LES FIANCÉS DE L’HIVER

L'innocence d'une héroïne

LES FIANCÉS DE L’HIVER

Commentaire sur le livre de
CHRISTELLE DABOS

*Ses deux cicatricesjuraient presque sur la
nouvelle symétrie de son visage, bien rasé,
bien peigné. Lentement, il se tourna vers
Berenilde.
Jai tué un homme. Il avait jeté
cela d
un ton nonchalant, comme une
banalité, entre deux lampées de soupe.*
(Extrait : LES FIANCÉS DE L’HIVER, Christelle
Dabos, premier tome de la saga LE PASSE-MIROIR,
Éditions Gallimard jeunesse 2013, papier, 600 pages)

« Écoute-moi bien, fille…tu es la personnalité la plus forte de la famille. Je te prédis que la volonté de ton mari se brisera sur la tienne.» Ophélie cache des dons singuliers : elle peut lire le passé des objets et traverser les miroirs. Fiancée de force à l’un des héritiers d’un clan du pôle, elle quitte à regret le confort de sa famille. La jeune femme découvre ainsi la cour du seigneur Farouk, où intrigues politiques et familiales vont bon train. Loin de susciter l’unanimité, son entrée dans le monde devient alors l’enjeu d’un complot mortel. LES FIANCÉS DE L’HIVER est le premier tome de la saga LA PASSE-MIROIR.

L’INNOCENCE D’UNE HÉROÏNE
*Je pensais que ses petites manies meurtrières
lui étaient passées avec l’âge, enchaîna
Thorn en appuyant sur chaque consonne. Le
tour qu
elle vient de vous jouer prouve  le
contraire.>
(Extrait : LES FIANCÉS DE L’HIVER, PASSE-MIROIR #1)

Voici une histoire extraordinaire et originale. On y raconte le destin d’Ophélie, une jeune animiste vivant dans une des arches d’un monde futur fantastique et que, pour des raisons de mariage arrangé avec un mufle, on la catapulte dans l’arche du Pôle : *Le pôle est celle qui traîne la plus mauvaise réputation. Ils ont des pouvoirs qui vous détraquent la tête ! Ce n’est même pas une vraie famille, ce sont des meutes qui se déchirent entre elles*. (Extrait) Voici donc notre pauvre Ophélie qui atterrit dans un monde cruel et étrange pour un mariage dont elle ne veut pas, son fiancé non plus d’ailleurs, Thorn, l’intendant du Pôle, aussi sentimental qu’une veuve noire. Ce mariage a simplement été voulu par un club de vieilles filles qu’on appelle les Doyennes et qui ont décidé que cette union rapprocherait les deux familles pour leurs bénéfices mutuels.

Ophélie va donc évoluer dans un monde où la citadelle flotte dans les airs et devient une *citacielle*, un monde où on peut donner une gifle sans lever la main, un monde où on peut manipuler l’esprit par simple malfaisance, où certains objets s’animent et affichent un certain caractère comme le fameux foulard d’Ophélie et où de rares personnes, comme notre héroïne peuvent voyager en passant à l’intérieur d’un miroir. Eh oui ! Ophélie est une passe-miroir. Pour parler d’Ophélie elle-même, disons que c’est une fille sans attrait, pas particulièrement jolie, elle… *n’était bonne qu’à lire. Si on lui retirait ça, il ne restait d’elle qu’une empotée. Elle ne savait ni tenir une maison, ni accomplir une tâche ménagère sans se blesser.* (Extrait) Elle était gauche et maladroite. Au Québec, on dirait d’Ophélie que c’est une niaiseuse de première classe, mais ce n’est pas si simple. À vous de découvrir pourquoi : voici un indice : *Écoute-moi bien ma fille…tu es la personnalité la plus forte de la famille. Je te prédis que la volonté de ton mari se brisera sur la tienne.* (Extrait) 

J’ai beaucoup aimé ce livre. J’ai trouvé son charme enveloppant, sûrement à cause de la beauté de l’écriture, à la fois simple et directe…une écriture chaude qui raconte un monde froid… j’ai été ébranlé par toute une variété d’émotions concernant le personnage principal. Ça peut sembler paradoxal, mais de toutes les faiblesses de son Ophélie, l’auteure dégage une force extraordinaire. Donc Ophélie est pour moi une petite sœur, ma grande amie, mon élève, ma pupille, ma fille… je l’aime et je deviens lecteur vorace tellement j’ai hâte de voir comment elle va se sortir de ce milieu particulièrement pourri. Tel est le pouvoir de la plume de Christelle Dabos, issu d’une imposante recherche et une volonté de minutie sur les personnages et les interactions avec le milieu.

Dabos fait évoluer son héroïne dans un monde baroque, ambitieux, malsain où tout est truqué, joué d’avance. Sa principale force est d’entraîner le lecteur sur ses pas et de développer le goût de mettre beaucoup de personnages poudrés et artificiels à leur place. Elle a rendu la marchandise quoi. Ce livre m’a fait réagir. Il s’en dégage une gamme d’émotions. Ici l’auteure donne à un genre littéraire qui semble parfois épuisé, de la légèreté, de la subtilité, comme une nouvelle jeunesse. Ici, pas de dragon, d’épées qui cherchent le point faible d’encombrantes armures mais attention, il y a tout de même péril en la demeure. Sans redéfinir le genre, Christelle Dabos propose un style différent, plus léger. C’est du fantastique sans être trop spectaculaire. L’auteure développe les dons de ses personnages avec parcimonie et modération et j’aime ça. Pas d’exagération, pas de longueurs et de *m’as-tu vu*.

Je vous recommande donc LES FIANCÉS DE L’HIVER, premier tome de la série LA PASSE-MIROIR et je vous invite à faire comme moi éventuellement, vous lancer dans la suite : LES DISPARUS DU CLAIRDELUNE (tome 2) et LA MÉMOIRE DE BABEL (tome 3). Il sera très intéressant de voir comment évolue Ophélie dans ce milieu de loups et surtout de voir si le fameux Thorn est apprivoisable, voir domptable. Pour l’instant, il y a quelque chose qui fait que Thorn est dur à définir mais sous sa carapace froide de frustré antisocial, il y a des tendances qui pourraient bien s’inverser. Disons que l’auteure a préparé un festin à plusieurs services. La suite est prometteuse…très prometteuse. Je ne vais pas vendre la mèche mais je dirai simplement que les relations entre Ophélie et Thorn vont se préciser quelques peu pendant que de mystérieuses disparitions sont signalées à CLAIRDELUNE.

Une lecture qui évolue lentement, sûrement, agréablement.

À lire aussi :

      

Originaire de la Côte d’Azur, Christelle Dabos passe son enfance à Cannes. Bien qu’elle ait grandi dans une famille de musiciens, c’est surtout la plume qui l’intéressait. Elle ne tarde pas à rejoindre LA PLUME D’ARGENT, une cybercommunauté d’auteurs. Après avoir suivi une formation de bibliothécaire, elle s’installe en Belgique où elle vit maintenant, se consacrant à l’écriture. Le premier tome de LA PASSE-MIROIR lui vaut en 2013 le prix du premier roman jeunesse Gallimard. Un autre tome a suivi en 2015, le troisième en 2017. Les deux premiers ouvrages ont été récompensés du GRAND PRIX DE L’IMAGINAIRE dans la catégorie roman jeunesse francophone en 2016.

Bonne lecture
Claude Lambert
Samedi 28 novembre 2020

 

UNE COLONNE DE FEU partie 2

Les ravages du fanatisme

UNE COLONNE DE FEU

Commentaire sur le livre de
KEN FOLLET (partie 2)

LES RAVAGES DU FANATISME
*Paré disait que si l’écharde n’avait pénétré que dans l’œil
du roi, il aurait pu survivre…Malheureusement, la pointe
s’était enfoncée jusqu’au cerveau. Paré mena des
expériences sur quatre criminels condamnés à mort,
leur plantant des éclats de bois dans les yeux pour
reproduire la blessure. Les quatre moururent. Il n’y
avait aucun espoir de sauver le roi.*

Pour compléter mon commentaire sur UNE COLONNE DE FEU, je dirai qu’il est difficile pour moi de dissocier la perception que j’ai du récit de mes convictions. L’auteur précise que le protestantisme était aussi loin d’être vertueux. Raison pour laquelle je pense que la neutralité de l’auteur est raisonnable.

Pour le reste c’est du grand Follet : insertion efficace de personnages fictifs dans des réalités historiques de premier plan, beaucoup de rebondissements, de l’émotion, et l’histoire est toujours d’actualité sauf qu’aujourd’hui, c’est l’Islam qui est pointé du doigt. Donc, quant à la tolérance, on ne peut pas dire que c’est une vertu dans notre société actuelle. Dans les petits moins, attention, il y a beaucoup de personnages. Ça devient mêlant. Mais les principaux acteurs étant bien mis en évidence, c’est tolérable. Quant au titre, je n’ai pas vraiment compris ce choix.

Enfin, je ne parlerai pas de fil conducteur, mais plutôt de personnage conducteur…de personnage-phare. Dans COLONE DE FEU, vous suivrez, tout au long du récit, l’évolution de Ned Willard qui est devenu espion au service de la reine Élizabeth 1ère, puis du roi Jacques. C’est un aspect extrêmement original que Follet a développé dans son récit : la nécessité et la création d’un cercle d’espions qui a été dans l’histoire, d’une redoutable efficacité. Naissance des services secrets…

Je sais que j’ai été long mais j’aimerais terminer en vous disant que si j’ai trouvé ce livre passionnant, il m’a ébranlé, à cause du caractère parfois brusque de la plume, mais surtout à cause des réalités historiques développées par Follet et dominées par la méchanceté, la cruauté et évidemment l’intolérance qui a tant fragilisé l’Europe au cours de l’histoire. Je vous recommande donc UNE COLONE DE FEU… du grand Follet.

Pour en savoir plus sur le protestantisme, cliquez ici.
Pour en savoir plus sur le massacre de la Saint-Barthélemy, cliquez ici.
Pour lire mon commentaire sur CODE ZÉRO de Ken Follet, cliquez ici.

Un élément de la conclusion du livre de Ken Follet, élément que j’ai trouvé extrêmement intéressant m’a amené à faire une recherche sur le MAYFLOWER, un navire marchand qui deviendra célèbre après avoir transporté dans le nouveau monde, en 1620, des passagers dissidents religieux. Plusieurs de ces passagers, pèlerins et autres sont considérés par beaucoup d’historiens comme faisant partie des premiers colons de ce qui deviendra les futurs États-Unis. Pour en savoir plus, cliquez ici.

Bonne lecture
Claude Lambert
le vendredi 20 novembre 2020

UNE COLONE DE FEU partie 1

Deux siècles après

UNE COLONNE DE FEU

Commentaire sur le livre de
KEN FOLLET (partie 1)

*Certains étaient suffisamment exaspérés par la
corruption de l’Église pour prendre le risque
d’assister à des cultes protestants clandestins,
même si c’était un crime. Pierre fit mine d’être
scandalisé. «Ces gens devraient être mis à mort.»*
(Extrait : UNE COLONNE DE FEU, Ken Follet, Éditions
Robert Laffont, 2017, édition de papier, 925 pages)

Noël 1558, le jeune Ned Willard rentre à Kingsbridge : le monde qu’il connaissait va changer à tout jamais… La ville est déchirée par la haine religieuse et Ned se retrouve dans le camp adverse de celle qu’il voulait épouser, Margery Fitzgerald. L’accession d’Élisabeth Ire au trône met le feu à toute l’Europe. Les complots pour destituer la jeune souveraine se multiplient, notamment en France ou la séduisante Marie Stuart – considérée comme l’héritière légitime du royaume anglais– attend son heure. Pour déjouer ces machinations, Élisabeth constitue les premiers services secrets du pays et Ned devient l’un des espions de la reine. Dans ce demi-siècle agité par le fanatisme qui répand la violence depuis Séville jusqu’à Genève, les pires ennemis ne sont cependant pas les religions rivales. La véritable bataille oppose les adeptes de la tolérance aux tyrans décidés à imposer leurs idées à tous les autres – à n’importe quel prix.

Deux siècles après
UN MONDE SANS FIN
*Ils se rendront de nuit au château de ma sœur,
l’actuelle comtesse de Shiring. Elle organise des
offices religieux catholiques en secret depuis des
années et dispose déjà de tout un réseau de
prêtres clandestins. De là, ils se disperseront
dans toute l’Angleterre*
(Extrait : UNE COLONNE DE FEU)

L’histoire d’une Europe instable et agitée. Elle est agitée et meurtrie par une guerre sans merci que se livrent les ultra-catholiques et les protestants qui, sous l’impulsion de Jean Calvin ont décidé de faire sécession d’une église contrôlante, austère, orthodoxe dirigée par des papes incompétents assis sur l’argent, le pouvoir et l’ambition. Pour comprendre l’histoire, il faut saisir toute l’ampleur de l’intolérance catholique, le contexte politique, spécialement en Angleterre, le durcissement du protestantisme qui deviendra aussi intolérant. Le résultat est une bombe meurtrière au nom d’une étiquette empoisonnée : la religion de l’église.

Ken Follet livre un récit historique avéré dans lequel il a inséré des personnages fictifs avec des intrigues. C’est sa grande force. Il passe en revue les grands moments de la crise de religion à partir de 1558 où Élizabeth 1ère accède au trône d’Angleterre, établit l’autorité de l’Église protestante anglaise dont elle deviendra la gouverneure suprême, elle créera les tout premiers services secrets anglais. Par la suite, le pape aura l’idée brillante d’excommunier Élizabeth, répudier sa religion et inciter les anglais à la désobéissance. Dans un crescendo dramatique, Follet passe en revue l’exécution de Marie Stuart, la tentative de l’Espagne d’envahir l’Angleterre et d’y faire agir l’inquisition. Follet met tous les éléments en place qui conduiront inexorablement au massacre de la Saint-Barthélemy : chaque protestant de la noblesse était désigné pour être assassiné par un ultra-catholique …des milliers de morts ensanglantés ont jonché les rues de Paris et d’une vingtaine d’autre villes pendant des semaines. Suite à cet indescriptible carnage, le Pape aurait envoyé une lettre de félicitations au roi de France. N’est-ce pas édifiant ? Pour un saint homme ?

C’est une parenthèse très personnelle, mais on dirait qu’il y a beaucoup de gens, dont des rois et des saints pères qui ont oublié le message pourtant très simple qu’un jeune homme adulé a livré un jour sur une montagne : AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES et non *tuez-vous les uns les autres* et pour des chicanes de doctrines encore. J’ai trouvé le livre dur, très direct. Il y a quelque chose de dérangeant dans la justesse du propos. Au moins, à plusieurs reprises dans le récit, j’ai senti l’appel à la tolérance, c’est-à-dire cette capacité d’admettre que mon voisin, ami ou cousin peu importe ait une manière différente de la mienne de vivre et de penser. Il ressort de l’ensemble de l’œuvre une mise en valeur, sinon une glorification de la tolérance. Et les exemples sont nombreux…

*Margery était consternée. Les catholiques allaient massacrer les protestants, et inversement. Mais un disciple du Christ n’était pas censé manier l’épée ni tirer le canon, pas plus que tuer ou estropier. (Extrait) 

*Nous ne voulions qu’une chose, un pays où chacun pourrait faire la paix avec Dieu comme il l’entend* (Extrait) 

*La simple idée que des êtres humains puissent être autorisés à pratiquer la religion de leur choix provoqua plus de souffrances que les dix plaies d’Égypte*. (Extrait)

Le prochain article sera consacré à la suite et la fin de mon commentaire sur UNE COLONNE DE FEU

Bonne lecture
Claude Lambert
le dimanche 15 novembre 2020