À LA CROISÉE DES MONDES tome 1 LES ROYAUMES DU NORD

Un nouveau fleuron de la fantasy

À LA CROISÉE DES MONDES
Tome 1 : LES ROYAUMES DU NORD

Commentaire sur le livre de
PHILIP PULLMAN

*Après avoir ôté le bouchon d’une carafe
contenant un vin à la riche robe dorée, Il
déplia le papier et versa dans la carafe un
filet de poudre blanche avant de chiffonner
la feuille et de la jeter dans le feu. Il prit
ensuite, dans sa poche, un crayon avec
lequel il remua le vin jusqu’à ce que la
poudre soit totalement dissoute.>
(Extrait : À LA CROISÉE DES MONDES, tome 1
LES ROYAUMES DU NORD, Philip Pullman,
édition originale : Gallimard, 2007, papier, 1032 p.
présente édition : livre audio, éditeur : Gallimard
jeunesse, année de publication : 2015, durée
d’écoute : 14 heures 55)

Narrateur : Jean-Claude Drouot

Pourquoi la jeune Lyra, élevée dans l’atmosphère confinée du prestigieux Jordan College, est-elle l’objet de tant d’attentions ? De quelle mystérieuse mission est-elle investie ? Lorsque son meilleur ami disparaît, victime des ravisseurs d’enfants qui opèrent dans le pays, elle se lance sur ses traces. Un périlleux voyage vers le Grand Nord, qui lui révélera ses extraordinaires pouvoirs et la conduira à la frontière d’un autre monde.

UN NOUVEAU FLEURON DE LA FANTASY
N’existait-il qu’un seul monde finalement,
qui passait son temps à rêver à d’autres
mondes ?
(Extrait)
L’histoire se déroule dans une société parfaitement humaine à une exception près : Chaque humain possède un prolongement de lui-même sous forme animale appelé DAEMON. Le deamon est intimement lié à son humain et vit en symbiose avec lui. Un ne peut vivre sans l’autre. Dans ce premier tome de la CROISÉE DES MONDES, nous suivons une petite fille de onze ans, Lyra Bellacqua, adoptée par les érudits du Collège Jordan. Un jour, dans une conversation qu’elle n’était pas sensée entendre, Lyra apprend l’existence de la POUSSIÈRE : des particules métaphysiques visibles seulement dans les Royaumes du Nord et qui auraient le pouvoir d’ouvrir une voie de communication avec des mondes parallèles. Les hautes autorités de l’Église composant le Magistérium et les politiques œuvrent pour empêcher Lord Asriel, le père de Lyra d’ouvrir cette mystérieuse voie. Parallèlement à ces évènements, une femme aussi énigmatique que froide, Marysa Coulter dirige un projet secret via le conseil général d’oblation qui met les daemons en danger. Jetée au cœur du conflit, Lyra part à la recherche de la poussière et se fera de nombreux alliés pour sauver ses amis et empêcher madame Coulter de mener à bien son projet.

J’ai eu plaisir à retrouver les personnages de ce roman qui chevauche le fantastique, le fantasy et la science-fiction : Lyra Bellacqua et son ami Roger, Lord Asriel, Yorek Bernison, l’ours en armure, Farder Coram et les gitans, Seraphina Peckala la sorcière et tous les autres. J’ai lu ce livre il y a plusieurs années et cette fois, j’ai entrepris la trilogie complète en utilisant la version audio qui est à elle seule un spectacle sonore exceptionnel présenté par Jean-Claude Drouot. J’ai beaucoup apprécié sa prestation même si, à mon avis, elle est un peu trop déclamée.

Le but de la trilogie est de raconter le rite de passage de Lyra et de son daemon, Pantalémon dans les univers parallèles ouverts par la poussière. Au départ, la série a été publiée pour les adolescents mais on y trouve tellement de niveaux de lecture que les adultes y trouvent leur compte. C’est ce qui m’est arrivé. À un certain degré, la série présente le caractère de romans philosophiques dans lesquels il y a de la matière à questionnement.

Mais si j’en reste au but premier de la trilogie, on y trouve tout ce que les ados et les jeunes adultes apprécient dans ce type de roman : Action, revirements, rebondissements, énigmes, mystère, fantasy, une touche de fantastique, de la science-fiction, le tout lié à des thèmes contemporains, par exemple l’Église, encore empêtrée dans un jeu de pouvoir et d’ambition et présentée d’une façon pas très flatteuse. Ce n’est qu’un exemple. Pullman s’est bien gardé d’alourdir les thèmes exploités dans le récit, gardant une plume forte mais fluide et claire dans ses explications et ses descriptions. Il y a beaucoup d’idées originales dans l’œuvre et même géniales à certains égards. Les daemons par exemple, celui de Lyra étant particulièrement attachant. Autre exemple, l’aléthiomètre, chargé de symboles…et de vérités, intimement lié à la Poussière qui est aussi une trouvaille. Beaucoup de ces idées sont liées de près ou de loin aux Nouvelles technologies. Ce lien devrait plaire aux jeunes lecteurs.

Un dernier détail, moins positif celui-là : j’ai eu beaucoup de difficultés à m’attacher au personnage principal : la jeune Lyra Bellacqua. Elle n’a que onze ans et elle en met beaucoup trop pour son âge. J’en ai déjà parlé sur ce site. C’est le problème et la faiblesse de beaucoup de romans qui mettent en scène des jeunes héros : surdoués, intelligence supérieure, des raisonnements qui leur donne raison sur tout. Trop forts et trop indépendants pour leur âge. Dans le cas de Lyra s’ajoute des tendances qui s’approchent de la suffisance, l’arrogance et un peu aussi l’insolence. J’ai beaucoup de difficulté à admettre une telle supériorité. Pour savoir si j’exagère, comparez simplement Lyra à son copain Roger qui a à peu près le même âge et qui est VRAIMENT de son âge.

Heureusement, l’histoire est divertissante et enlevante. On ne s’ennuie pas en lisant ce livre qui nous enlace d’une part de voyage, de rêve et d’émotions. Je reparlerai sûrement bientôt des deux autres tomes.

 Philip Pullman est né en 1946, à Norwich, en Angleterre. C’est en découvrant à l’école la «Ballade du Vieux Mari» de Coleridge, que Philip Pullman commence à être attiré par l’écriture.  Philip, âgé de neuf ans, découvre les magazines illustrés -«Batman» et «Spiderman»- et les émissions radiophoniques, qui stimulent son imagination. À partir de l’âge de dix ans, Philip passe son temps à lire, à écrire des poèmes, à peindre et à jouer de la guitare. Lors de sa dernière année à l’université, à travers la lecture du roman de Mikhaïl Boulgakov, «Le Maître et Marguerite», Philip Pullman découvre le genre du réalisme fantastique. Il commence à écrire un premier roman mais, appelé en Ouganda pour s’occuper de sa mère malade, il ne le termine pas. Par la suite, il publie un thriller métaphysique pour lequel il obtient un prix. Puis Il suit une formation pour devenir instituteur pour des élèves de neuf à treize ans, à Oxford. C’est en préparant des représentations théâtrales pour son établissement qu’il se met à écrire lui-même la première ébauche de ses romans pour enfants. À partir de 1985, les romans s’enchaînent. C’est avec la trilogie «A la croisée des mondes», qu’il a mis sept ans à écrire, que Philip Pullman connaît ses heures de gloire.

LA TRILOGIE DE LA CROISÉE DES MONDES

Dans le tome 2, Will est en fuite et pénètre dans un monde parallèle où il rencontrera Lyra. Ils auront à lutter contre des forces obscures afin de pénétrer dans la mystérieuse tour des anges. Dans le tome 3, avec l’aide des anges, Will parviendra à libérer Lyra des griffes de sa mère, la cruelle madame Coulter. La quête de nos amis est plus désespérée que jamais car il leur faudra affronter maintenant le monde des morts.

Bonne lecture et bonne écoute
Claude Lambert
Le dimanche 20 septembre  2020

L’ÉTRANGE HISTOIRE DE BENJAMIN BUTTON

Une vie à contresens

L’étrange histoire de
BENJAMIN BUTTON

Commentaire sur le livre de
FRANCIS SCOTT FITZGERALD

*Ici, ça va pour les jeunes, qui ne sont pas dérangés
par grand-chose. Ça pleure, ça piaille : je n’ai pas
réussi à fermer l’œil. J’ai demandé quelque chose à
manger- et d’une voix stridente il s’insurgea- et ils
n’ont rien trouvé de mieux à me donner qu’un
biberon de lait.
Extrait : L’ÉTRANGE HISTOIRE DE BENJAMIN BUTTON,
Francis Scott Fitzgerald, neobook éditions, 2013, collec-
tion classique, édition numérique, 80 pages num.

Jamais Roger Button n’aurait pensé que la seule évocation de son nom puisse, un jour, faire trembler d’effroi un hôpital voire une ville tout entière… Et pourtant… En ce matin de septembre 1860 M. Button, n’en croit pas ses yeux. En pleine maternité, se dresse dans le berceau de son nouveau-né tant attendu, un homme de 70 ans à la barbe vénérable ! Et il s’agit bien de son fils ! Après cette entrée en fanfare dans la vie, Benjamin Button ne pouvait mener une existence comme les autres : né vieillard, il va vieillir jeune, à rebours des autres, de la nature, des ans. Il va voir ses parents se voûter, s’éteindre, sa jeune femme s’empâter et décliner tandis qu’il va retrouver peu à peu santé, vigueur, s’illustrer brillamment à la guerre, courir les fêtes et les mondanités… Au bout du voyage ? Une histoire étrange, extraordinaire et… le néant.

UNE VIE À CONTRESENS
<Quel nom vas-tu me donner, papa? «bébé»
pour l’instant? En attendant de trouver
quelque chose de mieux? M. Button grogna
et d’un air revêche lui dit : – Je n’en sais rien.
Je crois qu’on va t’appeler Mathusalem.>
Extrait : L’ÉTRANGE HISTOIRE DE BENJAMIN BUTTON

L’ÉTRANGE HISTOIRE DE BENJAMIN BUTTON est une nouvelle. Donc c’est un roman très court mais aussi très troublant car il représente un véritable défi pour le raisonnement. Amies lectrices, amis lecteurs, essayez de vous projeter quelques instants dans l’incroyable tableau que je vous propose ici et qui représente la situation exacte de Benjamin Button : À votre naissance, vous êtes un vieillard de 70 ans, plissé, presque sans cheveux, doué de paroles et d’intelligence. Dès votre arrivée au monde, vous commencez à rajeunir au même rythme qu’une personne normale vieillit. À la vieillesse, s’enchaîne l’âge adulte, puis l’adolescence, la pré-puberté, l’enfance et…

C’est déjà un tableau complexe mais continuons un peu. Vingt ou vingt-cinq ans après votre extraordinaire naissance, vous vous mariez. Votre femme va vieillir, mais vous, vous irez en rajeunissant. Vous aurez un enfant. Il va vieillir, mais vous, vous allez toujours rajeunir. Imaginez un instant que c’est votre fils qui vous reconduit un beau matin au jardin d’enfance ou la garderie. Vous avez ici le début du commencement d’une incroyable chaîne de problèmes pour Benjamin et sa famille : une incroyable vie à rebours qui amène son lot de sueurs et de bizarreries : *En 1920, le premier enfant de Roscoe Button vint au monde. Toutefois, au cours des festivités qui s’ensuivirent, personne ne crut qu’il fut de bon ton de révéler que le vilain petit garçon, d’une dizaine d’années, qui jouait dans la maison avec ses soldats de plomb et son cirque miniature était le propre grand-père du nouveau-né* (Extrait)

Évidemment, c’est une nouvelle à caractère fantastique, donc la logique est mise au rancart. Et comme le roman a moins de 20 pages, l’auteur a fait des choix précis. J’aurais aimé pourtant qu’il parle de la mère. Le début de l’histoire arrache un certain sourire. Imaginez le père qui découvre son bébé à la pouponnière : un vieillard de plus de 70 ans qui essaie de comprendre ce qu’il fait là. Pratiquement rien sur la mère. J’aurais trouvé intéressant de voir l’état de la mère après avoir accouché d’un *gériatron* d’un mètre 70. Je ne peux rien dire sur la finale sinon que je l’ai trouvée expédiée et frustrante. Autrement dit, le thème a été sous-exploité. Je comprends que c’est une nouvelle, mais il y aurait eu matière à un volumineux roman et on ne se serait pas ennuyé. Ceci étant dit l’adaptation du livre à l’écran mérite d’être visionné.

Un dernier détail digne de mention je crois, une situation qui n’est presque pas développée dans le récit. Si aujourd’hui, j’ai rajeuni d’une journée par rapport à hier et si je prends le principe au pied de la lettre, est-ce que je peux considérer que la journée de la veille n’a jamais existé et que par conséquent, je ne me rappellerai de rien de ce qui s’est passé dans ma vie la veille ? Je pense que c’est le grand mérite de ce récit, il soulève des questions et atteint l’esprit. C’est déjà beaucoup, mais j’aurais souhaité beaucoup plus.  J’ai l’impression que l’auteur a eu comme un éclair de génie, l’a mis sur papier, lui a fait un enrobage bâclé et l’a envoyé dans le champ. Pas de développement, pas de fini.

La principale faiblesse de cette histoire et je crois qu’elle n’a rien à voir avec les choix de l’auteur, c’est l’absence d’émotion. Elle se fait cruellement sentir dès le début alors que la naissance de Benjamin est perçue comme un scandale alors qu’elle aurait pu être perçue au moins comme une curiosité scientifique. Les personnages sont froids. Devant un évènement aussi original et extraordinaire, l’auteur n’a fait que mettre en perspective les travers de la nature humaine. Sans crier au gâchis, je m’attendais à beaucoup plus et beaucoup mieux. Le film, qui n’a pas grand-chose à voir avec le livre, se rapproche beaucoup plus de ce que j’aurais souhaité lire.

Si vous souhaitez lire ce livre, misez sur l’aspect que j’ai développé au début de l’article, cette histoire est un défi pour l’esprit : comprendre les sentiments de Benjamin Button dans le contexte d’une vie à rebours. Ça m’a occupé assez longtemps.

Francis Scott Fitzgerald (1896-1940) est un écrivain et scénariste américain. Il a publié des romans inoubliables comme GATSBY LE MAGNIFIQUE, TENDRE EST LA NUIT et l’inachevé DERNIER ABAB inspiré de son expérience de scénariste à Hollywood où il meurt en 1940 à l’âge de 36 ans, ravagé par l’alcool et le désespoir. Le couple qu’il a formé avec Zelda est devenu mythique et il participe sans aucun doute au halo de mystère et de glamour qui entoure encore aujourd’hui l’écrivain américain, lui qui a sillonné la Côte d’Azur où il a publié L’ÉTRANGE HISTOIRE DE BENJAMIN BUTTON dans les années 20, a côtoyé le jet set de l’époque, a lancé la carrière d’Ernest Hemingway (1899-1961) et vécu dans les lumières et les ombres holywoodiennes. Le mythe ne doit pas occulter l’œuvre importante, celle d’un des grands écrivains du XXe siècle.

BENJAMIN BUTTON AU CINÉMA

L’ÉTRANGE HISTOIRE DE BENJAMIN BUTTON est un film fantastique américain réalisé par David Fincher et sorti en 2008. L’histoire d’Eric Roth et Robin Swicors est inspirée de la nouvelle du même titre datant de 1922 et écrite par Francis Scott Fitzgerald. Le film, avec Brad Pitt dans le rôle de Benjamin Button, s’est vu attribué l’Oscar des meilleurs effets visuels et a été nominé pour l’Oscar du meilleur film et l’Oscar du meilleur acteur.

Bonne lecture
JALU/Claude Lambert

le samedi 16 mai 2020

L’ÉLÉGANCE DU HÉRISSON

La sempiternelle dualité

L’ÉLÉGANCE DU HÉRISSON

Commentaire sur le livre de
MURIEL BARBERY

*Il faut vivre avec cette certitude que nous
vieillirons et que ce ne sera pas beau, pas
bon, pas gai. Et se dire que c’est maintenant

ce qui importe: construire, maintenant,
quelque chose, à tout prix, de toutes ses
forces.*

(Extrait: L’ÉLÉGANCE DU HÉRISSON, Muriel
Barbery, Gallimard, 2006, édition de papier,
410 pages)

Dans cette histoire, on retrouve Renée, une femme intelligente, douée et dotée d’une grande intelligence. Malheureusement, elle est timorée au point de vivre dans sa peau de concierge insignifiante et ignorante. Tous ceux qui l’entourent rue de Grenelle la connaissent sous cet angle. Il y a aussi une jeune fille brillante de 12 ans appelée Paloma. Elle habite aussi rue de Grenelle. Elle rejette le monde des adultes qu’elle considère comme hypocrites et ineptes. Paloma en a marre et décide qu’elle se suicidera le jour de ses 13 ans, après avoir mis le feu à l’appartement familial. Toutefois, un mystérieux personnage s’installe au 7 rue de Grenelle : Kakuro Ozu. Ce japonais, cultivé et raffiné va graduellement changer la donne. Il comprend surtout que Renée se donne des airs de ce qu’elle n’est pas. Ainsi, Paloma la compare à un hérisson. Et très vite, Ozu semble lui en attribuer l’élégance.

LA SEMPITERNELLE DUALITÉ

*Je me souviens de toute cette pluie…
Le bruit de l’eau martelant le toit, les
chemins ruisselants, la mer de boue
aux portes de notre ferme, le ciel noir,
le vent, le sentiment atroce d’une
humidité sans fin, qui nous pesait
autant que nous pesait notre vie…*
(Extrait : L’ÉLÉGANCE DU HÉRISSON)

C’est le tapage médiatique mielleux voire dithyrambique qui m’a poussé à lire ce livre. C’est un récit étrange que celui de Renée Michel, une concierge du 7 rue de Grenelle : 54 ans, petite, laide, moins qu’ordinaire et inintéressante. C’est le personnage principal du récit auquel s’ajoute une jeune ado : Paloma, 12 ans, exceptionnellement brillante et qui, catastrophée par l’insignifiance du monde adulte et la complexité de la vie, planifie son suicide. Plus loin dans le récit, un mystérieux personnage entre en conjonction dans la vie de Renée et Paloma : Kakuro Ozu, un japonais aisé qui s’installe au 7 rue de Grenelle et qui va changer la vie de la jeune et de la vieille fille, ressortir et dynamiser leur personnalité. L’histoire de ces trois personnages converge jusqu’à une issue à la fois dramatique et heureuse.

Je ne peux en dire plus sinon préciser que madame Michel est extrêmement cultivée, lettrée, intelligente, lectrice avide. Elle est tout ça et plus encore mais…en cachette. Elle ne veut absolument pas étaler sa culture au contraire. Elle la cache farouchement préférant donner l’image que se fait habituellement la bonne société d’une simple concierge, ce dont s’aperçoit rapidement monsieur Ozu : *J’ai endossé mon habit de concierge semi-débile. Il s’agit là d’un nouveau résident que la force de l’habitude ne contraint pas encore à la certitude de mon ineptie et avec lequel je dois faire des efforts pédagogiques spéciaux. Je me borne donc à des oui, oui, oui asthéniques en réponse aux salves hystériques de Jacinthe Rosen*. (Extrait)

J’ai aimé ce livre, mais avec un enthousiasme modéré. En fait je ne comprends pas l’engouement exagérément poussé pour cet ouvrage. Personnellement, je l’ai trouvé plutôt prétentieux, ampoulé. L’auteure y expose une philosophie poussée jusqu’à en être outrancière sur l’estime de soi, la vie, les apparences et la paix intérieure à la japonaise entre autres. C’est donc un roman philosophique dans lequel il n’y a rien de simple. Même l’humour qui est largement présent dans le récit est parfois d’une lourdeur démesurée : *Ce que le papier de toilette fait au postérieur des gens creuse bien plus largement l’abîme des rangs que maints signes extérieurs. Le papier de chez monsieur Ozu, épais, mous, doux et délicieusement parfumé est voué à combler d’égards cette partie de notre corps qui, plus que toute autre, en est particulièrement friande. * (Extrait) Il y a je l’admets, certains passages plus légers, celui par exemple qui décrit la professeure de français de Paloma comme affichant un évident surplus de poids, au point d’être affublée de nombreux bourrelets. Cette femme s’appelle madame maigre. L’auteure ne manque pas d’humour, c’est évident.

La véritable force du roman est dans la profondeur des personnages, malmenés par la vie et qui sont appelés à s’aider mutuellement par l’entremise d’un sage. Les émotions qu’ils partagent sont fortes par moment même si les situations ne sont pas toujours crédibles comme Paloma par exemple qui planifie son suicide comme si c’était une liste d’épicerie. Quant à Renée, elle m’a impressionné même si je n’ai pas vraiment compris ses motivations quant au regrettable camouflage de sa culture…j’ai toutefois bien saisi le rapprochement avec le hérisson. Il pourrait être je crois discutable.

Voilà…le fameux roman porté aux nues à une vitesse vertigineuse en 2006 est un bon roman mais ça s’arrête là. J’admets que la concierge ultra-cultivée et passionnée d’Anna Karénine et qui cache farouchement sa culture est une trouvaille originale, qu’il y a dans le livre beaucoup de matière à réflexion. Malheureusement, le récit est étouffé par la philosophie qu’il colporte, élitiste et beaucoup trop tartinée : *Mais si, dans notre univers, il existe la possibilité d’être ce qu’on n’est pas encore…est-ce que je saurai la saisir et faire de ma vie un autre jardin que celui de mes pères*? (Extrait) intéressant, bien écrit mais lourd.

Je vais jusqu’à vous le recommander, quoique je ne vous souhaite pas de *tomber* sur l’édition que j’ai lue : un spectaculaire gâchis de fautes d’orthographe et de frappes.

Muriel Barbery est une romancière française née le 28 mai 1969 à Casablanca. Normalienne et agrégée de philosophie, elle débute sa carrière d’enseignante à l’Université de Bourgogne. Elle enseignera par la suite à Saint-Lô. Puis, elle s’établira à Kyoto au Japon avant de revenir en Europe pour se fixer à Touraine. Souhaitant rester dans l’ombre médiatique, Muriel Barbery demeure discrète. Son grand succès tient beaucoup plus du bouche à oreilles et de l’engouement pour ses livres. Ses deux livres ont été récompensés par de nombreux prix, en particulier L’ÉLÉGANCE DU HÉRISSON, adapté à l’écran. Voir ci-bas.

Au cinéma, L’ÉLÉGANCE DU HÉRISSON devient LE HÉRISSON…

À gauche, l’affiche du film LE HÉRISSON, de la réalisatrice Mona Achache, adaptation libre de l’œuvre de Muriel Barbery, sorti en juillet 2009. À droite, extraite du film, une photo montrant Renée Michel incarnée par Josiane Balasko au bras de Kakuro Ozu joué par Togo Igawa. On retrouve aussi dans la distribution Garance le Guillermic (La jeune fille à la caméra sur l’affiche) et Anne Brochet.

BONNE LECTURE
Claude Lambert
Le dimanche 26 avril 2020