CRIME ACADEMY

Criminels ou fabulateurs ?

CRIME ACADEMY

Commentaire sur le livre de
Christian Jacq

<L’assassin n’en croyait pas ses yeux. Une convocation
en bonne et due forme à la télévision pour devenir la
vedette d’une émission qui fascinerait le grand public,
«CRIME ACADEMY»! De même qu’à six autres candidats,
on lui proposerait, ni plus moins, de raconter son crime
parfait…>

(Extrait : CRIME ACADEMY, Christian Jacq, 2012, J-édition pour
la version numérique, 235 pages, édition de papier)

Sixième tome de la série LES ENQUÊTES DE L’INSPECTEUR HIGGINS comptant 23 titres, CRIME ACADEMY est le titre d’une nouvelle émission crée par une chaîne populaire de télévision et qui se rapproche beaucoup de la téléréalité. Sept assassins impunis, c’est-à-dire des criminels qui ont échappé totalement à la justice, sont invités à l’émission pour raconter les circonstances de leur crime. Ensuite, le public sera appelé à choisir son criminel préféré. Les grands pontes de Scotland Yard sont furieux et délèguent l’inspecteur  à la retraite Higgins et son remplaçant Scott Marlow pour enquêter. Ce dernier commence par rencontrer les *vedettes* une par une. Quelque chose cloche…

CRIMINELS OU FABULATEURS?
*La forteresse qui abrite les
sept candidats de la
CRIME ACADEMY est un
marécage recouvert de
brume*
(Extrait : CRIME ACADEMY)

Je connaissais déjà la plume de Christian Jacq pour ses nombreux récits sur l’Égypte. Il connait la question puisqu’il est archéologue et docteur en égyptologie. J’étais très curieux de vérifier comment Jacq se débrouillait dans un contexte d’intrigue policière. J’ai choisi CRIME ACADEMY tout à fait au hasard. On est très loin de la perfection mais le livre présente un intéressant rapport de forces et de faiblesses. Voyons d’abord le synopsis.

L’histoire tourne autour de sept assassins potentiels, c’est-à-dire sept personnes qui avouent avoir commis le crime parfait sans jamais avoir été ennuyé par la justice. Les crimes ont été perpétrés il y a plus de trente ans, en Grande Bretagne, là où la prescription n’existe pas. Mais la justice doit remonter trop loin dans le temps pour être efficace et rendre punissables ces sept personnages. Cecil Cadeno, animateur et organisateur d’une émission de télé-réalité à scandale réunit ces sept personnes avec une garantie de protection légale pour qu’elles racontent leur crime et concourent ainsi au titre de meilleur assassin, titre accompagné d’une somme d’argent plus que confortable. Le superintendant Marlow de Scotland Yard se lance dans une enquête qui s’annonce fort complexe, tellement qu’il fait appel à son vieil ami Higgins pour l’aider à découvrir la vérité dans ce panier de crabe. Très vite, Higgins voit qu’il y a anguille sous roche. Et ça se complique très vite car des morts s’ajoutent pendant l’enquête. Le temps presse.

Première observation, le concept est original et rappelle les *huis-clos* de Miss Marple et d’Hercule Poirot, les brillants limiers créés par Agatha Christie. Le Crime de l’Orient-Express me vient à l’esprit aux fins de comparaisons. Même si ça rappelle Agatha Christie et même Conan Doyle, le concept est bien propre à Christian Jack. La comparaison s’arrête là, les histoires d’Agatha Christie étant beaucoup plus approfondies et mieux finies. L’originalité de l’histoire m’a quand même plu, d’autant qu’elle vient faire un petit croche-pied à l’univers de la téléréalité, que je trouve, l’ai-je déjà dit, d’une extraordinaire insipidité. Elle n’est pas rendue aussi bas, mais je ne suis pas sûr qu’elle se gênerait.

La plus belle réussite de Christian Jacq est qu’il a réussi à maintenir le caractère intriguant de l’histoire jusqu’à la fin. Il m’a forcé à me creuser la tête et j’ai joué le jeu : *La forteresse qui abrite les sept candidats de la CRIME ACADEMY est un marécage recouvert de brumes…* (Extrait). J’ai trouvé la finale excellente. Elle vous réserve un magnifique bouquet de déductions et de logique policière alors que tous les suspects sont réunis pour le *speech* final et que toutes les pièces du casse-tête prennent leur place.

Le roman est relativement court, il se lit très bien. La plume est fluide et l’ensemble est très bien ventilé, les chapitres en particulier qui sont courts. C’est la principale faiblesse du roman : il est trop court, il manque de fini, de développement, d’enrobage. La psychologie des personnages est très peu développée ce qui est dommage, spécialement dans le contexte d’un roman de type huis-clos comme CRIME ACADEMY. Il aurait été intéressant, voir nécessaire de développer davantage le schéma de pensée des assassins et surtout, d’en savoir plus sur les motivations de Cecil Cadeno, l’animateur qui a beaucoup à gagner et beaucoup à perdre aussi comme on le verra, car l’auteur nous a réservé quelques surprises.

On est très loin du chef d’œuvre mais j’ai quand même apprécié ma lecture. Je considère que CRIME ACADEMY est un très bon divertissement.

Né à Paris en 1947, Christian Jacq est d’abord et avant tout égyptologue et il a partagé sa passion en publiant des livres qui sont devenus autant de références sur l’Égypte. Aujourd’hui, ses ouvrages sont publiés dans une trentaine de langues. Parallèlement, il a publié des romans historiques qui ont pour cadre évidemment l’Égypte antique, ainsi que des romans policiers publiés sous pseudo et réédité par la suite sous son vrai nom. Comme si Christian Jacq avait une corde de plus à son arc, ses romans policiers ont connu aussi un succès flatteur grâce à son personnage fétiche, l’inspecteur Higgins. Cette série : LES ENQUÊTES DE L’INSPECTEUR HIGGINS comprend 23 titres. C’est une collection à découvrir. Voici quelques titres…juste pour vous mettre l’eau à la bouche…

             
           

BONNE LECTURE
Claude Lambert
le samedi 21 septembre 2019

NUIT DE FUREUR

Détraqué : Corps et âme

NUIT DE FUREUR

Commentaire sur le livre de
JIM THOMSON

*Des capsules de trois cents milligrammes d’amytal.
Des barbituriques. Un produit vicieux. Vous en avalez
une et vous oubliez complètement en avoir pris. Alors
vous en prenez encore plus…il suffisait d’en vider
quelques-unes dans cette bouteille de piquette et…?*
(Extrait : NUIT DE FUREUR, Jim Thomson, Éditions Payot et
Rivages, 1953, réédition 2016, édition numérique, 200 pages)

NUIT DE FUREUR est l’histoire de Carl Bigelow, petit homme d’un mètre cinquante, santé précaire, myope comme une taupe, poumons en très mauvais état, il crache le sang.  Un jour, Carl se voit confier une mission par le patron : se rendre à Peardale pour assassiner Jake Winroy, un mafieux qui a balancé ses copains à la police et qui attend maintenant leur procès pour témoigner. Les instructions données à Carl sont claires : personne ne doit soupçonner un règlement de compte. Comme Jake est un alcoolique perdu, Carl doit lui trouver une mort parfaite qui colle avec sa réalité d’épave. Carl a une réputation de manipulateur futé et il a misé là-dessus. Mais chez les Winroy, il y a deux femmes : l’épouse de Jake et la bonne, affublée d’une infirmité dont Carl aimerait bien connaître l’origine. Le contrat s’annonce beaucoup plus compliqué que prévu…

DÉTRAQUÉ : CORPS ET ÂME
*Je jetai un dernier coup d’œil à Jake avant de quitter
la chambre. Ruthie lui avait presque arraché la gorge
avec l’un de ses propres rasoirs. Elle avait eu peur de
le faire, vous comprenez, et peur aussi de ne pas en
être capable. Et sa peur l’avait rendue folle de rage.
Ça ressemblait beaucoup à ce que j’avais fait subir à
la Gnôle.
(Extrait)

C’est le cinéma qui m’a fait connaître Jim Thompson. En fait, j’ai vu l’adaptation cinématographique de son roman L’ASSASSIN QUI EST EN MOI, version française de THE KILLER INSIDE ME avec Casey Affleck. Un film extrêmement opaque, froid, cru et violent. J’étais intrigué et pour en savoir un peu plus, j’ai jeté un œil sur la bibliographie de Thompson. J’ai vu à qui j’avais affaire : un auteur débordant d’imagination, spécialiste du polar, devenu un incontournable de la littérature du XXe siècle et qui donne une place dans chacun de ses livres pour des esprits torturés et pas seulement les esprits, les corps aussi. C’est une caractéristique de son œuvre.

Dans NUIT DE FUREUR, un tueur impitoyable et insaisissable, Carl Bigelow se voit confier la mission de tuer Jake Winroy, une balance qui a donné ses complices à la police sur un plateau d’argent. Pourquoi la police n’a jamais pu mettre la main sur Bigelow? Peut-être parce que ce personnage, intriguant, petit de taille, malade comme un chien, pâle comme un brouillard matinal, qui crache le sang, malmené par la tuberculose qu’il soigne avec du whisky et dont à peu près toutes les dents sont pourries…ce personnage donc n’inspire pas tellement la crainte puisqu’il porte le masque de l’insignifiance. Mais ce n’est qu’un masque. Sa réputation le précède. Il est froid, sans pitié.

Au cours de sa mission, beaucoup de choses vont changer pour le tueur sous l’influence de deux femmes dont l’une fortement handicapée et qui se déplace avec une béquille. Les femmes et le sexe constituent une forte addiction chez Carl, mais dans ce cas-ci, la vie de Bigelow va basculer….le manipulateur génial devenant graduellement manipulé lui-même.

Je crois que Jim Thompson est fidèle à son style. Il y a de la noirceur dans son roman, de la crudité, du cynisme même mais il s’est beaucoup attardé au profil psychologique de ses personnages. Ça complique l’histoire, ça la rend difficile à suivre parce que les directions sont changeantes. Le fil conducteur n’est pas solide. Parfois, j’avais plus l’impression de lire un drame psychologique qu’un thriller. Le rythme est trop lent pour mettre l’intrigue en valeur. Le personnage principal est très intrigant. On dit que c’est un tueur froid et sans pitié et pourtant, dès le début de l’histoire, il me donnait une impression de faiblesse et de laisser aller…peut-être à cause de l’image de jeune étudiant qu’il se donnait pour préparer son crime, mais je n’ai pas embarqué dans cette mise en scène..

La finale du roman est beaucoup mieux travaillée, bâtie de façon à atteindre le lecteur. Elle est d’une grande profondeur sur le plan psychologique et dérangeante et elle nous ramène à du grand Thompson, donnant le point final à une âme détraquée, qui n’est pas celle qu’on pense, un cerveau en déroute. Une finale imprévisible qui donne une grande valeur à l’ensemble du récit et qui vous fera saisir tout le sens du titre.

Je ne regrette pas la lecture de NUIT DE FUREUR même si je l’ai trouvé un peu difficile à suivre. Je crois qu’il faut considérer la lecture d’un livre de Jim Thompson comme une expérience. C’est tortueux et tourmenté, incisif mais efficace.

Jim Thompson (1906-1977) est un romancier, nouvelliste et scénariste américain. Il s’est spécialisé dans le roman noir. Il en a écrit plus d’une trentaine, tous en partie autobiographiques. La notoriété de Thompson s’est surtout établie après sa mort, dans les années 1980 avec la réédition de ses livres et l’adaptation de plusieurs de ses romans au cinéma, dont le célèbre GUET-APENS sorti en 1972 et réalisé par Sam Peckinpah avec Steve McQueen. Roger Donaldson réalisera un remake de ce film en 1994.  LES ARNAQUEURS, réalisé en 1990 sera nominé quatre fois aux Oscars. Je précise enfin qu’en France, entre 1950 et 1975, Jim Thompson a été publié dans la collection SÉRIE NOIRE dont j’ai déjà parlé. Le créateur de la série, Marcel Duhamel lui avait offert symboliquement le numéro 1000 de la collection pour son livre 1275 ÂMES.

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
le dimanche 16 décembre 2018

LE ROUGE IDÉAL

LES FLEURS DU MAL ET LA PHILOSOPHIE DE LA MORT

LE ROUGE IDÉAL

Commentaire sur le livre de
Jacques Côté

*Vendredi, on a trouvé, dans un boisé à l’université
un caniche dépecé et cette main planté sur un
piquet d’une clôture du Collège Jésus-Marie. La veille,
quelqu’un avait tracé sur un mur à l’université, un
message haineux avec du sang : *au bout de ton sang,
femelle*…Méchant malade!…Il y a de a psychose dans
l’air.*
(Extrait : LE ROUGE IDÉAL, roman québécois de Jacques Côté,
Éditions ALIRE, 2002, édition de papier. 440 pages)

Octobre 1979, une chaîne d’évènements sanglants sème la terreur à Québec : une chienne horriblement mutilée, une main plantée sur un piquet de clôture, des messages inquiétants qui annoncent menaces et violence. Pour Daniel Duval, lieutenant à la Sûreté du Québec, son coéquipier Louis Harel, cloué à un fauteuil roulant, et les experts du laboratoire de sciences judiciaires, les pires craintes semblent vouloir se confirmer alors que s’ajoute le meurtre particulièrement sordide d’une jeune femme dans le cimetière de Sillery : un tueur fou est en liberté à Québec et il semble bien qu’il se soit engagé dans une terrible spirale de violence. L’enquête s’annonce complexe et force l’exploration du moindre indice, même le plus insignifiant, ce qui amènera les enquêteurs à faire connaissance avec un aspect particulièrement répugnant de la criminalité : la nécrophilie.

LES FLEURS DU MAL ET LA
PHILOSOPHIE DE LA MORT
*Le portrait qu’il ébaucha en quatre points mettait
en évidence l’intelligence du meurtrier :
-milieu bourgeois, jeune vingtaine, l’esprit cynique.
-Il méprise tout sauf lui-même et quelques idoles.
Tout comme Baudelaire, il déteste probablement
son père.
-Parents divorcés, très près de sa mère. Il ne
déteste pas les femmes à ce point sans être
atteint d’une démence quelconque.
-Beau et charmeur au point de créer un rapport
de confiance avec ses victimes…*
(Extrait : LE ROUGE IDÉAL)

J’avais très envie de lire du québécois cette fois, avec des noms québécois, du langage québécois, même des jurons québécois, avec un environnement dans lequel je me reconnaîtrais. À ce titre, il y a vraiment de belles possibilités qui s’offrent aux bibliophiles québécois. Mon choix s’est arrêté sur LE ROUGE IDÉAL, un excellent polar de Jacques Côté.

Un mystérieux cercle d’étude appelé Thanatos, dirigé par un professeur apparemment émérite et qui cultive la philosophie de la mort est à l’origine de cette intrigue riche et parfaitement maîtrisée. Ce thème n’est pas sans rappeler LA SOCIÉTÉ DES POÈTES DISPARUS, le fameux film de Peter Weir avec le regretté Robin Williams. Ce film raconte l’histoire d’un professeur qui réussit à emballer ses élèves pour la poésie au point que ceux-ci forment un cercle à caractère sectaire et qu’ils deviennent dangereux pour eux-mêmes et pour les autres.

Dans le rouge idéal, les étudiants du Cercle Thanatos veulent maîtriser la réalité de la mort et ce faisant, réveille des pulsions de mort chez un étudiant psychologiquement instable. Les dérives du cercle conduisent à la nécrophilie. Le meurtrier s’inspire de grands auteurs, plus spécialement Beaudelaire, ce personnage troublé en général et mysogine en particulier, et pourtant un incontournable de la littérature. Comme dans les FLEURS DU MAL, l’adorateur de la femme devient son profanateur…vous imaginez qu’il faut s’attendre au pire.

Ce sujet, original, la nécrophilie étant peu courant dans la littérature romanesque, est développé de main de maître par Jacques Côté et sans les artifices superflus souvent attribués à ce genre d’ouvrage.

Avec sa plume d’une remarquable efficacité, Jacques Côté associe la philosophie et les sciences policières dans une enquête complexe qu’il fait progresser avec intelligence, finesse et de bons éléments de surprise. Les personnages sont attachants, en particulier le gros Louis, policier obèse en fauteuil roulant et dont les réparties arrachent obligatoirement des sourires. Je note aussi que les nombreux passages sur l’assistance des médecins légistes donnent à l’ensemble beaucoup de crédibilité comme c’est le cas pour certains auteurs, Kathy Reichs en particulier.

Je crois que c’est un livre que vous allez apprécier. Il est porteur entre autres, d’une très intéressante réflexion sur la forte influence que peuvent avoir les enseignants sur les jeunes esprits. D’ailleurs, je ne suis pas surpris que ce livre figure dans les liste des sujets imposés au collégial car les sujets développés concernent de près les jeunes en fin d’adolescence et les jeunes adultes qui peuvent aisément s’identifier au personnage principal en particulier : le lieutenant Duval.

LE ROUGE IDÉAL est une œuvre littéraire de qualité que je vous recommande…un excellent polar.

Jacques Coté est un écrivain québécois né en 1961. Il enseigne la littérature au Cégep de Sainte-Foy. Déjà, dans la jeune vingtaine, il écrit son premier roman alors qu’il séjournait à Londres : LES MONTAGNES RUSSES, adapté au petit écran et réédité en 1999. Suivront : NÉBULOSITÉ CROISSANTE EN FIN DE JOURNÉE, le tout premier roman policier de Jacques Côté, publié en 2000, sa suite logique : LE ROUGE IDÉAL, publié en 2002 et récipiendaire l’année suivante du prix ARTHUR ELLIS. Je cite aussi WILFRID DEROME, EXPERT EN HOMICIDES, publié en 2003, grand prix LA PRESSE DE LA BIOGRAPHIE qui nous fait connaître le pionnier des sciences judiciaires et de la médecine légale en Amérique. Côté a aussi écrit LA RIVE NOIRE EN 2005, prix Saint-Pacôme et débute LES CAHIERS NOIRS DE L’ALIÉNISTE en 2011 avec LE QUARTIER DES AGITÉS.

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
le dimanche 3 décembre 2017