LE SIÈCLE

Une fresque ambitieuse

LE SIÈCLE

Commentaire sur la trilogie de
Ken Follet

*Si la guerre éclatait, les américains déchaîneraient une
tempête atomique qui annihilerait toutes les grandes
villes d’Union Soviétique. Les morts se compteraient
par millions. La Russie mettrait plus d’un siècle à s’en
relever. Et les Soviétiques avaient sûrement prévu une
intervention  du même genre contre les États-Unis.*
(Extrait : LE SIÈCLE 1, AUX PORTES DE L’ÉTERNITÉ, Ken
Follett, t.f. : Éditions Robert Laffont, 2014, édition de papier,
1215 pages.)

LE SIÈCLE est une longue saga qui s’étend sur plusieurs générations et est présentée en trois tomes. Dans la CHUTE DES GÉANTS, Ken Follet introduit cinq grandes familles : américaine, russe, allemande, anglaise et galloise. Ces familles se sont imbriquées, aimées et ont fini par s’entredéchirer dans le cadre dramatique de la première guerre mondiale et de la révolution russe. L’HIVER DU MONDE raconte la vie des enfants de ces familles qui verront Hitler accéder au pouvoir absolu en Allemagne, tissant la toile dramatique de la deuxième guerre mondiale. Les destinées toujours enchevêtrées de ces familles se poursuivent dans AUX PORTES DE L’ÉTERNITÉ dans les années troublées de 1960 à 1990 : temps forts de l’influence soviétique et de la guerre froide. La saga montre comment tous ces personnages ont affronté les grandes tragédies du XXe siècle.

UNE FRESQUE AMBITIEUSE
*L’arrogance précède la chute*
Extrait : LE SIÈCLE 1, LA CHUTE DES GÉANTS)

Avec LE SIÈCLE il m’a encore une fois été permis d’admirer l’audace de Ken Follet. Il a créé, imaginé cinq familles : américaine, russe, allemande, anglaise et gauloise et leur a fait traverser le vingtième siècle, elles et les générations suivantes, à travers ses propres observations. Tout y est : les deux guerres mondiales sans compter les guerres civiles, la guerre froide et la guerre du Vietnam, le règne périlleux de John F Kennedy et la crise des missiles de Cuba, la révolution russe. Dans son regard qui s’étend sur une centaine d’années, Follet nous parle de ces familles qui se sont croisées, aimées, déchirées à travers les plus grandes tragédies de l’histoire.

 LE SIÈCLE réunit trois tomes : TOME 1, LA CHUTE DES GÉANTS : l’auteur présente et installe graduellement les familles dans son roman. Elles devront faire face dans un premier temps à la première guerre mondiale qui laissera derrière elle un sillage de mort et de désolation. La révolution russe marquera aussi cette époque. TOME 2, L’HIVER DU MONDE : la génération suivante constate tristement l’arrivée au pouvoir des Nazis, la montée d’Hitler et enfin les drames et abominations de la deuxième guerre mondiale. TOME 3 : Les générations qui s’enchevêtrent affrontent cette fois d’énormes troubles sociaux, et politiques localement et aussi à l’Échelle internationale alors que le monde vient à un cheveu de la confrontation nucléaire, la construction du mur de Berlin et la création d’Israël et la guerre froide…la liste pourrait s’allonger…

Ce roman est monumental. Il se démarque je crois par la qualité de sa recherche historique. Il y a bien sûr quelques faiblesses, typiques des grandes sagas, pour ce que j’ai pu observer personnellement : Chaque tome accuse quelques longueurs, je pense entre autres aux aventures amoureuses des familles offrant un luxe de détails souvent inutiles, ou la crise de Cuba qui aurait pu être un peu plus condensée. le rythme est parfois en dents de scie et j’observe un essoufflement dans le troisième tome où les personnages deviennent plus froids et la description des évènements légèrement plus relâchée.

Malgré ces petites faiblesses, je continue à penser que cette œuvre est gigantesque et je salue le travail de titan abattu par Ken Follett en matière de recherche historique. Il y a investi énormément de temps pour apporter à sa trilogie un maximum de précision. Je trouve aussi qu’il a inséré la fiction aux histoires réelle avec finesse et intelligence. Les faits historiques et les éléments biographiques sont d’une grande précision.

Il y a un petit extra que j’aime bien dans LE SIÈCLE. C’est qu’à travers les pérégrinations des 5 familles, Follett y va de ses observations sur les différentes tendances d’époque :la musique, la mode, le cinéma, les arts et beaucoup d’autres tendances sociales. La démarche principale de l’auteur étant historique, ça vient alléger et agrémenter l’œuvre qui compte quand même 3350 pages.

J’apprécie la capacité de Ken Follett de s’investir à fond dans ses œuvres. Il me rappelle un peu Stephen King, Fenimore Cooper et plusieurs autres auteurs qui ratissent large dans le temps et l’espace et qui s’étendent sur les tendances des lieux et des époques, qui détaillent abondamment leur sujet quitte à poursuivre sur plusieurs tomes.

Je recommande toute la série mais je terminerai en disant que la trilogie est nettement inférieure au livre LES PILIERS DE LA TERRE qui, selon moi demeure l’œuvre majeure de Ken Follett et une de mes meilleures lectures à vie. Mais si vous aimez le style de l’auteur et si vous aimez l’histoire dans le genre de la chronique, vous aimerez LE SIÈCLE.

Ken Follet est un écrivain gallois spécialisé dans les thrillers politiques. Il est né le 5 juin 1949. Follet a grandi avec les histoires que lui racontait sa mère, ce qui l’a amené très tôt à développer une forte imagination ainsi que le goût de lire. Alors qu’il était étudiant pendant la guerre du Vietnam, il s’est pris peu à peu de passion pour  la politique et le journalisme. L’écriture suit rapidement. Si le succès tarde un peu à venir, déjà en 1978, son livre L’ARME À L’ŒIL connait un succès foudroyant et devient le premier d’une longue série de best-seller. Le point culminant de sa carrière est atteint avec LES PILIERS DE LA TERRE qui devient rien de moins qu’un succès planétaire. Fort de ce succès, il entreprend dès 2009 l’écriture de la trilogie LE SIÈCLE. Parallèlement, Follet dirige un institut de dyslexie et soutient une association de lutte contre l’analphabétisme.

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
Le dimanche 20 mai 2018

CE PAYS DE RÊVE

LA NOUVELLE-FRANCE AU QUOTIDIEN

Ce pays de rêve
Tome 2 : la déchirure

Commentaire sur le livre de
MICHEL LANGLOIS

*Mine de rien, la nature nous préparait son plus
beau cadeau. Elle sortit de son sommeil à la fin
d’avril pour nous offrir le miracle de ses feuilles
et de ses fleurs. Pendant ce temps, dans le ventre
de ma Radegonde, un fruit poussait qui allait
bientôt être mûr à point.*
(Extrait : CE PAYS DE RÊVE, Tome 2: LA DÉCHIRURE,
Michel Langlois, Éditions Hurtubise, 2012. Édition de
papier, 415 pages.)

L’histoire de Marcellin Perré commence au Havre de Grâce en France en 1670. Il est alors clerc de notaire chez son vieil oncle qui s’appelle Laterreur et il porte bien son nom. Un jour, il reçoit une lettre de Québec, le Nouveau-Monde. Le Père Aveneau, un ami Jésuite l’invite à venir travailler à Québec à titre de notaire de la Seigneurie de Notre-Dame-Des-Anges. Passionné de la Nouvelle-France, Marcellin accepte avec empressement. Il fera l’apprentissage d’un pays rude avec ses saisons, ses habitants, ses traditions. LA DÉCHIRURE est le deuxième tome d’une série de quatre d’une saga mouvementée qui fait revivre le quotidien de nos ancêtres d’avant la conquête 

La Nouvelle-France au quotidien
*Je tenais là dans les mains un message brûlant
comme un feu de la Saint-Jean…Je ne mis guère
de temps à le porter au Père Aveneau qui promit
de le faire suivre sans délai au lieutenant civil et
criminel. Mais voilà que ce dernier ne pût s’en
occuper le jour même, aux prises qu’il était à
régler une mort qui soulagea beaucoup de
monde et…qui fit fondre beaucoup d’inquiétudes.
(Extrait : CE PAYS DE RÊVE 2, LA DÉCHIRURE)

CE PAYS DE RÊVE est une grande saga en quatre tomes qui suit les aventures de trois générations de Perré : Arnaud, Marcellin et Clément à Québec, sous le régime français, de 1627 à 1765. LA DÉCHIRURE s’attarde sur le destin de Marcellin, son installation en Nouvelle-France et son exil forcé. Le livre raconte le quotidien de Marcellin, notaire dans un pays tout neuf aux mœurs rudes et comment il devient victime d’une justice expédiée par des incompétents assis sur un pouvoir hors de contrôle.

J’ai beaucoup aimé ce livre pour plusieurs raisons. Son écriture est très vivante et fait plonger avec aisance le lecteur dans l’environnement naturel et social de la Nouvelle France du XVIIe siècle. J’y ai découvert une bonne centaine d’archaïsmes, de jolis mots chantants issus du vieux français qui dynamisent tellement le récit que je croyais parfois assister à un dialogue en temps réel.

Je me suis donc laissé bercer par un langage savoureux…allant de découvertes en découvertes…j’ai découvert entre entres que si je *bagoule*, c’est que je bavarde, si je *berlande*, c’est que je flâne, si je *cafiniote*, c’est que je me cache dans un coin, si ma fille *gergaude* c’est qu’elle folâtre avec les garçons, si je *gobelote*, c’est que je bois avec excès. Rassurez-vous, il y a un petit lexique à la fin du volume.

Il y a dans ce récit des éléments qui sont venus me chercher très rapidement. Le langage est le premier, le second est l’omniprésence dans le récit de Jean De La Fontaine, célèbre poète français principalement renommé pour ses fables.

  Jean De La Fontaine (1621-1695) était un écrivain français auteur de poèmes, de pièces de théâtre et de livrets d’opéra. C’est en s’inspirant des fabulistes de l’époque gréco-latine qu’il a écrit les fameuses fables qui ont fait sa renommée et qui sont considérées aujourd’hui comme un chef d’œuvre de la littérature française 

 

 

 

Comme on le sait, on peut tirer de chaque fable de monsieur De La Fontaine une petite morale dont s’inspirent plusieurs règles de vie. Dans LA DÉCHIRURE, Marcellin fait des Fables son livre fétiche et s’en inspire pour être meilleur et surtout passer sans trop de mal les épisodes fort dramatiques qui l’attendent et qui sont développés dans le livre avec beaucoup d’intensité quoique sans zèle inutile.

Des personnages riches, colorés et attachants, un langage savoureux, une plume riche et magnifiquement descriptive, un enrichissant retour dans le temps, une histoire palpitante développée dans des chapitres courts…autant d’éléments qui font de la saga CE PAYS DE RÊVE un excellent divertissement qui m’a appris beaucoup de choses entre autres sur la région que j’habite. Je crois que vous ne serez pas déçus.

Michel Langlois est un écrivain québécois natif de Baie-Saint-Paul, il a fait carrière comme généalogiste aux Archives Nationales du Québec. Passionné de généalogie, il a écrit plus de 20 livres sur le sujet dont le dictionnaire biographique des ancêtres québécois. Il est très attaché à sa région de Charlevoix et à la région de Québec et ça transpire dans l’ensemble de son œuvre dont LA FORCE DE VIVRE qui a conquis plus de 100,000 lecteurs, UN P’TIT GARS D’AUTREFOIS, qui nous plonge de la Beauce des années 50 et bien sûr, CE PAYS DE RÊVE.

LA SAGA:

 

 

 


 

 (en haut: tomes 1, 2 et 3. En bas à droite, tome 4)

BONNE LECTURE
JAILU/Claude Lambert
Le 7 mai 2017 

CANADA

LES REJETONS DE L'INSOUCIANCE

Canada

Commentaire sur le livre de
Richard Ford

*Sur le moment, je n’ai pas fait le
rapprochement. Mais plus tard, si.
C’était quelque chose qui l’avait
toujours tenté. Il y a des gens qui
rêvent de devenir directeurs de
banque, d’autres, braqueurs de
banque.*
(Extrait : CANADA, Richard Ford, Éditions
de l’Olivier, 2012, éd. Num. 460 pages)

CANADA est le récit de Dell Parsons qui vit avec ses parents et sa sœur jumelle Berner. Nous sommes à Great Falls, Montana en 1960. Les jumeaux ont 15 ans. Après quantités d’emplois instables, précaires et douteux, les parents de Dell et Berner, pressés par un créancier menaçant, commettent un hold-up. Mais celui-ci échoue et les parents se retrouvent en prison. Pour éviter l’orphelinat, Berner fugue à San-Francisco et Dell décide de suivre une idée de sa mère : passer la frontière du Canada en Saskatchewan et retrouver un certain Remlinger, homme rude et secret, organisateur de chasses. Dell devient son apprenti et homme à tout faire. CANADA raconte son apprentissage au milieu d’une nature extraordinaire mais parmi des hommes violents. Devenu professeur d’université, Dell n’oubliera jamais ces années qui l’ont marqué à jamais.

Les rejetons de l’insouciance

*Quand vous nous appréciez, on se met à douter que
ce soit pour de bonnes raisons. Ça doit être tout à
fait différent aux États-Unis. J’ai dans l’idée que
tout le monde s’en fiche là-bas. Faire les choses
pour de bonnes raisons, c’est l’esprit du Canada.
-Ça me plait-, j’ai dit.*
(Extrait de CANADA de Richard Ford)

C’est une belle histoire. Celle de Dell Parson et de sa jumelle, Berner. À l’âge de 15 ans, leur vie va basculer complètement après l’arrestation de leurs parents pour un hold-up complètement raté. Le choix des jumeaux est simple et rapide : la fugue pour échapper aux services sociaux. Berner s’enfuira à San Francisco, pour Dell, ce sera le Canada, plus précisément la Saskatchewan où il fera la connaissance d’un personnage énigmatique, secret, au passé lourd : Arthur Remlingler. Remlinger prend Dell en charge. Le récit se concentre surtout sur Dell qui devient le narrateur et raconte son dur apprentissage dans une nature saisissante parmi des hommes violents.

Bien qu’elles ne soient pas clairement identifiées, il y a trois parties distinctes dans ce livre : d’abord une chronique de la vie familiale dans laquelle j’ai pu me familiariser avec le quotidien et la psychologie des personnages : Dell, que j’ai trouvé particulièrement attachant, Berner la rebelle, et leurs parents un peu étranges, lui,  militaire désœuvré impliqué dans toutes sortes d’activités douteuses, elle, distante, incapable de s’adapter à son environnement. La deuxième partie est celle du hold-up (perpétré avec une incroyable incompétence), l’arrestation et la période d’incertitude et d’insécurité qui suit pour les jumeaux et la troisième partie est celle de la fugue et se concentre sur la fuite de Dell au Canada et la dure réalité dans laquelle il devra plonger en Saskatchewan.

C’est un roman fort, tout à fait conforme au style intense, descriptif et sensiblement philosophique de Richard Ford. La description de la nature au Canada est magnifique et l’auteur nous saisit d’une remarquable toile de la nature humaine, d’une haute précision. Sans être moralisateur, ce beau roman est porteur d’une profonde réflexion sur le sens de la vie, et surtout, la définition du bonheur.

En fait, Ford amène le lecteur à se demander comment rebâtir une vie quand celle-ci a basculé complètement. Comment se reconstruire quand sa vie tourne au désastre? Il faut dire que l’auteur a donné à son personnage principal Dell, une très bonne nature. Dans l’histoire, il se dit lui-même satisfait de la tournure des évènements au Canada et ça l’a aidé à avancer.

Dans CANADA, il n’y a pas beaucoup d’action ni de rebondissements. Le rythme est lent. Le style descriptif de Ford a parfois mis ma patience à l’épreuve. C’est l’émotion que j’ai ressentie qui m’a gardé dans le coup, ainsi que le courage et l’abnégation de Dell dont j’ai partagé finalement les tribulations. Je précise enfin que l’épisode qui précède le départ de Dell pour Winnipeg est particulièrement violent et sa dernière rencontre avec sa sœur Berner, juste avant la mort de celle-ci, est particulièrement émouvante.

Ce fût pour moi, un très beau moment de lecture où je me suis vu moi-même comme un adolescent cherchant le meilleur chemin pour atteindre la joie de vivre et le bonheur. Je recommande CANADA sans hésiter.

Richard Ford est un écrivain américain né le 16 février 1944 à Jackson, Mississipi. Son roman le plus connu est INDEPENDANCE publié en 1996 et pour lequel il a obtenu le prix Pulitzer ainsi que le PEN/Faulkner award. INDEPENDANCE est la suite du roman UN WEEK-END DANS LE MICHIGAN. Son livre CANADA, publié en 2013 lui a également valu un prix prestigieux : le prix FÉMINA ÉTRANGER 2013. Ford est maintenant professeur dans le Maine.

BONNE LECTURE
JAILU/Clade Lambert
le 9 avril 2017