le livre a été publié en 1968, Morris semble convaincu que sa théorie est éternelle. L’homme est un animal et c’est tout. Il tente de le démontrer avec une conviction qui ne m’a pas atteint tout à fait.

J’ai compris aussi que Morris ne s’attendait pas à ce que sa théorie soit accueillie à bras ouverts : Malheureusement, notre puissance et notre réussite extraordinaires, en comparaison des autres animaux nous inclinent à considérer nos humbles origines avec un certain mépris; je ne m’attends donc pas à des remerciements. Notre ascension fut un enrichissement rapide, et, comme tous les nouveaux riches, nous n’aimons guère qu’on évoque nos modestes débuts, si proches encore.* (Extrait) Je trouve l’argument plutôt simpliste.

Je pense que Morris avait tort de croire à la pérennité de sa théorie car si j’applique le contexte à notre époque actuelle, le livre est d’une désolante désuétude : la femme y serait une dépendance de l’homme, l’homosexualité serait un accident de parcours de l’évolution qui ne servirait en fait qu’à limiter la reproduction. Est-ce la fonction qu’on attribuerait alors aux prêtres et aux moines? Il m’a semblé aussi que les blancs étaient plutôt privilégiés.

Si plus de vingt millions de lecteurs se sont penchés sur l’enthousiaste théorie de Desmond Morris dans les années 1960, je me demande ce qu’ils en penseraient aujourd’hui. En ce qui me concerne, le livre est dépassé, désuet et je n’ai pas trouvé de fondement scientifique sérieux qui dépasse le stade de l’observation. J’y trouve un amalgame de justifications à caractère évolutionniste sur ce que nous sommes et ce que nous ne sommes pas. Mais au départ, l’auteur nous considère comme des animaux.

Donc la vision d’ensemble se limite à celle du biologiste ou du zoologiste. J’ai eu un peu de difficulté à garder mon intérêt pour cette lecture. Toutefois, l’auteur m’a quand même appris des choses intéressantes, sur l’origine des phobies par exemple, je comprends mieux maintenant ma peur des araignées, notre amour pour les chevaux et à ce sujet, Morris n’a pas manqué de développer une théorie sur l’aspect sexuel de cette affection pour les chevaux.

C’est un peu tiré par les cheveux, mais la théorie est intéressante. L’auteur penche constamment vers l’environnement. C’est sa principale force. Il ne manque pas de préciser que le singe nu surpeuple actuellement la planète bleue et que tôt ou tard, les choses devront se rééquilibrer, parce que c’est le propre des animaux.

C’est un livre passablement intéressant mais dont l’intérêt s’est limité pour moi à une certaine exploration de la mentalité d’une l’époque.

Né en 1928 à Wiltshire, Desmond John Morris est un zoologiste, écrivain et peintre anglais. Au début des années 1950, Desmond Morris intègre le département de zoologie de l’Université d’Oxford pour y réaliser sa thèse sur le comportement animal. Trois ans après, il devient professeur spécialisé dans le comportement reproductif du poisson épinoche.

Il se penche alors sur l’étude des oiseaux, puis des grands singes. Avec ses derniers, il réalise un projet autour d’œuvres réalisées par son chimpanzé Congo. L’Institute of Contemporary Arts de Londres exposera ces toiles. Dans le but de rendre la zoologie accessible à tous, il devient présentateur du programme télévisé « Zoo Time » dans les années 60, et produit un show télé sur les livres de zoologie.  Desmond Morris devient un précurseur en matière d’éthologie humaine avec son ouvrage « Le Singe nu » vendu à plus de 10 millions d’exemplaires. (Artsper)

Bonne lecture
Claude Lambert
le dimanche 29 août 2021

LA GUERRE DES BOUTONS, livre de LOUIS PERGAUD

*…un livre où…coula la vie, l’enthousiasme et de rire,
ce grand rire joyeux qui devait secouer les tripes de
nos pères…*

(Extrait : LA GUERRE DES BOUTONS, Louis Pergaud,
édition originale : 1912, révisée en 1972 par Gallimard,
276 pages. Version audio : éditions Thélème, 2016, durée
d’écoute : 7 heures 19. Narrateur : Pierre-François Garel)

Cela fait des générations que les enfants de deux villages voisins, ceux de Longeverne et de Velrans, se font la guerre. Une histoire de tradition sans doute, pour une guerre qui, bien qu’enfantine, n’en reste pas moins d’un grand sérieux. Moins sanglante que celle des adultes bien sûr, mais tout aussi dangereuse pour l’amour-propre de ceux qui, prisonniers, se retrouvent à la merci de leurs ennemis ! En effet, le butin de guerre des deux armées est constitué des boutons et lacets, attributs indispensables sans lesquels les malheureux tombés aux mains de l’ennemi se voient obligés de s’enfuir tout nus, et même parfois copieusement fessés ! De batailles perdues en revanches, cette guerre épique et truculente rythme la vie des enfants de ces deux villages.

UN RELENT D’ENFANCE
*Les Longeverne ont voulu arriver les premiers. Ils ont allongé le pas quand les Velrans s’en sont aperçu, ils se sont mis à courir. Ils ont couru, puis ils se sont regardés de travers, se sont traités de feignants, de voleurs, da salops de pourris. De plus en plus, les deux bandes se rapprochaient. Quand les hommes n’ont plus été qu’à dix pas les uns des autres, ils ont commencé à se menacer, à se montrer le poing, à se bourrer des quinquets comme des matous en chaleur…puis les femmes se sont amenées elles aussi…elles se sont traitées de gourmandes, de rouleuses, de vaches, de putains et les curés aussi mes vieux se regardaient d’un sale œil…* (Extrait)

(Extrait du film LA GUERRE DES BOUTONS réalisé par Yves Robert en 1962)

Début du XXe siècle, dans la campagne française, des enfants décident de se faire une guerre sans merci, façon de parler, mais ils doivent composer avec un tas de défis comme par exemple, faire comme si de rien n’était à l’école et tout cacher au soupçonneux et sévère Père Simon. Ensuite, les enfants devaient éloigner le plus possible leurs parents du théâtre de la guerre.

C’était facile à dire et peu d’entre eux ont échappé à la raclée parentale. Ensuite, il fallait financer la guerre. Je vous laisse découvrir toute l’ingéniosité des enfants à ce chapitre. Enfin, il fallait s’organiser. C’est ainsi que les enfants se sont nommés un général, un lieutenant…les modèles de guerre ne manquant pas…on a fait comme les grands : stratégie, espionnage, ruse, logistique d’approvisionnement, expéditions punitives, quartier général.

Du début jusqu’à la fin, l’auteur a tout prévu, y compris la traîtrise, le châtiment, le trésor de guerre et la fureur des parents.

Ensuite, j’ai été émerveillé et séduit par la richesse et la saveur de la langue et j’ai découvert, à ma grande joie un heureux cousinage entre l’argot français de la Franche-Comté et le jargon québécois : pus au lieu de plus, soye au lieu de soit, les ceusses au lieu de ceux, queque chose au lieu de quelque chose, deusse au lieu de deux , lastic  au lieu d’élastique.

Ça fait un récit chantant, rythmique, extrêmement vivant. Une histoire pleine de candeur et du langage d’enfants : *Si j’aurais su, j’aurais pas venu* (Extrait) Je me suis même beaucoup amusé de cette capacité que l’auteur a prêté aux enfants de *débouler* des jurons en série*Montre-toi donc, hé grand fendu, cudot, feignant, pourri ! Si t’es pas un lâche, montre-la ta sale gueule de peigne-cul ! va ! – Hé grand’crevure, approche un peu, toi aussi, pour voir ! répliqua l’ennemi.*(Extrait)

Ce qui m’amène à parler du narrateur, Pierre-François Garel qui a une voix magnifique et bien modulée. On sent chez lui une longue expérience dans l’enregistrement des livres audio. Il réussit à traduire à merveille l’esprit d’auteurs prestigieux comme Gaudé ou Dostoievsky. Lire le récit de Pergaud fut pour lui un défi. Son expérience au théâtre aidant, la narration de LA GUERRE DES BOUTONS est un véritable enchantement avec un registre parfaitement ajusté à chaque personnage et une extraordinaire maîtrise des dialogues y compris ceux qui sont les moins châtiés… :

*On sait bien pourquoi tu n’oses pas te mettre tout nu…c’pass que t’as peur qu’on voit la tache de vin que t’as au derrière et qu’on se foute de ta fiole. T’as tort Boulo…ben quoi…la belle affaire…une tache au cul…c’est pas être estropié ça…c’est ta mère qui a eu une envie quand elle était grosse…elle a eu l’idée de boire du vin et elle s’est gratté le derrière à ce moment-là.  Beaucoup de passages m’ont fait rire, y compris bien sûr les nombreuses salves de jurons que les enfants se lançaient entre eux… *Salops…triples cochons…andouilles de merdre… batteurs de curés…enfants de putain… charognards… pourritures… civilités…crevures…calotins…sectaires…chats crevés…galleux…, mélinars…combisses…pouilleux. (Extrait)  Je peux vous dire maintenant que Garel ne manque pas de souffle

LA GUERRE DES BOUTONS est un roman-jeunesse mais il convient tout à fait à tous les âges de la vie.  Il n’a pas vieilli et demeure un pur moment de plaisir. Une petite faiblesse si je peux me permettre. L’auteur suit surtout le camp de Longeverne. J’aurais aimé en savoir plus sur les sentiments des Velrans et leur plan d’action. Ça crée un certain déséquilibre. En dehors de ce petit détail, LA GUERRE DES BOUTONS est un livre précieux et qui pousse à la réflexion sur la tolérance entre autres et sur le destin des futurs appelés de la première guerre mondiale au cours de laquelle l’auteur Louis Pergaud a perdu la vie.

Louis Pergaud était un écrivain français. Il est né le 22 janvier 1882 à Belmont dans le Doub. Ses parents s’appelaient Elie Pergaud (père) et Noémie Collette (mère). Il avait deux frères : Pierre et Lucien. Il devient orphelin à 18 ans, son père et sa mère étant morts à Fallerans à un mois d’intervalle. Il a étudié à l’École Normale de 1898 à 1901. C’est un instituteur et un romancier français, surtout connu pour son principal roman : La Guerre des boutons. Il s’est marié avec Marthe Caffot. En août 1914, il est mobilisé pour ce qui deviendra la première guerre mondiale. Il est mort le 8 avril 1915. Son corps n’a jamais été retrouvé.

Bibliographie

L’Aube L’Herbe d’avril  1904
L’Herbe d’avril 1908
De Goupil à Margot 1910,  huit nouvelles qui parlent d’enfants et d’animaux
La Revanche du corbeau  1911
La guerre des boutons, roman de ma douzième année 1912
Le roman de Miraut chien de chasse  1913

Œuvre posthume
Carnet de guerre  1914-1915 (Pergaud raconte sa vie quotidienne pendant la première guerre mondiale).

LA NOUVELLE GUERRE DES BOUTONS, sortie en 1911 du réalisateur Christophe Barratier

Bonne écoute
Claude Lambert
le samedi 28 août 2021

 

 

LES DOUZE ROIS DE SHARACKHAÏ

Commentaire sur le livre de
BRADLEY P BEAULIEU


Tome 1, version audio

*Elle fit glisser ses doigts calleux sur son torse, son ventre, ses hanches avant de descendre quelques centimètres plus bas. Elle se figea et échangea un sourire carnassier avec l’ancien guerrier. Rien de plus…* (Extrait : LES DOUZE ROIS DE SHARAKHAÏ, tome 1, Bradley P Beaulieu, Bragelonne éditeur, 2016, 575 pages. Version audio : Hardigan éditeur, 2018, narratrice : Anne Cardonna,. 21 heures 12)

Grand centre culturel et marchand du désert, la cité de Sharakhaï est dirigée depuis des siècles par douze rois immortels, cruels et omnipotents. Ils ont écrasé tout espoir de liberté avec leur armée, leur unité d’élite de guerrières et leurs spectres protecteurs, les terrifiants Asirim. Çeda, jeune fille des quartiers pauvres, va pourtant braver leur autorité. Le lien qu’elle découvre entre les secrets des tyrans et les énigmes de son propre passé pourrait bien changer son destin… comme celui de Sharakhaï. <<douze Rois immortels, protégés par leurs guerrières surentraînées et leurs terrifiants asirim, règnent d’une main de fer sur une population à la fois apeurée et révoltée.>> (smallthings.fr)

L’ombre des mille et une nuits
*<Il reposera en dessous de l’arbre tordu
jusqu’à la mort par son engeance portée
Par les larmes de Lanamaee et par la
crainte divine, le sang du sang gagnera
les sombres terres>*
(Extrait)

Dans un royaume dirigé par douze rois tyranniques pour autant de tribus, nous suivons une jeune fille : Çedamin  Ayaneshala, appelée au cours du récit Çeda. Nous suivons aussi l’ami de toujours de Çeda : Emery. Çeda a perdu sa mère alors qu’elle avait huit ans. Elle a été pendue en public par les rois pour donner l’exemple et d’autres raisons plus politiques mais sans fondement. Très graduellement, Çeda entreprend une recherche pour comprendre cette barbarie qui hante Sharakhaï et l’assassinat froid et cruel de sa mère.

Très tôt dans son investigation, Çeda découvre un livre écrit par sa mère et qui prend la forme d’un journal dans lequel se trouvent des poèmes. C’est un de ses poèmes qui fera germer dans l’esprit de Çeda l’idée de venger sa mère. Le livre lui fera aussi comprendre que Çeda a été trompée sur ses origines.

Voilà. Tout est en place pour le développement d’une longue saga : *Il reposera en dessous de l’arbre tordu- Jusqu’à la mort par son engeance portée- Par les larmes de Lanamahey et par la crainte divine- Le sang du sang gagnera les sombres terres. * (Extrait) Tout est dans ce poème. Il est à l’origine de tout. C’est la quête de Çeda : découvrir le sens de ce poème. Cette quête est aussi le fil conducteur de ce long pavé.

Pour exercer sa vengeance, le cheminement de Çeda sera très long, complexe et physiquement très dur, La mort hante tous les coins. Il n’y avait qu’un moyen pour Çeda d’arriver à ses fins : adhérer à la garde rapprochée des rois, Les Vierges du Sabre et pour ce faire, Çeda subira de nombreuses épreuves dont elle n’est pas du tout certaine de sortir vivante. Mais à chaque battement de son cœur, Çeda était stimulée par la nécessité de mettre fin au règne de ces 12 rois cruels qui ont piétiné tout espoir de liberté.

Un de ces rois avait tué sa mère. Au cours de ces terribles épreuves, Çeda apprendra la vérité sur ses origines, une vérité qui l’ébranlera jusqu’au plus profond de son âme. Le récit mêle habilement quête personnelle, vengeance, univers mythologique, cruauté des rois à la tête d’une société dystopique et ambiance orientale, ce qui nous change de l’atmosphère médiévale déjà surexploitée en littérature.

L’histoire est très complexe, j’en ai autant d’ailleurs pour le personnage principal Çeda. Mais la plume est habile. Elle dévoile très graduellement la personnalité, au départ embrouillée, de notre héroïne.

C’est un récit très long qui fait cheminer le lecteur dans un environnement littéraire qui me rappelle un peu les CONTES DES MILLE ET UNE NUIT développés dans une atmosphère arabo-musulmane d’une forte intensité, style fantasy avec un peu de magie, beaucoup de dieux, des légendes, des mythes. La saga comprenant plusieurs tomes, on comprend que l’auteur prend son temps.

J’avais cru au départ que j’aurais à subir des longueurs, de la lourdeur, mais non. L’auteur livre les secrets de son univers avec une lenteur qui peut paraître désespérante, mais suivre Çeda vers son destin est un bonheur. En fait, le récit comporte deux éléments addictifs : Çeda et la Cité de Sharakhaï elle-même qui est décrite tout au long de l’œuvre avec un extraordinaire souci du détail : ses modes, ses traditions, ses façons de vivre et même sa gastronomie.

Un bon point pour Bradley Beaulieu, il n’a rien négligé comme s’il s’était imprégné de cet univers avant de nous en livrer les secrets. Et ce souci du détail sera très utile pour la suite.

Du côté des faiblesses, plusieurs lecteurs/lectrices pourraient être irrités par la longueur du récit, près de 22 heures en mode audio. Si vous vous accrochez comme moi à la nature des personnages, ça devrait aller. Sinon, vous risquez de trouver le compte-gouttes passablement serré et l’aspect dramatique dilué. Ensuite, pour un récit aussi long et qui est en plus le premier volet d’une saga, et avec une aussi imposante galerie de personnages, l’auteur aurait dû faire une présentation des personnages principaux au début. J’y aurais référé souvent.

Ajoutons à cela l’utilité d’un glossaire et un petit tableau résumant les mythes et légendes. Le lecteur pourrait se sentir livré à lui-même pour le premier quart du volume. À mon avis, les éditeurs devraient imposer cette règle pour les bouquins de plus de 500 pages. Quant à la narration, je l’ai trouvé perfectible mais acceptable.

Bref, ce livre est une mise en place pour une très longue histoire…longue mais prometteuse si je me réfère au tome 1.

Bradley P. Beaulieu a commencé à écrire son premier roman fantastique au collège. Il ne l’a pas terminé mais au fil du temps cependant, Brad réalisa que son amour pour l’écriture et la narration de contes n’allait pas se glisser dans la nuit.

La volonté d’écrire est revenue au début des années 2000, au cours de laquelle Brad s’est consacré au métier, écrivant plusieurs romans et apprenant sous la direction d’écrivains comme Nancy Kress, Joe Haldeman, Tim Powers, Holly Black, Michael Swanwick, Kij Johnson et beaucoup d’autres. Les romans de Beaulieu ont fait l’objet de nombreux éloges.

En plus d’être lauréat du prix L. Ron Hubbard pour les écrivains du futur, les récits de Brad ont paru dans diverses publications, notamment le magazine Realms of Fantasy, le spectacle de médecine intergalactique d’Orson Scott Card, Writers of the Future 20 et plusieurs anthologies de DAW Books.  Son histoire, « Aux yeux du chat de l’impératrice », a été élue Histoire remarquable de 2006 dans le Million Writers Award.

LA SUITE

Bonne lecture
Bonne écoute
Claude Lambert
Le vendredi 27 août 2021

MY ABSOLUTE DARLING, de GABRIEL TALLENT

version française audio

*-Je ne sais pas quoi te dire. L’humanité s’autodétruit. Elle chie dans l’eau de son bain. Les humains chient lentement, dangereusement et collectivement sur le
monde. Juste parce qu’ils sont incapables de concevoir l’existence de ce monde. *
(Extrait : MY ABSOLUTE DARLING, version française, Gabriel tallent, Galllemeiste éditeur, 2018, version sonore : Audiolib éditeur, durée d’écoute : 12 heures 52. Narratrice :
Marie Bouvet, octobre 2018)

À quatorze ans, Turtle Alveston arpente les bois de la côte nord de la Californie avec un fusil et un pistolet pour seuls compagnons. Elle trouve refuge sur les plages et les îlots rocheux qu’elle parcourt sur des kilomètres. Mais si le monde extérieur s’ouvre à elle dans toute son immensité, son univers familial est étroit et menaçant : Turtle a grandi seule, sous la coupe d’un père charismatique et abusif. Sa vie sociale est confinée au collège, et elle repousse quiconque essaye de percer sa carapace. Jusqu’au jour où elle rencontre Jacob, un lycéen blagueur qu’elle intrigue et fascine à la fois. Poussée par cette amitié naissante, Turtle décide alors d’échapper à son père et plonge dans une aventure sans retour où elle mettra en jeu sa liberté et sa survie.

Du chaos à la renaissance
*Turtle dégaine le couteau à sa ceinture et le lui donne.
Il le soupèse. Tu sais combien de gorges il a tranché
avec ça ? Turtle baissait les yeux vers son assiette.
42 ? C’est bien ça ? 42 acquiesce papy. *
(Extrait)

C’est un roman qui frappe fort. Sur le plan émotionnel, il est dur. Turtle Alveston est une jeune fille de 14 ans, caractérielle quoique très attachante. En fait, son vrai nom est Julia. Pour tout le monde, elle est Turtle sauf pour son père, Martin qui l’appelle Croquette. Martin est un bipolaire frustré, violent et imprévisible qui abuse de sa fille sexuellement et psychologiquement. Turtle traîne ce boulet pénible et cruel et la plume de Tallent est telle que le lecteur et la lectrice traînent aussi ce boulet, souffrent et sont piégés dans une intense empathie pour l’héroïne. *Ça n’est jamais allé chez nous et ça n’ira jamais. Elle pense : je ne sais même pas à quoi ça ressemble d’aller bien. Je ne sais pas ce que ça signifie. Quand il est au meilleur de sa forme, on va mieux que bien. Quand il est au meilleur de sa forme, il s’élève largement au-dessus de la masse et il est plus incroyable que tout le reste. Mais il a quelque chose en lui : un défaut qui empoisonne tout.* (Extrait) 

Les amis de Turtle sont des armes : fusil, pistolet, elle ne déteste pas les armes blanches. Toutefois, en cours de récit, deux garçons entreront dans sa vie : Jacob et Brett. Jacob en particulier précisera sans le savoir le destin de Turtle. Mais le poids qui pèse sur le coeur de Turtle est lourd. Imprévisible, son père l’agresse de toutes les façons et fait preuve d’une violence inimaginable. Turtle est coriace et pourtant, aussi paradoxal que ça puisse paraître, elle aime son père, ce qui la rend confuse dans ses sentiments. Un effet pervers de l’inceste.

Bien sûr, ses amis ont bien vu qu’il se passe quelque chose, son papy aussi…quelques-uns se sont exprimés sur le danger que représente Martin : * Turtle, ton père est un immense, un titanesque, un colossal enfoiré, un des pires qui ait jamais vogué sur les mers de verveine-citron. Un enfoiré de première dont les profondeurs et l’ampleur de *l’enfoiritude* dépasse l’entendement et défie l’imagination…* (Extrait)

Soit dit en passant, cet extrait est à l’image du langage exprimé dans le texte : très argotique, avec une utilisation démesurée du mot *putain* et ses composés : *putain de merde*, *putain de bordel de merde* et j’en passe. Du mot *con* et ses gentils dérivés : *conne connasse connard*. Notez que cette fois, ce n’est pas une critique.  Pour cette fois, le langage est très ajusté au contexte. J’ai été davantage irrité par l’emploi d’un titre en anglais, même s’il est justement exprimé.

C’est un roman dur, sombre et très violent. Pourtant, c’est un chef-d’œuvre d’écriture car l’auteur a évité le piège du sensationnalisme, du spectaculaire et du voyeurisme. L’absence d’artifices confère au récit une implacable crédibilité pouvant être éprouvante pour beaucoup d’auditeurs et d’auditrices, le caractère dramatique de l’histoire étant amplifié par la narration exceptionnelle de Marie Bouvet qui a le don de trouver le ton juste pour chaque situation.

Tout comme l’écriture de Gabriel Tallent, exempte de poudre aux yeux, le registre vocal de Marie Bouvet a une signature pour chaque personnage, évite les excès tout en demeurant empreint de conviction et de sincérité. Ce roman est un coup de poing au cœur. Soyez-en averti. Il est brutal jusqu’à en être malsain. Plusieurs auditeurs et auditrices pourraient le trouver lourd. En ce qui me concerne, mon évaluation est le reflet de mon ressenti, forcé d’admettre que, lourd ou pas, brutal ou pas, ce récit est une merveille d’écriture.

Si la plume est exempte d’artifices, elle est aussi exempte de censure. Donc la plume est directe et parfois fait mal.

Ce roman est une fiction mais il témoigne d’une réalité cruelle dans laquelle le secret enveloppe la honte et la culpabilité. Les auditeurs et auditrices, spécialement les sensibles doivent être bien au fait du contenu avant de s’adonner à l’écoute.

Gabriel Tallent est né au Nouveau-Mexique et a été élevé sur la côte de Mendocino par deux mères. Il a obtenu son baccalauréat ès arts de l’Université Willamette en 2010 et, après l’obtention de son diplôme, a passé deux saisons à la direction d’équipes de jeunes dans les sentiers dans l’arrière-pays du Pacifique Nord-Ouest. Tallent vit à Salt Lake City.

Bonne lecture
Claude Lambert
le dimanche 22 août 2021

APOCALYPSE SUR COMMANDE, de KEN FOLLETT

*Dans le vignoble, l’eau monte jusqu’aux genoux des Travailleurs, jusqu’à leur taille, jusqu’à leur cou. Il essaie de crier pour prévenir ceux qu’il aime, leur dire de bouger maintenant, vite, dans les secondes à venir ! Mais il a beau ouvrir la bouche et faire des efforts désespérés, aucun son ne sort. La terreur le submerge. L’eau vient clapoter dans sa bouche ouverte. À ce moment-là, il se réveille.* (Extrait : APOCALYPSE SUR COMMANDE, Ken Follett, le livre de poche,  1998, édition numérique. 432 pages, best-seller, éd. originale : Robert Lafont)

Des terroristes d’un nouveau genre provoquent des catastrophes naturelles. Allons-nous être menacés par des tremblements de terre, des éruptions volcaniques ou des raz de marée ? Sur l’écran du célèbre sismologue Michael Quercus, tout indique que le dernier tremblement de terre californien a été provoqué artificiellement. Les Soldats du Paradis, terroristes jusqu’alors inconnus, auraient-ils raison lorsqu’ils affirment être les auteurs du cataclysme ? Un deuxième séisme ébranle une petite ville, tuant les habitants, abattant les maisons et semant une panique meurtrière. Mais que veulent les Soldats du Paradis ? Comment s’y prennent-ils, jusqu’où iront-ils ? Et qui peut les arrêter ? 

Les soldats du paradis
C’est un lieu saint. Protégé par le secret
et les prières. Il est resté pur. Ceux qui Y
vivent sont libres tandis qu’au-delà de la
vallée, le monde a sombré dans la
corruption, l’hypocrisie, la déchéance et
la cupidité.
(Extrait)

C’est un thriller intéressant mais en-deçà du talent de Ken Follett, surtout spécialisé dans les thrillers politiques et historiques. Voyons le contenu : Une communauté hippie qui se fait appelée LES SOLDATS DU PARADIS squatte une vallée isolée de la Californie. Or cette vallée est choisie pour un projet de construction de barrage menaçant ainsi le petit paradis de la communauté dirigée par celui qui apparaîtra finalement comme un psychopathe : Richard Priest.

Pour sauver sa vallée, et profitant de la présence d’une sismologue dans sa communauté, Priest eut l’idée de voler un vibrateur sismique lui donnant le pouvoir de provoquer des tremblements de terre afin de forcer le gouverneur de l’État à négocier. L’idée est, principalement, de déclencher des tremblements de terre de plus en plus puissants en utilisant un camion de sismologie abritant le puissant vibrateur, volé à une entreprise pétrolière.

Je crois que c’est l’originalité de l’histoire qui sauve l’ensemble. Provoquer des tremblements de terre sur commande est une trouvaille même si c’est peu crédible sur le plan scientifique. Le roman traîne en longueur dans sa première partie même si dans l’ensemble, l’action est soutenue.

Le récit comporte des irritants et des failles (sans jeu de mot) des sous-thèmes usés : une agente du FBI qui se bat à la fois contre un écoterroriste et ses chefs, cette même agente qui tombe en amour avec un expert en sismographie…banal et prévisible. La façon dont Priest échappe continuellement à ses poursuivants est toutefois bien travaillée.

Si les sous-thèmes sont surexploités, on ne peut pas en dire autant du thème principal. Le mot APOCALYPSE est nettement exagéré. Je n’ai pas senti d’intensité dramatique…pas d’éléments anxiogène. L’action n’est issue que de la course-poursuite.

L’histoire de la communauté qui vit à l’écart de la Société dans un espèce de jardin d’Eden est aussi un thème usé mais la façon dont Follet le développe est intéressant. Je suis toujours touché par les histoires qui évoquent cette vie idyllique. Malheureusement, le tout se banalise avec le caractère psychopathe du gourou qui mène la barque. Retour à la case de départ. J’aurais souhaité que l’ensemble soit mieux travaillé, mieux abouti avec une intensité dramatique digne du thème.

Un tremblement de terre qui peut provoquer des milliers de mort, ce n’est pas rien. Il faut aussi tenir compte du fait que dans la vie de tous les jours, la menace écoterroriste fait de plus en plus partie de la triste réalité des capacités humaines à verser dans le mal. Donc je crois qu’une touche de réalisme n’aurait pas fait tort à l’histoire, bien au contraire. Quelques rebondissements, des revirements, quelques bonnes idées, mais peu d’émotions. Il y aurait de quoi faire un film probablement.

En terminant, je mentionnerai un dernier élément. Une toute petite communauté, vivant dans un tout petit lopin de terre bordé par une rivière, prête à tuer des milliers d’êtres humains pour sauver un petit paradis remplaçable…ça parait très gros. Évidemment ça met en évidence la folie du gourou. Les gourous cinglés pullulent dans l’histoire et dans la littérature. Le jeu n’en vaut tout simplement pas la chandelle.

Je continue d’apprécier Ken Follett car il nous a donné entre autres deux séries extraordinaires : LES PILLIERS DE LA TERRE une des meilleures trilogies historiques de la littérature, un coup de génie de Follet. Il y a eu aussi la trilogie LE SIÈCLE et plusieurs livres qui ont fait époque dont LE RÉSEAU CORNEILLE et CODE ZÉRO dont j’ai déjà parlé sur ce site. Pour ce qui est de APOCALYPSE SUR COMMANDE, j’ai pas aimé, tout simplement.

Ken Follett est un écrivain gallois spécialisé dans les thrillers politiques. Il est né le 5 juin 1949. Follet a grandi avec les histoires que lui racontait sa mère, ce qui l’a amené très tôt à développer une forte imagination ainsi que le goût de lire. Alors qu’il était étudiant pendant la guerre du Vietnam, il s’est pris peu à peu de passion pour  la politique et le journalisme. L’écriture suit rapidement. Si le succès tarde un peu à venir, déjà en 1978, son livre L’ARME À L’ŒIL connait un succès foudroyant et devient le premier d’une longue série de best-seller.

Le point culminant de sa carrière est atteint avec LES PILIERS DE LA TERRE qui devient rien de moins qu’un succès planétaire. Fort de ce succès, il entreprend dès 2009 l’écriture de la trilogie LE SIÈCLE. Parallèlement, Follett dirige un institut de dyslexie et soutient une association de lutte contre l’analphabétisme.

DU MÊME AUTEUR :

Pour lire mon commentaire sur la trilogie LE SIÈCLE, cliquez ici
Pour lire mon commentaire sur CODE ZÉRO, cliquez ici

Bonne lecture
Claude Lambert
Le dimanche 15 août 2021

ARMADA, le deuxième livre d’ERNEST CLINE

*…J’ai encore une question petite fiancée de l’église : Dans quelle partie de la bible Jésus nous met-il en garde contre cette invasion Alien ? Parce que j’ai dû rater ce verset ! …-Et le cinquième ange sonna de la trompette…et je vis une étoile qui était tombée du ciel sur la terre, et on lui donna la clé du puits de l’abîme, et il s’éleva du puits une fumée comme celle d’une grande fournaise, et le soleil et l’air furent obscurcis par la fumée du puits…* (Extrait : ARMADA, Ernest Cline, Hugo éditions, collection Nouveaux Mondes, 2018 pour la version française. Édition de papier, 425 pages)

Beaverton, Oregon, États-Unis. Zack Lightman rêve d’un autre monde. Son père a disparu tragiquement, sa mère rentre tard chaque soir, et au collège, il passe le plus clair de son temps à défendre le souffre-douleur de sa classe. Il ne se sent chez lui qu’au Starbase Ace, la salle de jeux vidéo où ses réflexes, son intuition, son sens de la stratégie lui valent déjà une belle réputation. De là à ce qu’un ATS-31 sorti tout droit de l’univers virtuel d’Armada se pose sous ses yeux dans un rugissement de tuyères…Il semble que Zack et tous les joueurs invétérés du monde ont une chance unique de sauver la planète d’une menace extra-terrestre…

AVANT-PROPOS : GEEK

Après recherche, je me suis aperçu qu’il n’y a pas de définition arrêtée du terme GEEK. Toutefois, il y a une définition qui revient très souvent: il s’agit d’une personne passionnée par un ou plusieurs domaines précis plus souvent liés aux cultures de l’imaginaire. Je pourrais dire en fait que c’est une catégorie générique qui inclut les jeux vidéo, les jeux de rôle et bien sûr la technologie informatique.

Le geek est généralement perçu comme cérébral, technophile féru de high-tech. Il faut noter qu’il y a souvent confusion entre les geeks et les *nolife*, c’est-à-dire les personne qui passent presque la totalité de leur vie à la pratique d’une passion, catégorie dans laquelle se trouve les cyberdépendants. Issu de cette vaste définition, il y a un mot pour qualifier Ernest Cline: PASSIONNÉ et encore très érudit dans un domaine particulier: les technologies du jeu…

GEEK À TEMPS PLEIN

-Si ce soir ce n’est pas la fin du monde, et
si demain nous sommes encore en vie tous
les deux, je suggère une sortie en amoureux
a-t-elle conclu. Tu es d’accord ? -Marché
conclu.-
COMPTE À REBOURS:
QUATORZE MINUTES QUARANTE-NEUF SECONDES
(Extrait: ARMADA)

C’est le plus extraordinaire mélange de styles, de genres et de tendances que j’ai lu à ce jour car le livre fait mention ou évoque les plus grands titres de la science-fiction en littérature et au cinéma. Des titres qui m’ont marqué. J’y ai reconnu Star-Wars, Galactica, E.T., Alliens, predators, independance day, la guerre des mondes, Armageddon et le plus important sans doute : CONTACT, excellent film qui raconte l’histoire d’Ellie Arroway qui reçoit un message des extra-terrestres décrivant les plans d’un transporteur interstellaire.

Ceux et celles qui ont vu ce film se rappelleront de cette fameuse image retournée à la terre après avoir été captée il y a des dizaines d’année, le Svastika, la croix gammée, triste symbole adopté par les Nazis et qui rappelle froidement le génocide de la deuxième guerre mondiale. Autre film évoqué peut-être encore plus important : 2010, la suite de 2001 Odyssée de l’espace, film qui évoque une présence extra-terrestre sur EUROPE, un des satellites naturels de Jupiter.

Un moment fort du livre ARMADA est cette réunion pendant laquelle des jeunes recrues de l’ADT, l’Association de Défense terrestre, comptant parmi les meilleurs *gamers* du monde, assistent à une présentation multimédia qui confirme l’imminence d’un assaut extra-terrestre massif sur la terre. L’intensité monte en flèche au moment de la découverte d’un énorme Svastika à la surface d’Europe.

L’objectif de l’ADT est d’utiliser les talents de tous les jeunes spécialistes des jeux vidéo en les mettant aux commandes d’engins réels dont plusieurs sont issus d’une technologie extra-terrestre et dont la construction a épuisé les finances mondiales. Ce n’est plus un jeu, mais la crise sera gérée comme si c’était le cas. Le héros de ce thriller haletant est Zack Lightman, recruté comme beaucoup d’autres pour ses talents de joueurs et dont le père mort n’est peut-être pas si mort que ça.

Ne soyez pas surpris de développer une forte impression de déjà vu à la lecture de ce livre. C’est parfaitement voulu par l’auteur qui a fait une espèce de soupe avec des éléments d’œuvres de science-fiction majeures et qui a bousculé gentiment les conventions d’une des plus importantes tendances en littérature et en cinéma. Ne vous surprenez pas non plus de l’omniprésence de la culture geek dans cet ouvrage.

Il faut connaître l’auteur pour mieux comprendre, Ernest Cline, joueur invétéré, geek à plein temps. Si vous avez lu READY PLAYER ONE de Cline, vous saisirez vite sa démarche, basée sur l’idée que tous les films d’extra-terrestre et les téléséries comme STAR TREK sont réalisées essentiellement dans le but de préparer l’humanité à être envahie par des aliens.

Malgré quelques irritants, j’ai trouvé ce roman fort, brillamment écrit, un peu emprunté évidemment, mais qu’à cela ne tienne, j’y ai trouvé de brillantes idées, celle par exemple de prêter un petit rôle à des scientifiques brillants qui ont réellement contribué à l’avancement de la science comme par exemple Stephen Hawking, célèbre physicien cosmologiste britannique paralysé par la sclérose amyotrophique et actif jusqu’à sa mort en 2018.

Je pense aussi à l’astronome américain Carl Sagan (1934-1996), un des fondateurs de l’exobiologie. Une autre idée intéressante est la théorie Lightman qui veut que la terre soit simplement mise à l’épreuve.

Un des principaux irritants de ce livre, c’est la redondance. Il y en a beaucoup. Des répétitions, des longueurs. J’ai noté aussi que dans plusieurs passages et épisodes, la simplicité confine à la facilité.

Ce n’est pas un roman qui tranche par son originalité mais il m’a quand même réservé une finale surprenante. J’en étais heureux car je trouvais l’ensemble un peu prévisible. En général, c’est un excellent roman, très techno, rythme élevé. Développement intéressant quoique parfois tiré par les cheveux.

Une petite remarque en terminant. Le livre soulève une question intéressante : puisque la plupart des jeux sont en ligne, les *gamers*de toute la planète seraient-ils surveillés et notés en vue de défendre éventuellement la terre contre une invasion extra-terrestre ?

Ernest Cline est né aux États-Unis en 1972. Geek jusqu’au bout des ongles, il a commencé par travailler dans un fast-food et dans un vidéoclub, avant de retourner à ses premières amours et d’écrire le scénario du film Fan boys. Cline a eu beaucoup d’emplois sous-payés dans l’industrie informatique avant d’avoir beaucoup de temps à consacrer à ses vraies passions.

Player One, son premier roman, est devenu une œuvre culte dès sa parution et a été adapté au cinéma sous le titre Ready Player One, par Steven Spielberg (mars 2018). Son deuxième roman, Armada, a paru chez le même éditeur en 2018 et les droits d’adaptation cinématographique ont déjà été achetés. Rendez-vous donc à nouveau au grand écran.

BONNE LECTURE
Claude Lambert
le samedi 14 août 2021

ÇA, le livre de STEPHEN KING

*C’était là qu’Adrian Mellon avait gagné le chapeau qui allait signer son arrêt de mort.
Un haut-de-forme avec une fleur et un bandeau sur lequel on lisait :
J’❤️ Derry.>(Extrait : ÇA, Stephen King 1986, t.f. : 188 Éditions Albin Michel, édition de papier, deux livres de poche, 1 500 pages.)

Ben, Eddie, Richie et la petite bande du <club des ratés>, comme ils se désignaient, ont été confrontés à l’horreur Absolue : ÇA, cette chose épouvantable, tapie dans les égouts et capable de déchiqueter vif un garçonnet de six ans… Vingt-sept ans plus tard, l’appel de l’un d’entre eux les réunit sur les lieux de leur enfance. Car l’horreur, de nouveau, se déchaîne, comme si elle devait de façon cyclique frapper la petite cité. Entre l’oubli des terreurs et leur insoutenable retour, nos amis entreprennent un fascinant voyage vers le mal. L’histoire de sept enfants devenus adultes et toujours terrorisés de retour sur le territoire du mal absolu.

La peur pure
*< Ça a recommencé >
< Viendras-tu ? > *
(Extrait)

C’est ma deuxième lecture de l’œuvre probablement la plus vaste et la plus aboutie de Stephen King, exception faite de la Tour Sombre, ÇA. En fait, j’ai profité d’une réédition en deux tomes de Ça, coïncidant avec la sortie d’une nouvelle version au cinéma. J’ai lu le tome 1 sur papier et écouter la version audio du tome 2, lue par Arnaud Romain. Je ne me suis pas ennuyé bien au contraire.

Nous sommes à Derry en 1957, George Denbrough, un gamin de 6 ans est tué, mort au bout de son sang, un bras arraché par un clown maléfique caché dans les égouts. George s’amusait à faire flotter un petit bateau de papier dans le caniveau. Sept enfants terrorisés se faisant appelés le club des ratés, Stan, Mike, Bill, Ben, Ritchie, Eddie et Beverly comprennent très vite qu’une créature polymorphe très ancienne hante les sous-sols de Derry et tue des enfants selon un cycle de 27 ans.

Le livre raconte la confrontation des enfants avec ÇA une première fois en 1958 et en 1985 et alterne par la suite en deux temps…tout le récit est fait de bonds en arrière et de sauts en avant…27 ans.

On reconnait la façon de faire de Stephen King entre toutes : les personnages d’abord, tricotés serrés, travaillés. Il prend son temps pour raconter leur vie passée et présente, évoluant très lentement à travers les évènements surnaturels qui viennent mystifier la ville de Derry. La psychologie des personnages est très importante pour King. C’est une valeur intrinsèque du roman.

C’est de cette façon qu’il réussit à maîtriser les rouages de la peur : *Ce qu’il découvrit était si épouvantable qu’à côté, ses pires fantasmes sur la chose dans la cave, n’étaient que des fééries. D’un seul coup de pattes griffues, sa raison avait été détruite. (Extrait) Cette angoisse, cette peur omniprésente dans le récit est d’autant plus intense qu’elle implique des enfants. L’adulte a peur…les enfants ressentent de la terreur…la peur pure.

La recherche de King sur la peur ressentie par les enfants atteint son paroxysme. Même les héros de l’histoire ressentent la peur même s’ils ne manquent pas de courage. Je ne me suis jamais autant attaché à des personnages de romans. Ils sont souvent gagnés par l’épouvante et ça se transmet au lecteur par l’esprit de King interposé. C’est un récit qui ébranle jusqu’à sa finale, dramatique et bouleversante.

Les habitués de King ne seront pas surpris d’observer des acrobaties temporelles dans le récit car dans un premier temps en 1957, les ratés combattent ÇA jusqu’à ce qu’il s’endorme pour un autre cycle, avec promesse de revenir à Derry quand il se réveillera…en 1985. King passe d’un à l’autre avec aisance.

Il faut juste porter un peu attention. Ce qui compte, c’est l’émotion que j’ai ressentie en lisant ÇA, un amalgame de peur, de terreur, de dégoût et aussi d’admiration pour des personnages magnifiquement campés. Ce livre m’a ébranlé, je ne vous le cache pas. King, comme toujours a trouvé le ton juste. 

Enfin un détail qui a son importance : dans ÇA, la peur est engendrée par la violence et King exploite toutes les formes de violences : conjugale, familiale, délinquante, suicide… :*Stanley gisait, adossé à la partie en plan incliné de la baignoire. Il avait la tête tellement rejetée en arrière que des mèches de cheveux noirs, pourtant courts, lui touchaient le dos entre les omoplates. Sa bouche était ouverte comme un ressort et son expression traduisait une horreur pétrifiée, abyssale…* (Extrait)

Je ne le dirai jamais assez, ce livre est un chef-d’œuvre, sans doute le plus angoissant de la bibliographie de King, enrichi de l’extraordinaire manifestation d’une amitié indéfectible qui lie sept enfants décidés à combattre une créature infernale mue par le mal intégral. Je sors de cette relecture aussi emballée que la première fois. En terminant, faut-il lire le livre avant d’aller voir le film? Moi je vous dis OUI ABSOLUMENT. D’ailleurs en ce qui me concerne, le livre est probablement suffisant, comblé que je suis en émotion.

Comme je l’ai expliqué dans l’article que j’ai publié en 2013 sur 22/11/63, il serait trop long de produire ici le bilan biographique de Stephen King. Comme vous vous en doutez, il est assez impressionnant. Je vous invite plutôt à visiter le site
www.stephenking999.com .
Ainsi vous saurez tout sur le grand maître de l’étrange. Je vous invite aussi à lire mon article intitulé LE MONDE À PART de Stephen King concernant la septologie LA TOUR SOMBRE, disponible ICI.

ÇA AU CINÉMA

Voici les gamins qui forment le club des losers. Ils ont fait la promesse de revenir à Derry si jamais Ça se manifestait, ce qui se produit après 25 ans. Les gamins devenus adultes ne l’auront pas facile pour ne pas dire qu’ils vont en baver.
(téléfilm, première sortie, novembre 1990, réalisateur : Tommy Lee Wallace)

Ça. Symbolisé ici par un clown sinistre appelé Gripsou. À gauche ÇA version 2017. À droite, ÇA version 1990.

Bonne lecture
Claude Lambert
le samedi 7 août 2021

CHARLES LE TÉMÉRAIRE, l’intégrale d’YVES BEAUCHEMIN

*Les sectes ambitionnaient de plus en plus de remplacer les organisations paroissiales en pleine débâcle et tentaient pour cela de répondre dans la mesure de leurs moyens aux différents besoins de la vie quotidienne familiale. Peut-être un emploi l’attendait-il qui lui permettrait de…voyager un peu partout au Québec… Le romancier inaccompli en lui le réclamait avec force* (Extrait : CHARLES LE TÉMÉRAIRE, Yves Beauchemin, Fidès, éd. Or. 2006. Post-édition numérique, 1 320 pages)

Né en 1966, dans un quartier populaire de l’est de Montréal, Charles Thibodeau est de la trempe des véritables héros, qui savent transformer les mauvais coups du sort en revanches sur le destin. On le croyait mort à sa naissance ? Plus vigoureux que jamais, il revient à la vie entre les mains de l’ambulancier qui l’accueille dans ce monde. Sa mère meurt alors qu’il a quatre ans. Son père est un ivrogne calamiteux.

Qu’à cela ne tienne ! Vif, intelligent, débrouillard, candide, le gamin se dote d’une vraie famille grâce à quelques alliés précieux : le quincaillier Fafard, une maîtresse d’école compatissante, l’épagneul Bof, créature du bitume, tout comme son maître, et tant d’autres encore… Autour de ce téméraire de charme gravite ainsi tout un monde de personnages attachants, qui font un heureux contrepoids à certaines figures maléfiques que l’existence jettera sur sa route.

Roman d’apprentissage, Charles le téméraire est une fresque aussi ambitieuse que remarquable. De la garderie à l’école, du camp de vacances à la salle de billard, Charles grandit, et avec lui le Québec effervescent de la seconde moitié du XXe siècle. Au cours de cette passionnante chevauchée, le lecteur aura vu la crise d’Octobre 70 à travers les yeux d’un enfant, il aura découvert Balzac avec la sensibilité à fleur de peau d’un adolescent qui, nouveau Rastignac, entre dans l’âge adulte en s’écriant : À nous deux, Montréal ! Yves Beauchemin est au sommet de son art.

Une peinture sociale
*Le plus cruel d’entre tous (soucis), celui qui lui
faisait passer des nuits blanches pendant
lesquelles il avait l’impression de dormir sur
un lit d’aiguilles et qui l’empêchait même
parfois de satisfaire les désirs légitimes de son
épouse, était la question du référendum*

(Extrait, tome 3)

Pour apprécier le récit de Beauchemin, il convient de bien cerner le personnage principal, Charles Thibodeau, car c’est toute l’histoire qui repose sur ses attributs physiques, sociaux et politiques. Je dis physique parce que Charles est un beau garçon et il fera un bel homme. C’est un détail important car il fera autant son bonheur que son malheur. Charles est issu d’une famille dysfonctionnelle, père alcoolique et violent.

Tout jeune enfant, sa mère meurt suivie de sa petite sœur Madeleine. Après des sévices psychologiques et physiques, Charles sera recueilli par la quincailler Fernand Fafard et sa femme Lucie. Cette enfance pénible amènera Charles à devenir un peu excessif, impulsif, peu patient. Rien d’excessif.

À l’opposé, il est très intelligent, volontaire, doué pour le français, le journalisme et pour gagner la confiance des chiens même les plus féroces, un détail qui a toute son importance. Sur le plan politique, Charles ne sera pas actif en tant que tel mais il développera une sympathie pour l’indépendance du Québec, comparant l’avancée politique du Québec de l’époque à la démarche d’une tortue.

J’ai lu la trilogie éditée en un seul volume numérique. Ça fait tout de même un pavé de 1 350 pages. Je peux vous assurer que je ne me suis jamais ennuyé. J’ai souffert avec Charles, j’ai partagé ses joies, ses peines. Parfois, j’avais envie de le féliciter de l’encourager, d’autres fois, je lui aurais botté les fesses. Sa démarche amoureuse est compliquée et l’auteur la développe habilement sans tomber dans la mièvrerie.

À travers le quotidien de Charles, c’est tout une fresque sociale que peint Yves Beauchemin. En effet, Charles sera au cœur d’effervescences historiques qui ont secoué le Québec. La crise d’octobre 1970, les référendums de 1980 et 1985, la crise du verglas de 1998, la fusillade au parlement de Québec, 1984.

À travers tous ces évènements, Charles a développé un don pour la littérature, l’écriture, les relations publiques et il aura été entouré d’une magnifique brochette de personnages aussi attachants les uns que les autres : *…et puis Lucie et Fernand, Rosalie et Roberto, Bof, le notaire Michaud et sa drôle d’Amélie, mademoiselle Laramée, Simon l’ours blanc, le frère Albert, Blonblon, Henri, Céline et même Sylvie, si froide et distante qui a su le soutenir, elle aussi, à sa façon. Cela fait beaucoup de monde, comme une petite troupe qui l’a épaulé dans son combat contre des ennemis quelques fois redoutables. * (Extrait) sans oublier Bernard Délicieux, un personnage aussi singulier que son patronyme qui a semé un petit quelque chose dans l’esprit de Charles qui aura contribué à canaliser son impatience et à le maturer : *Vous savez Charles, tout commence par un début…* (Extrait)

Comme cela m’est arrivé dans la lecture d’un autre chef-d’œuvre d’Yves Beauchemin, LE MATOU, CHARLES LE TÉMÉRAIRE m’a fait ressentir beaucoup d’émotions comme par exemple toutes les pages consacrées à la crise du verglas décrite avec une intensité dramatique remarquable mettant en perspective les élans de solidarité et d’entraide qui caractérisent les québécois.

Les aventures sentimentales de Charles, les premières en particulier, ont été traitées avec beaucoup de doigté. Le rythme de la plume permet d’approfondir chaque personnage mais il n’y a pas de longueurs. Le langage est coloré à la québécoise mais sans excès. CHARLES LE TÉMÉRAIRE est une l’œuvre extraordinaire d’un conteur de talent. L’écriture est simple et touchante et laisse une bonne place aux rebondissements.

La lecture de ce livre a été pour moi un pur délice.

Né à Rouyn-Noranda, Yves Beauchemin est un écrivain phare de la littérature québécoise. Auteur des célèbres romans Le Matou, Juliette Pomerleau, et La Serveuse du Café Cherrier, il est membre de l’Académie des lettres du Québec. En 2011, il s’est vu décerné le prix Ludger-Duvernay, qui souligne la contribution exceptionnelle d’un écrivain au rayonnement du Québec. Dans Les Empocheurs, il s’amuse avec  verve et humour  à railler la gourmandise pour l’argent et le pouvoir de certains de nos contemporains. Plusieurs de ses livres ont remporté des prix dont LE MATOU, prix du roman de Cannes 1982.

Bonne lecture
Claude Lambert
le dimanche 1er août 2021