AU FOND DES BAS-FONDS

MEURTRES POUR RÉDEMPTION

Meurtres pour rédemption

Commentaire sur le livre de
Karine Giébel

*Le poison continua son étrange cheminement.
Ouvrant au hasard les tiroirs de son cerveau.
Elle bascula brusquement dans le passé. Là où
elle n’aurait pas aimé retourner…l’angoisse lui
paralyse le cerveau et les muscles. Elle a peur.
Son ventre se tord…*
(Extrait de MEURTRES POUR RÉDEMPTION, Karine
Giébel, réédition :  Fleuve Noir, 2010, 765 pages, num.)

MEURTRES POUR RÉDEMPTION raconte l’histoire de Marianne de Gréville, une jeune femme de 20 ans emprisonnée à vie pour de multiples meurtres. À cause de son caractère orageux, instable et violent et précédée par une réputation bâtie sur la haine, la violence, les massacres, Marianne est détestée par ses codétenues et harcelée par ses gardiennes qui veulent la *casser* en la torturant et l’humiliant, ce qui est fort mal connaître la nature meurtrière et vengeresse de cette furie. Dans cet univers carcéral impitoyable, un homme la remarque et tombe sous le charme de la sauvagesse. Alors que se pointent à l’horizon l’espoir et l’amour et que se développe lentement  le désir de se racheter, Marianne se retrouve devant un horrible choix : tuer encore et gagner sa liberté ou se laisser dompter et gagner par l’espoir…

Au fond des bas-fonds
*Si je te faisais bouffer cette merde,
hein De Gréville?
Tu crèverais non?
-Vas-y, essaye!
Nouveau coup de matraque.
Nouveau hurlement.*
(extrait de MEURTRES POUR RÉDEMPTION)

C’est une histoire très longue…près de 800 pages…une brique de violence et d’actions désespérées et l’auteure Karine Giébel ne fait pas dans la dentelle, propulsant le lecteur dans un effroyable dédale de violence, de cruauté et de sadisme. Il faut être préparé pour lire un tel livre car la plume de Giébel est incroyablement efficace. J’ai pensé que pour mettre en perspective toute la noirceur de cette histoire, l’idéal est encore de rassembler des extraits forts évocateurs…et j’avais un choix pratiquement illimité :

*Trente jours. Dans ce trou infâme, pestilentiel. Sept cent vingt heures de solitude. Quarante-trois mille deux cents minutes d’une lente déchéance…Deux millions cinq cent quatre-vingt-douze mille secondes de désespoir…*

*Je vais lui faire du mal! Gémit Marianne. J’vais lui faire du mal! Je sais faire que ça! Je suis mauvaise, pourrie jusqu’à l’os.*

*Après la douleur, ce fût la peur qui explosa en elle.*

*Comment pouvait-elle héberger tant de cruauté? Quel mal la rongeait pour la rendre aussi insensible? Aussi monstrueuse?*

*Pariotti semblait avoir perdu tout contrôle. Elle se vengeait de la terre entière, se vautrait dans la barbarie avec une frénésie sanguinaire. Marianne encaissa encore plusieurs chocs…*

*Il lui écrasait le dos avec sa chaussure. Avec ses cent quarante kilos de cholestérol pur. Elle criait de douleur…*

*Une nouvelle bestiole à mille pattes rampa sur son pieds, elle secoua la jambe en gémissant.*

*…Parce que sa vie se résumait à des maux sans fin. Parce qu’elle était Marianne. Qu’elle n’avait toujours connu que le malheur, l’horreur. La noirceur d’une vie sordide.*

Dans MEURTRES pour rédemption, pas de soleil…pas d’espoir et surtout, pas de répit pour le lecteur. Je trouve extraordinaire que Giébel ait réussi à insérer une histoire d’amour crédible dans ce drame infernal…et encore, je ne peux pas dire que cette histoire soit imbibée d’eau de rose. C’est un livre à l’écriture puissante quoique j’ai pensé que 100 ou  200 pages en moins de cruauté, de torture, de haine et de trahison auraient tout de même fait l’affaire. Il y a des longueurs et c’est sans compter les petits retours en arrière qui sont parfois agaçants.

Malgré tout, il y a de très grandes forces dans ce livre qui vient nous rappeler que s’il y a quelque chose de pourri dans les basses fosses que sont les prisons européennes pour meurtriers et récidivistes irrécupérables, on trouve aussi de la pourriture dans les hautes sphères de la société qui elles, s’en tirent à bon compte.

Quant au personnage principal. Marianne, classée comme un monstre, elle a un petit quelque chose d’attachant qui appelle la compréhension circonstancielle du lecteur. Elle a une forte personnalité teintée de rudesse mais sans être foncièrement mauvaise. Voici une autre citation qui illustre mon propos :*Oh oui! Et tu es encore plus jolie à l’intérieur. Malgré tout ce que tu as commis…Malgré tout ce que tu as subi aussi…Tu restes capable du meilleur.*

Comment décrire ainsi une machine à tuer et est-ce plausible? C’est au lecteur de le découvrir. Ce livre ne m’a laissé aucun répit. Il est d’une noirceur opaque et pousse continuellement le lecteur à se demander comment les choses peuvent dégénérer à ce point. C’est un livre d’une violence parfois insoutenable, même la rédemption dont il est question dans le titre est dramatique.

Mais l’écriture est magistrale et d’une efficacité qui fige le lecteur dès le début et le garde sur le qui-vive d’un rebondissement à l’autre. Notez que je parle ici de la narration car les dialogues sont sans doute la principale faiblesse du livre.Une dernière petite remarque peut-être…j’ai trouvé cocasse que l’auteure cite Dostoïesvki dans son livre…*Nous ne pouvons juger du degré de civilisation d’une nation qu’en visitant ses prisons.* Dostoïesvski  Voilà qui en dit long sur ce qu’on appelle la civilisation.

Je recommande ce livre aux âmes pas trop sensibles mais gardez-vous du temps, car il est très long et l’incroyable magnétisme de la plume de Giébel risque de vous retenir…prisonnier…

Karine Giébel est une auteure française née en 1971. Pendant ses études de droit, elle a développé un goût prononcé pour l’écriture  et  complète en 2004 un premier polar salué par la critique : TERMINUS ELICIUS qui reçoit en 2005 le grand prix marseillais du polar. MEURTRES POUR RÉDEMPTION est son deuxième roman, publié en 2006 et nominé pour le prix Polar Cognac. Suivront deux autres volumes primés : LES MORSURES DE L’OMBRE en 2009 et JUSTE UNE OMBRE en 2012. Au moment d’écrire ces lignes, Giébel, spécialisée dans le polar et le thriller psychologique a huit romans à son actif. Son œuvre est rehaussée par une impressionnante collection de prix littéraires.

BONNE LECTURE
JAILU
NOVEMBRE 2015

APRÈS NOIR SECRET ET NOIRS SOUPÇONS…NOIRE RÉVÉLATION

NOIRE RÉVÉLATION

NOIRE RÉVÉLATION
(trilogie de Stillwater tome 3)

Commentaire sur le livre de
Brenda Novak

*Intéressant qu’elle tombe sur un magazine de
cul dans le bureau de son père, vous ne trouvez
pas? Demanda Hunter. Pour quelqu’un qui
promet l’enfer dimanche après dimanche à
ceux qui commettent le péché de chair, ça fait
un peu désordre non?*
(extrait de NOIRE RÉVÉLATION, le tome 3 de la
trilogie STILLWATER de Brenda Novak. Éditions
Harlequin, coll. Mira, 2010, édition. Numérique)

Vingt ans après la mystérieuse disparition de son père dans la petite ville de Stillwater, Madeline voit son existence à nouveau ébranlée par ce drame : la voiture de son père est retrouvée dans un recoin d’une carrière abandonnée. Madeline engage Hunter Solozano, un détective privé pour enquêter et remonter la piste. Ce dernier découvre de sérieux indices dans la voiture. Madeline veut pousser l’enquête et éclaircir le mystère, ce qui rend sa famille mal à l’aise. Ses proches tentent en effet de détourner Madeline de son investigation et garde un silence plutôt culpabilisant sur les mystérieux évènements d’il y a 20 ans. Il y en a semble-t-il, qui ont beaucoup à cacher.

Après NOIR SECRET et NOIRS SOUPÇONS,
NOIRE RÉVÉLATION…
Tout ce qu’il y a de plus noir…
*Norman jeta un coup d’œil vers le
cadavre ballonné et de nouvelles
gouttes de sueur se formèrent sur
son front plus pâle que jamais.*
(extrait de NOIRE RÉVÉLATION)

Premier point important, même si NOIRE RÉVÉLATION est le troisième volet d’une trilogie, il peut se lire indépendamment des deux autres. C’est ce que j’ai fait. Les retours dosés sur le passé sont suffisants pour nous plonger et nous maintenir dans l’atmosphère pesante du récit.

Dans ce récit, Madeline, jeune journaliste de Stillwater se morfond parce que la disparition de son père 20 ans plus tôt n’a jamais été élucidée. Son père était pasteur, un homme apprécié, aimé, respecté. Au début du récit, une voiture est retirée d’une rivière…la voiture du pasteur…l’enquête est relancée mais Madeline, ne faisant pas confiance à la police locale engage un détective privé : Hunter Solozano. Et voilà que tout le monde devient nerveux et mal à l’aise.

C’est un récit dur qui dévoile à la petite cuillère la personnalité d’un véritable monstre. C’est un roman efficace en particulier parce que dans le récit, tout le monde dans la famille de Madeline a quelque chose à cacher, et ce quelque chose a toutes les apparences d’une collusion visant à empêcher l’éclatement de la vérité. Ça complique terriblement l’enquête de Solozano. Le fil conducteur est assez serré et fige l’attention du lecteur.

Un point m’a singulièrement agacé dans le récit : c’est un cliché répandu…la belle jeune femme, à cheval sur sa pudeur et mêlée dans ses sentiments engage un détective de type adonis, récemment divorcé et…surprise…une amourette couve dès la première rencontre et se développe avec l’enquête. Les deux éléments finissent par s’imbriquer et évoluer ensemble et il est très facile de deviner comment ça va finir…c’est ordinaire et agaçant.

Heureusement, Novak garde son lecteur dans le coup et l’attire inexorablement dans l’horreur car ce qui sera révélé s’inspire de la cruauté et de la folie insoutenable.

Je vous dirai en terminant que Brenda Novak ne fait pas dans la dentelle avec NOIRE RÉVÉLATION. Plusieurs passages sont de nature à soulever le cœur. Ne lisez pas ce livre si vous avez l’âme très sensible car la brutalité, la perversité et la cruauté y sont révélées souvent de façon crue et directe. Puisqu’il est question de pédophilie, le livre suscite une réflexion sérieuse sur une corde extrêmement sensible de la société et semble vouloir nous livrer le message classique et trop souvent oublié : ne jamais se fier aux apparences.

Brenda Novak est une auteure américaine spécialisée dans les romans sentimentaux et les thrillers. Elle publie son premier livre chez HarperCollins en 1999 : OF NOBLE BIRTH traduit en français sous le titre DE NOBLE NAISSANCE et depuis, sa notoriété est grandissante avec plus d’une trentaine de titres et de nombreuses nominations à de prestigieux prix littéraires. Elle a affiné son art en imprégnant ses ouvrages d’une forte intensité psychologique. Brenda Novak qui a déjà vendu plus de 4 millions de livres dans le monde est mère de 5 enfants et vit à Sacramento en Californie. Elle œuvre comme bénévole dans le financement de la lutte contre le diabète.

BONNE LECTURE
JAILU
JUILLET 2015

VAPEURS ÉTHYLIQUES ET MORT

LES CONTES DU WHISKY

LES CONTES DU WHISKY

Commentaire sur le recueil de
Jean Ray

*…deux mains énormes, froides, dures comme
l’acier. Dans un silence immense, sans cri, sans
haine, avec une méthode et une sûreté de
machine, elles serraient mon cou.*
(extrait de LES CONTES DU WHISKY, LA NUIT DE
CAMBERWELL, Jean Ray, Nouvelles Éditions Oswald,
1ère édition : 1925, 134 pages, éd. Num.)

LES CONTES DU WHISKY est le premier livre de Jean Ray paru en 1925 et rééditée plusieurs fois par la suite. C’est un recueil d’histoires noires,  diaboliques, contes d’horreur, de crimes crapuleux. Ces brèves nouvelles sont inspirées du quotidien inquiétant des coins obscurs de Londres : les ports, les docks brumeux, tavernes malfamées, ruelles sombres, le tout dans une atmosphère de malfaisance, de crimes et de déchéance sociale aux limites du surnaturel. Le narrateur est plus souvent qu’autrement ivre, le whisky étant omniprésent dans les récits. On ne pouvait trouver meilleur titre dans les circonstances.

Vapeurs éthyliques et mort
*Non mon maître. Il était au milieu des siens,
quand il s’est levé subitement en criant :
C’EST L’HEURE! Puis il partit d’un grand
éclat de rire et il est tombé mort…il était
minuit 20.
(MINUIT 20, extrait de LES CONTES DU WHISKY)

Je dois dire que j’ai passé un bon moment avec ce livre qui est présenté en deux parties : LES CONTES DU WHISKY et QUELQUES HISTOIRES DANS LE BROUILLARD. Les nouvelles sont très courtes et se déroulent dans les coins les plus sombres et les plus mystérieux de Londres ou dans le légendaire brouillard ouaté qui recouvre si souvent cette ville.

Bien sûr, les récits sont empreints de mystère, de fantastique. Le tout semble vouloir atteindre presque le surnaturel un peu à la manière d’Edgar Allen Poe. Toutefois, ce qui m’a le plus fasciné dans ce recueil, c’est l’humour particulier qu’on y retrouve…un humour édulcoré, tamisé, un peu noir et sans aucun doute rehaussé par une impressionnante adulation du divin whisky… : *Il y a des morts galants; souvent même leurs amours portent fruit…Ce sont des mort-nés, cela va sans dire. Jusqu’ici, on s’est fort peu occupé de leur éducation. (extrait LES CONTES DU WHISKY,  MON AMI LE MORT)…C’est bon…fameux…Parmi les choses que je regretterai, il y aura le whisky…je suis trempé…Quelle horreur…un peu de whisky pour me donner du cœur…(extrait LES CONTES DU WHISKY, LA DERNIÈRE GORGÉE)

Ce qui est très spécial aussi dans ces récits, c’est que pour plusieurs d’entre eux, le narrateur est ivre, solidement imbibé de whisky, ce qui favorise le vagabondage de l’esprit du lecteur. On peut de cette façon, relire autant de fois qu’on veut un récit et lui trouver autant d’interprétations.

LES CONTES DU WHISKY est le premier livre de Jean Ray. Sa façon directe et ironique de décrire un univers mystérieux et féroce, un peu onirique, voire surnaturel lui a valu un départ fulgurant dans sa carrière littéraire. Je recommande la lecture de ce livre. Les récits sont très brefs et décrivent un monde de déchéance avec un style particulier où l’horreur, le fantastique et un humour imagé se chevauchent. Je crois que vous passerez un bon moment.

…juste en parler m’a donné une de ces soifs…

Raymond Jean-Marie de Kremer (1887-1964) est un écrivain belge. Jean Ray est le pseudonyme qu’il s’est choisi pour écrire en français. LES CONTES DU WHISKY furent le point de départ d’une carrière fascinante. Mentionnons plus d’une centaine d’aventures d’ Harry Dickson, très populaire dans les années 30 et MALPERTUIS, son premier roman fantastique publié en 1943, œuvre majeure adaptée à l’écran par Ham Kümel. Je cite aussi LES CONTES NOIRS DU GOLF,  et LA GRANDE FROUSSE adapté à l’écran par Jean-Pierre Mocky. Ray a aussi écrit plusieurs livres en néerlandais sous le pseudonyme John Flanders.

BONNE LECTURE
JAILU
JUIN 2015