DANS L’OMBRE DE CLARISSE

Le crépuscule des aurores

DANS L’OMBRE DE CLARISSE

Commentaire sur le livre de
MADELEINE ROBITAILLE

<Au moment où Luce mettait les pieds sur la galerie,
la tête pleine de supputations, un long hurlement
lui fit dresser les cheveux sur la tête. Les plaintes
derrière la porte de la salle de bain continuaient,
plus sourdes. Charlotte ne se plaignait jamais pour
rien.>
(Extrait : DANS L’OMBRE DE CLARISSE, Madeleine
Robitaille, Éditions de Mortagne, 2009, édition
numérique, 200 pages, papier : 380 pages)

Une grand-mère, dans l’imagerie populaire, c’est une petite femme toute ronde, au visage doux et souriant, qui nous nous aime sans condition. Eh bien ! pour Charlotte et ses sœurs, une grand-mère, c’est Clarisse : mâchoire inférieure avancée, nez plat, front large, des mains comme des battoirs, un corps massif et imposant, et une voix qui s’apparente à un grognement. D’où le surnom dont l’ont affublée ses petites-filles : la Bouledogue. Le jour où Clarisse doit venir s’installer chez elles, à la suite d’un drame qui laisse leurs parents incapables de s’occuper d’elles, l’existence des quatre sœurs prend la tournure d’un cauchemar. Pour en arriver à ce que son code de bonne conduite soit respecté à la lettre, elle ne lésine pas sur les méthodes les plus cruelles. Charlotte, la rebelle, regrettera amèrement de ne pas avoir plié l’échine devant cette nouvelle autorité. Sa résistance la conduira tout droit à l’horreur, à l’inimaginable.

 

LE CRÉPUSCULE DES AURORES
*Cette souffrance qui transperçait chacune
de ses cellules, qui précipitait son souffle…
elle serrait les mâchoires, griffait son
matelas. La limite de l’insupportable
approchait…*
Extrait

 Ce livre est un cauchemar qui se prête bien au cliché comptant parmi les plus répandus : ÂMES SENSIBLES S’ABSTENIR. Dans cette histoire le fil conducteur s’installe rapidement et est relativement simple : Un père de famille, Daniel a un accident et se retrouve dans un coma irréversible. Rachel, la mère, essaie de gérer le mieux possible avec ses quatre enfants : Les jumelles Janet et Coralie appelée affectueusement les sauterelles, Luce et la plus vieille, Charlotte, 17 ans que le lecteur suit plus particulièrement.

Pour aider Rachel dans sa tâche, Clarisse la mère de Daniel, une femme dans le milieu de la soixantaine, baraquée et à la mentalité d’un autre âge s’installe comme si de rien n’était et impose sa présence dès le départ. La présence de cette femme devient un cauchemar pour la famille : *Maman, c’est une vieille chnoque! Elle veut tout contrôler! Imagine-toi qu’elle m’a même fait épousseter les prises du téléphone, en plus, écoute bien celle-là, j’ai nettoyé les robinets de la salle de bain avec des cotons-tiges.* (Extrait) Disons que c’était mal barré et effectivement c’est allé très loin.

Les quatre sœurs appelaient Clarisse *la bouledogue*. Mais dans les faits, c’était pire que ça. En peu de temps, tout a dégénéré dans cette famille. Selon Clarisse, l’éducation c’était se soumettre ou souffrir. Elle a pris les affaires en main et a mis Rachel au repos en la gavant de somnifères. Autrement dit, Clarisse a mis Rachel hors d’état de nuire pour mettre les enfants au pas, en particulier Charlotte qui subira une torture particulièrement destructrice pour son âge : *L’indisciplinée a fini de se rebeller. On lui a tout coupé! On lui a tout enlevé! La méchante fille a été redressée. Sa grand-mère l’a excisée. Si le fil lâche, elle va te recoudre. Te recoudre. Te recoudre.* (Extrait)

Je vous fais grâce des sévices, punitions et tortures inventés par un esprit malade. En effet, Clarisse est une maritorne costaude, acariâtre. Elle est aussi schizophrène, elle entend la voix de sa défunte mère qui lui dicte ses vieux principes de la discipline de fer, elle est colérique et mentalement instable. Sa cruauté ne connaît pas de limites. Vous vous demandez peut-être s’il y aura des morts ? Oui il y en aura. Est-ce que justice sera faite ? Ça, c’est à vous de le découvrir.

Ce qui soulève davantage le cœur c’est qu’on suppose que ce genre de drame s’est déjà produit dans notre société ou qu’il pourrait se produire. Cette histoire me rappelle un peu le livre d’André Mathieu : LA PETITE AURORE L’ENFANT MARTYRE ce livre, adapté à l’écran raconte une histoire vraie. Aurore Gagnon est une petite fille que sa mère a abruti et torturé jusqu’à sa mort à l’âge de 10 ans. DANS L’OMBRE DE CLARISSE est un thriller difficile à soutenir parce qu’il implique des enfants, que l’auteure a rendu attachants d’ailleurs, y compris Charlotte la rebelle qu’on aurait envie de soigner et d’apaiser.

L’histoire comme telle est bien construite mais elle est cruelle, dure et soulève parfois le cœur. La plume de Madeleine Robitaille est ouverte, directe, abrupte et verse dans l’horreur sans même qu’on s’en aperçoive. Elle ne fait pas dans la dentelle et son style d’écriture brasse des émotions qui amènent le lecteur et la lectrice à admettre que Clarisse est folle, à la haïr généreusement et à avoir mal pour les pauvres enfants. L’histoire soulève aussi des questions comme par exemple comment reconnaître les premiers signes de la maladie mentale. Mais même si les enfants avaient pu reconnaître ces signes, croyez-moi quand je vous dit que l’auteure a tout prévu. Elle a vraiment été très habile.

Donc l’histoire est bien montée, le rythme relativement élevé, il n’y a pas de longueur. Le livre est recommandable mais pas pour tout le monde, les âmes sensibles en particulier. Mais si vous avez envie de flirter avec l’insoutenable et l’inimaginable et la matière à nausée, essayez d’entrer DANS L’OMBRE DE CLARISSE. De deux choses l’une : ou vous allez essayer d’oublier ça rapidement ou vous l’aurez dans la mémoire longtemps… Moi, je verse dans la première option.

Madeleine Robitaille est née à Mont-Laurier dans les années 60. C’est dans la magnifique municipalité de Kiamika en haute Laurentides qu’elle trouve un chez-soi.Le goût de l’écriture a toujours été présent mais ce n’est qu’à l’âge adulte qu’elle se lance dans la rédaction d’un premier roman. Madeleine est très inspirée par les sursauts de la température : la chaleur, le froid, la pluie, la neige. ces caprices de la nature sont prétextes à une histoire et adore explorer la psychologie  de ses personnages. Pour elle,  ses romans sont essentiellement des thrillers psychologiques.

Bonne lecture
Claude Lambert
le vendredi 15 novembre 2019

LE BONHOMME DE NEIGE

UN BON CRU(el) NORVÉGIEN

LE BONHOMME DE NEIGE
Une enquête de l’inspecteur Harry Hole

Commentaire sur le livre de
JO NESBO 

*Au moment de se coucher, elle voulut se
blottir contre lui. Mais elle ne put pas. Ne
put se résoudre à le faire. Elle était impure.
-Nous allons mourir- avait lâché la voix au
téléphone. Nous allons mourir, catin*
(Extrait : LE BONHOMME DE NEIGE, Jo Nesbo,
Gallimard, série noire, 2007, éd. Numérique,
430 pages.)

Un jour de novembre 2004, un bonhomme de neige sorti de nulle part se retrouve dans le jardin des Becker, le regard tourné vers les fenêtres de la maison. La nuit suivante, madame Becker disparaît. Un maigre indice, son écharpe rose se retrouve au cou du bonhomme de neige. Parallèlement, l’inspecteur Harry Hole reçoit une lettre annonçant d’autres victimes. Une lettre signée…*le bonhomme de neige*…un tueur en série sévit en Norvège. Le seul indice récurrent mais bien maigre : un bonhomme de neige…un spectre de la folie…

UN BON CRU(el) NORVÉGIEN
*…le congélateur…laissait voir quelque chose pressé
à l’intérieur…les genoux pliés et la tête appuyée
vers le haut contre l’intérieur du congélateur. Le
corps était couvert de cristaux de glace, comme
une couche de moisissures blanches qui s’en serait
repue, et la position torturée du corps était à
l’unisson du cri de Katerine…*
(Extrait : LE BONHOMME DE NEIGE)

 C’est une histoire complexe développée avec une lenteur parfois exaspérante, très caractéristique de la littérature Norvégienne. La faiblesse du récit réside dans le fil conducteur qui prend souvent toutes sortes de directions. Ajoutons à cela que l’intrigue est bourrée de fausses pistes, de démarches qui n’aboutissent pas, de retours à la case départ. Ça ne m’a pas beaucoup gêné car j’ai compris dès les premières pages que l’auteur me lançait le défi de sortir d’un labyrinthe bourré d’indices, souvent trompeurs, et me laissant le choix de trouver le coupable parmi une foule de candidats potentiels. Mais quand la lumière commence à jaillir dans le dernier quart du livre, ça devient génial.

Ce que j’ai le plus apprécié dans ce livre est la psychologie des personnages, Harry Hole en tête, héro récurrent dans l’œuvre de Nesbo : un personnage précédé par sa réputation d’esprit tordu et d’alcoolique qui évolue laborieusement dans une enquête difficile d’une remarquable minutie où il y a tellement de détails que le lecteur a parfois l’impression de déraper. Mais dans la finale qui est remarquable, on voit l’importance de chaque détail, rassuré à l’idée que l’auteur n’a rien laissé au hasard.

L’histoire est originale. L’idée de précéder les meurtres par l’édification d’un bonhomme de neige est une trouvaille car les bonhommes de neige parlent d’une certaine façon, dévoilent des indices, reflètent la psychologie du tueur et bien sûr obnubilent les policiers. Hole en tête. Tout le livre comporte beaucoup de petites forces qui retiennent le lecteur dans sa toile. Outre la toponymie chantante de la Norvège, la plume est forte, la structure narrative happe le lecteur qui se sent attiré par les nombreux rebondissements. On sent que l’auteur maîtrise son art.

C’est un roman noir. Son atmosphère se fige parfois en une sensation lugubre car les bonhommes de neige conduisent implacablement à des chefs d’œuvre de cruauté de la part d’un tueur aussi froid et dépourvu de moralité que ses œuvres de neige. La découverte très lente et très graduelle de la psychologie de ce monstre m’a tenu en haleine.

Je veux rappeler en terminant que si je recommande ce livre, je le fais sous la réserve suivante : C’est tout le récit dans son ensemble qui fait appel à la patience du lecteur parce qu’il comporte de nombreux changements de direction, de fausses pistes, de virages imprévus. Aussi, bien que l’histoire soit très longue à démarrer, je vous suggère de bien vous concentrer sur les premières pages car elles contiennent des éléments importants qui vous feront apprécier grandement l’ensemble du récit.

Vous êtes maintenant prêts à entrer dans une histoire à donner froid dans le dos et à savourer ainsi toute l’intensité de la plume scandinave.

Jo Nesbo est norvégien. Il est né à Oslo  le 29 mars 1960. C’est ce que j’appelle un homme-orchestre, un talentueux touche-à-tout : auteur-interprète, musicien, journaliste spécialisé en économie et écrivain très renommé. De 1993 à 1998, il a écrit et interprété les grands succès d’un des groupes musicaux les plus populaires de Norvège : DI DERRE. Un an avant de quitter le groupe, il se lance dans l’écriture littéraire. Le succès est instantané avec L’HOMME CHAUVE-SOURIS, prix du meilleur roman policier nordique en 1998. Plusieurs autres romans suivront dont ROUGE-GORGE, consacré meilleur polar norvégien de tous les temps par les lecteurs.

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
Le samedi 16 décembre 2017

AU FOND DES BAS-FONDS

MEURTRES POUR RÉDEMPTION

Meurtres pour rédemption

Commentaire sur le livre de
Karine Giébel

*Le poison continua son étrange cheminement.
Ouvrant au hasard les tiroirs de son cerveau.
Elle bascula brusquement dans le passé. Là où
elle n’aurait pas aimé retourner…l’angoisse lui
paralyse le cerveau et les muscles. Elle a peur.
Son ventre se tord…*
(Extrait de MEURTRES POUR RÉDEMPTION, Karine
Giébel, réédition :  Fleuve Noir, 2010, 765 pages, num.)

MEURTRES POUR RÉDEMPTION raconte l’histoire de Marianne de Gréville, une jeune femme de 20 ans emprisonnée à vie pour de multiples meurtres. À cause de son caractère orageux, instable et violent et précédée par une réputation bâtie sur la haine, la violence, les massacres, Marianne est détestée par ses codétenues et harcelée par ses gardiennes qui veulent la *casser* en la torturant et l’humiliant, ce qui est fort mal connaître la nature meurtrière et vengeresse de cette furie. Dans cet univers carcéral impitoyable, un homme la remarque et tombe sous le charme de la sauvagesse. Alors que se pointent à l’horizon l’espoir et l’amour et que se développe lentement  le désir de se racheter, Marianne se retrouve devant un horrible choix : tuer encore et gagner sa liberté ou se laisser dompter et gagner par l’espoir…

Au fond des bas-fonds
*Si je te faisais bouffer cette merde,
hein De Gréville?
Tu crèverais non?
-Vas-y, essaye!
Nouveau coup de matraque.
Nouveau hurlement.*
(extrait de MEURTRES POUR RÉDEMPTION)

C’est une histoire très longue…près de 800 pages…une brique de violence et d’actions désespérées et l’auteure Karine Giébel ne fait pas dans la dentelle, propulsant le lecteur dans un effroyable dédale de violence, de cruauté et de sadisme. Il faut être préparé pour lire un tel livre car la plume de Giébel est incroyablement efficace. J’ai pensé que pour mettre en perspective toute la noirceur de cette histoire, l’idéal est encore de rassembler des extraits forts évocateurs…et j’avais un choix pratiquement illimité :

*Trente jours. Dans ce trou infâme, pestilentiel. Sept cent vingt heures de solitude. Quarante-trois mille deux cents minutes d’une lente déchéance…Deux millions cinq cent quatre-vingt-douze mille secondes de désespoir…*

*Je vais lui faire du mal! Gémit Marianne. J’vais lui faire du mal! Je sais faire que ça! Je suis mauvaise, pourrie jusqu’à l’os.*

*Après la douleur, ce fût la peur qui explosa en elle.*

*Comment pouvait-elle héberger tant de cruauté? Quel mal la rongeait pour la rendre aussi insensible? Aussi monstrueuse?*

*Pariotti semblait avoir perdu tout contrôle. Elle se vengeait de la terre entière, se vautrait dans la barbarie avec une frénésie sanguinaire. Marianne encaissa encore plusieurs chocs…*

*Il lui écrasait le dos avec sa chaussure. Avec ses cent quarante kilos de cholestérol pur. Elle criait de douleur…*

*Une nouvelle bestiole à mille pattes rampa sur son pieds, elle secoua la jambe en gémissant.*

*…Parce que sa vie se résumait à des maux sans fin. Parce qu’elle était Marianne. Qu’elle n’avait toujours connu que le malheur, l’horreur. La noirceur d’une vie sordide.*

Dans MEURTRES pour rédemption, pas de soleil…pas d’espoir et surtout, pas de répit pour le lecteur. Je trouve extraordinaire que Giébel ait réussi à insérer une histoire d’amour crédible dans ce drame infernal…et encore, je ne peux pas dire que cette histoire soit imbibée d’eau de rose. C’est un livre à l’écriture puissante quoique j’ai pensé que 100 ou  200 pages en moins de cruauté, de torture, de haine et de trahison auraient tout de même fait l’affaire. Il y a des longueurs et c’est sans compter les petits retours en arrière qui sont parfois agaçants.

Malgré tout, il y a de très grandes forces dans ce livre qui vient nous rappeler que s’il y a quelque chose de pourri dans les basses fosses que sont les prisons européennes pour meurtriers et récidivistes irrécupérables, on trouve aussi de la pourriture dans les hautes sphères de la société qui elles, s’en tirent à bon compte.

Quant au personnage principal. Marianne, classée comme un monstre, elle a un petit quelque chose d’attachant qui appelle la compréhension circonstancielle du lecteur. Elle a une forte personnalité teintée de rudesse mais sans être foncièrement mauvaise. Voici une autre citation qui illustre mon propos :*Oh oui! Et tu es encore plus jolie à l’intérieur. Malgré tout ce que tu as commis…Malgré tout ce que tu as subi aussi…Tu restes capable du meilleur.*

Comment décrire ainsi une machine à tuer et est-ce plausible? C’est au lecteur de le découvrir. Ce livre ne m’a laissé aucun répit. Il est d’une noirceur opaque et pousse continuellement le lecteur à se demander comment les choses peuvent dégénérer à ce point. C’est un livre d’une violence parfois insoutenable, même la rédemption dont il est question dans le titre est dramatique.

Mais l’écriture est magistrale et d’une efficacité qui fige le lecteur dès le début et le garde sur le qui-vive d’un rebondissement à l’autre. Notez que je parle ici de la narration car les dialogues sont sans doute la principale faiblesse du livre.Une dernière petite remarque peut-être…j’ai trouvé cocasse que l’auteure cite Dostoïesvki dans son livre…*Nous ne pouvons juger du degré de civilisation d’une nation qu’en visitant ses prisons.* Dostoïesvski  Voilà qui en dit long sur ce qu’on appelle la civilisation.

Je recommande ce livre aux âmes pas trop sensibles mais gardez-vous du temps, car il est très long et l’incroyable magnétisme de la plume de Giébel risque de vous retenir…prisonnier…

Karine Giébel est une auteure française née en 1971. Pendant ses études de droit, elle a développé un goût prononcé pour l’écriture  et  complète en 2004 un premier polar salué par la critique : TERMINUS ELICIUS qui reçoit en 2005 le grand prix marseillais du polar. MEURTRES POUR RÉDEMPTION est son deuxième roman, publié en 2006 et nominé pour le prix Polar Cognac. Suivront deux autres volumes primés : LES MORSURES DE L’OMBRE en 2009 et JUSTE UNE OMBRE en 2012. Au moment d’écrire ces lignes, Giébel, spécialisée dans le polar et le thriller psychologique a huit romans à son actif. Son œuvre est rehaussée par une impressionnante collection de prix littéraires.

BONNE LECTURE
JAILU
NOVEMBRE 2015