L’IROQUOIS

L’IROQUOIS

Commentaire sur le livre de
PASCAL MILLET

*Pierrot a effleuré le sein et Sabrina a tiré.
Elle a tiré en l’air, vidé tout le révolver avant
de le reposer sur le front de Pierrot et de
tirer encore, à vide. –Tu ne regarderas plus
jamais une fille de la même manière…*
(Extrait : L’IROQUOIS, Pascal Millet, XYZ Éditeur,
collection Romanichels, 2006, édition de papier,
110 pages)

Un jour, deux jeunes : Pierrot et le narrateur de l’histoire Julien qui a 11 ans découvrent le cadavre de leur mère, pendue au portemanteau. Ses jambes étaient repliées sous elle, et sa langue était sortie de sa bouche, toute bleue. Pierrot s’est mis à fouiller dans les affaires de sa mère, pour trouver n’importe quoi d’utile et de l’argent surtout, car il voulait partir…il voulait gagner l’Amérique tandis que Julien préférait rester. Finalement, l’occasion se présente. L’idée que Pierrot et Julien se faisait de l’Amérique était passablement exotique : la grande qualité de vie, les grands espaces et…les indiens…Pour les garçons, c’est une quête, à l’image du roman. Mais ce qui s’annonçait comme une odyssée devient un cauchemar et même pire.

UN MONDE POURRI!
*Il s’est mis à ramper, le revolver à la main. Il avançait
sur ses coudes…se retournait pour vérifier si j’étais
toujours au milieu des ronces, avec des épines dans le
cul…Il y avait un grand parking, la maison de l’ogre, et,
plus haut, le ciel bleu avec, en dessous, un bleu que
jamais je n’avais vu. «On est arrivés, j’ai murmuré.
C’est la mer.»*
(Extrait : L’IROQUOIS)

Il y a longtemps que je n’avais lu un drame psychologique. Ce genre littéraire a toujours représenté un défi pour moi car il appelle à la compréhension de l’Esprit humain en mettant l’emphase sur la psychologie des personnages, donc les drames qui marquent leur vie et par la bande, leurs motivations, états d’âme et enfin leurs résolutions et leur destinée.

Après le suicide de leur mère, Julien Henry, 11 ans et son frère, Pierrot, 14 ans décident de quitter la ville et de partir à la recherche de la mer et du navire qui les mènera en Amérique du nord, le pays selon les apparences riche en promesse, là où se trouvent la liberté, le bonheur et le pays des Iroquois. Cet idéal bien justifiable est celui de Pierrot. Julien lui, est beaucoup plus jeune et se contente de suivre. Une chose est sûre, les deux garçons sont à la recherche d’un bonheur qui ne viendra jamais.

Donc L’IROQUOIS est l’histoire d’une quête du bonheur pour deux jeunes garçons appelés à devenir adultes beaucoup trop vite et pour qui la désillusion sera d’une cruauté horrifiante car s’ils s’attendaient à trouver le bonheur, ils n’auront trouvé finalement qu’’un monde totalement pourri qui se décompose dans la violence, le vice et l’hypocrisie.

Alors que son rêve lui échappe, Pierrot devient graduellement l’IROQUOIS, ce personnage de légende, symbole de force et de liberté qu’il souhaitait tant rencontrer : *Il a fini par ressembler à un indien, surtout après s’être appliqué tous les produits de beauté d’Alex sur la gueule. Mascara, rouge à lèvre et fond de teint, il a tracé des ronds et des éclairs, des trucs qui donnaient la frousse et cassaient les angles de son visage. Je savais aussi qu’en étant indien, il allait redevenir méchant, se mettre à danser, à tourner et à crier comme un fou. Que dans sa tête ça s’embrouillerait un peu plus et que jamais plus, on ne pourrait écrire, en gros et dans sa marge, que la vie c’était pas comme au cinéma.* (Extrait)

Pascal Millet signe un roman très dur et violent, mais la plume est aussi belle que puissante, juste ce qu’il faut pour raconter un monde cruel, instable et égoïste à travers les yeux et le cœur d’un enfant de 11 ans : Julien, le narrateur de l’histoire, un peu victime de sa pureté, de sa naïveté, on ne peut que s’attacher à cet enfant et avoir du chagrin de le sentir évoluer dans la violence au quotidien et on peut comprendre pourquoi il n’arrive pas à saisir ce qui se passe dans la tête de son frère qui n’est rien d’autre qu’une victime malheureuse de sa désillusion.

L’auteur donne le ton dès le début du roman : *En vrai, ça a commencé en rentrant de l’école, quand on a trouvé maman dans le couloir. Elle était blanche et pendue au porte-manteau…* (Extrait) et par la suite, c’est une errance de Julien et Pierrot qui connaîtra une fin dramatique, ce dernier ne portant que la haine dans son cœur, alors qu’il criera pour une ultime fois : *Je suis un IROQUOIS*.

Telle est cette histoire de Pascal Millet, une quête du bonheur qui devient rapidement une errance sur une route qui finit en cul-de-sac et qui est marquée par le désespoir. C’est un roman noir mais fort, émouvant et sensible et surtout très bien écrit qui suit deux âmes en peine qui ne verront jamais le pays des Iroquois.

Pascal Millet est né en France et a vécu plus de douze ans au Québec. Après avoir été guide aux baleines dans la région de Tadoussac, il a étudié à l’Université de Montréal et a travaillé comme rédacteur scientifique pour le Centre Saint-Laurent (Environnement Canada). Auteur de nouvelles, de romans noirs et de livres pour la jeunesse, il vit présentement en Bretagne où il anime des ateliers d’écriture dans des établissements scolaires et pénitentiaires. Plusieurs de ses nouvelles ont été traduites en anglais et en espagnol.

Bonne lecture
Jailu/Claude Lambert
Le dimanche 10 décembre 2017

14 ANS ET PORTÉE DISPARUE

14 ans et portée disparue

Commentaire sur l’autobiographie d’
ARIELLE DESABYSSES

*Je me suis débattue violemment; je donnais des coups
de poing et des coups de pieds à l’aveuglette. J’étais terrifiée
et enragée, mais la fureur d’une jeune adolescente
sous-alimentée ne suffit pas face à un homme. Il m’a frappée
en plein visage en cognant violemment ma tête contre l’asphalte
et je me suis évanouie.*
(Extrait : 14 ANS ET PORTÉE DISPARUE, Arielle Desabysses,
autobiographie, Éditions De Mortagne, 2015, numérique, 170 pages)

Ce livre raconte l’histoire d’Arielle. À l’âge de 14 ans, Arielle se rebelle contre l’autorité de son père et la seule façon qui lui semble valable pour lui faire comprendre ce qu’elle ressent est de fuguer. Un bon matin, Arielle fait semblant de partir pour l’école à l’heure habituelle. Elle prend l’autobus et débarque à Montréal. En début de soirée, ne sachant que faire, l’adolescente s’installe sur un banc de parc. Elle a froid, elle est épuisée, mais elle s’endort tout de même. En pleine nuit, elle est brusquement réveillée par deux hommes, elle est violée et battue. Elle ère par la suite jusqu’au petit matin ou un inconnu lui offre son aide. Arielle se réveille dans un lit, nue où on la viole de nouveau. Elle s’évanouit. En fin de journée, elle reprend conscience, étendue à plat ventre dans une ruelle. Si Arielle a connu la pire journée de sa vie, ce n’est que le début d’un long cauchemar qui l’amènera aux limites de l’horreur, à la frontière du trafic humain et de l’esclavage sexuel…

Une triste réalité…
En même temps que je disais ça, un coup de feu a retenti.
Presque simultanément, une balle est venue s’écraser
sur l’arbre juste à côté de nous. J’ai levé les bras,
j’ai tiré sur le cran d’arrêt, puis j’ai pressé la détente,
comme je l’avais vu faire dans une multitude de
films d’action…j’ai entendu un homme hurler de douleur…
(Extrait : 14 ANS ET PORTÉE DISPARUE)

C’est un livre intéressant que tous les ados devraient lire et pas seulement, les adultes y trouveraient leur compte aussi, les parents en particulier. Au fond sa conclusion est simple : FUGUER N’EST PAS UNE SOLUTION, point final. Mais je ne m’arrêterai pas là. Des solutions, il y en a d’autres. La communication et le dialogue ne suffisant pas toujours, il y a les ressources et Arielle en publie une liste exhaustive à la fin de son livre. Donc, si fuguer n’est pas une solution, il faut comprendre pourquoi. Arielle nous l’explique en racontant son cheminement avant, pendant et après la fugue.

Avant la fugue, la position d’Arielle dans sa famille était inconfortable en raison d’un conflit avec son père. Il faut dire que la jeune fille a un caractère fort. La situation dégénère au point qu’elle adopte une solution ultime pour s’en sortir : la fugue. C’était la pire solution mais elle ne le savait pas. Pendant sa fugue, Arielle sera victime d’un incroyable enchaînement de cruautés. Beaucoup de lecteurs pourraient trouver plusieurs passages misérabilistes, ce fût mon cas. Mais il faut se rappeler que cette autobiographie est authentique et quand l’auteure dit qu’elle l’a écrite avec la plus grande honnêteté, sur la base de sa mémoire, je la crois. Partant de ce principe, la meilleure question qu’on doit se poser est : comment les choses peuvent-elles dégénérer à ce point?

Arielle a été battue, droguée, violée plusieurs fois, privée de nourriture, de contacts et a été entraînée malgré elle dans un monde bas et cruel que la Société a encore tendance à occulter : le trafic humain et son corollaire, l’esclavage sexuel. Et ça touche le Québec et le Canada dans une proportion surprenante.

Si on décortique en profondeur le message de l’auteure, il est à l’effet que la crise de l’adolescence est à prendre au sérieux ainsi que tout ce qui en découle, la douleur, la détresse et les gestes désespérés qui vont trop souvent jusqu’au suicide.

Sur le plan de l’écriture, je dirai que le livre se lit bien, il est fluide, la plume est simple et très directe. La principale faiblesse du livre est dans sa deuxième moitié. Si Arielle est très généreuse sur son cheminement avant et pendant la fugue, elle est beaucoup plus vague sur ce qui se passe après. Par exemple, j’aurais aimé en savoir beaucoup plus sur sa réinsertion dans la famille, ce qu’elle a ressenti profondément, qu’elle a été la réaction de son père, comment s’est passé son retour à l’école, etc. Ce sont des sujets qu’elle effleure, j’aurais aimé qu’elle les approfondisse. Elle est vague aussi sur sa période adulte, ses relations avec les hommes, elle saute des années.

J’aurais eu l’impression d’un ouvrage bâclé n’eut été de faits précis qui m’ont surpris, accroché et poussé à la recherche, le principal étant que la prostitution juvénile est une chimère. Par définition, une personne prostituée est consentante, or aucun mineur n’est consentant à offrir son corps. Dans un contexte de trafic humain, il est forcé de le faire par des proxénètes sans pitié, sans morale et sans empathie, sous peine de violence. Le trafic humain existe et ce type de barbarie est bien implanté au Québec.

Dans une entrevue, Arielle Desbysses déclarait que plus les gens seront sensibilisés à ce problème, tant les parents que les adolescents ou n’importe quel autre citoyen, moins il y aura de fugues et par le fait même, moins de victimes de l’esclavage sexuel.

Le livre d’Arielle est un voyage introspectif qui constitue à la fois un message, un avertissement, un outil de réflexion et d’information grâce, en particulier à ses deux annexes. Même si je le trouve incomplet, je considère que ce livre en dit long et qu’il vaut la peine d’être lu.

Je ne sais pas quelles sont les règles de l’art pour
écrire une biographie. Mais en ce qui me concerne, l’idée
de commencer mon autobiographie en me comparant à
une princesse plongée dans la noirceur de la solitude me
plaisait bien. Au fond, on a tous été, un jour ou l’autre, une
petite princesse ou un petit prince qui s’est senti seul au
monde.
Le problème, selon moi, quand on écrit sa propre
histoire, c’est qu’on se sent un peu comme un imposteur
lorsqu’on utilise le terme « biographie » parce que, avouons-le,
ce simple mot nous pousse subtilement à croire que
l’auteur est une personnalité publique. Au risque de vous
décevoir, je ne suis pas célèbre, je suis seulement une jeune
femme ordinaire, avec un passé qui sort de l’ordinaire.

(Extrait du chapitre 1 dans lequel Arielle se présente)

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
Le 26 mars 2017

ALICIA N’EST PAS RENTRÉE

Alicia n’est pas rentrée

Commentaire sur le livre d’
Hervé Giliénine

*Je lui ai dit de m’oublier, elle devait vivre sa vie,
je ne lui écrirai pas, je ne lirai pas ses lettres, je
ne la reverrai pas. Elle m’a répondu qu’elle serait
là quand la porte de la prison claquerait dans
mon dos.*
(Extrait : ALICIA N’EST PAS RENTRÉE, Hervé Giliénine,
Prem’Edit 77, 2012, éd. Numérique, 400 pages.)

ALICIA N’EST PAS RENTRÉE raconte l’histoire de Thomas Vogèle,  garçon tranquille, intelligent, passionné de football. Il a plusieurs amis. Parmi eux, Alicia, petite orpheline recueillie par ses grands-parents, voisins de la famille de Tom. Un jour, Alicia disparaît. Parallèlement, Tom est reconnu coupable du meurtre involontaire d’un voyou qui harcelait Alicia et est envoyé en prison. Au bout de sa peine de 9 ans, il part à la recherche d’Alicia. La raison en est très simple : un jour, il lui a promis qu’il la rechercherait jusqu’au bout du monde si elle venait à disparaître. Thomas ne se doute pas qu’il s’apprête à mettre à jour de très lourds secrets…

Le poids du secret
*Peter Jacobson jeta un coup d’œil circulaire autour
de lui de peur que des silhouettes armées de
machettes quittent l’ombre des bois au son d’un
tam-tam lancinant. –Je vous souhaite de
découvrir ce qui est arrivé à votre amie. Et, qui
sait, de la retrouver saine et sauve…*
(Extrait : ALICIA N’EST PAS RENTRÉE, Hervé Giliénine)

 

ALICIA N’EST PAS RENTRÉE est un roman noir, dur, à très forte intensité dramatique. Ce livre est *venu me chercher* très rapidement, spécialement à cause de cette aura dense et particulière que l’auteur a installée autour de l’énigmatique Alicia, une jeune fille née vraiment sous une mauvaise étoile. Cette histoire m’a captivé et même choqué, sachant au départ qu’elle est basée sur un fait vécu.

L’histoire est celle de Thomas Vogèle, un jeune homme sans histoire qui a quelques amis évoluant dans un cercle semblant assez fermé : Sandrine, sa meilleure amie et son petit frère Romain, Boule, Frank, le frère de Thomas, René et évidemment Alicia, une petite orpheline recueillie par ses grands-parents et que Thomas affectionne comme une petite sœur. Un jour, Thomas se bagarre avec un des frères Marchiani parce que ce dernier harcelait Alicia. Thomas tue Marchiani involontairement et ça le conduit en prison pour 9 ans. Entretemps, Alicia disparaît mystérieusement et on ne la revoit plus.

À sa sortie de prison, Thomas va tenir une promesse étrange qu’il avait faite jadis à Alicia : la retrouver, même au bout du monde, si elle venait à disparaître. L’histoire est centrée sur l’enquête de Thomas qui mettra au jour des secrets très pénibles. Dans cette histoire, il n’y a pas d’interventions policières, mais un journaliste contribuera à faire avancer Thomas dans sa quête. Évidemment, je ne vous raconterai pas la finale, mais sachez toutefois qu’elle pourrait vous donner des frissons dans le dos.

C’est une histoire qui évolue lentement et dans laquelle le mystère épaissit au fil des pages. La forme littéraire de ce roman est un peu particulière car l’auteur y a inséré de fréquents retours sur le passé. Il n’y a qu’un pas parfois pour confondre passé et présent. Aussi, la lecture de ce récit exige-t-elle du lecteur une bonne concentration. Je dois avouer que cette façon de faire évoluer une histoire, fréquente en littérature, m’agace un peu. Mais le fil conducteur du roman, la quête de Thomas, est extrêmement solide et amène le lecteur dans des zones sombres, voire sordides par moment.

C’est un premier roman pour Hervé Giliénine. Je crois qu’il a investi avec succès dans la psychologie de ses personnages et la fluidité de sa plume. Il ne s’est pas encombré de fantaisies structurelles. Il n’y a même pas de chapitres dans ce livre, les changements étant signalés par des débuts de paragraphes en caractère gras. Je crois que ça nuit un peu à la ventilation du récit mais ici, c’est l’intensité dramatique de l’histoire qui fait toute la différence. Elle est marquée par un crescendo qui amène le lecteur et la lectrice vers une finale choquante et bouleversante.

Je recommande donc ALICIA N’EST PAS RENTRÉE, un bon roman, riche en suspense et très captivant. Une très belle entrée pour Hervé Giliénine dans l’Univers littéraire.

BONNE LECTURE
JAILU
le 22 janvier 2017