L’ARRACHEUSE DE TEMPS

L’ARRACHEUSE DE TEMPS

Commentaire sur le livre de
FRED PELLERIN

*…Toussaint fût réveillé subitement. Était-ce le
chant du coq d’Ovide Samson? Non. Le coq
avait succombé d’un coup de poêlonne de
fonte dans l’omelette ce matin-là. Le chant
du toc, ce fut une explosion. Bang! Chez les
Gélinas.*
(Extrait : L’ARRACHEUSE DE TEMPS, contes de
village, Fred Pellerin, Sarrazine Éditions, 2009,
num. 135 pages)

Encore une fois, Le célèbre conteur Fred Pellerin plonge dans l’inépuisable mémoire de
Saint-Élie-De-Caxton pour nous livrer un conte touchant et vibrant sur le thème de la mort. Il y est question de cette étrangère venue s’établir au Lac-Aux-Sangsues…une femme discrète qu’on a élevée rapidement au rang de sorcière parce qu’elle lisait l’avenir. Une arracheuse de temps comme on dit…«en interurbain constant avec le passé»…partie comme elle est arrivée emportant une grande quantité de mystères et de secrets enfouis dans la mémoire de Saint-Élie…

SAINT-ÉLIE PURE LAINE
*La dépouille faisait fureur. Tout le monde
s’était agglutiné autour de la table où
s’étendait la translivide. On observait cette
anonyme sans vie. À intervalles, chacun
jetait un œil à son voisin pour décoder une
réaction. À s’interroger sur la façon de
s’endeuiller devant l’inconnue.*
(Extrait : L’ARRACHEUSE DE TEMPS)

Pour mon dernier commentaire avant la pause des fêtes, j’ai choisi une petite fleur qui nous vient directement de ma belle Mauricie.

L’histoire tourne autour de LA STROOP, un des personnages de légende de Fred Pellerin. LA STROOP est une étrangère riche, étrange, mystérieuse et indépendante qui s’est installée un peu en retrait du village, ce qui entretien davantage le mystère qui l’entoure avec le résultat que le village n’a pas tardé à *sorciériser* la femme, encouragé par le curé neuf qui est par nature assez orthodoxe. Ce que tout le village ne sait pas, c’est qu’il côtoie la mort, personnifiée dans le conte par celle qu’on appelle LA TRANSLIVIDE. Mais ce qu’on ne sait pas ne fait pas mal n’est-ce pas?

Toujours est-il qu’on fait connaissance avec des personnages sympathiques bien ancrés dans leur mentalité de village : Méo le coiffeur du village, Toussaint Brodeur, la belle Lurette, le curé *Neuf*…tous ont des raisons de consulter la STROOP qui aurait le pouvoir de faire reculer la mort…de lui *arracher du temps*.

Telle est la trame de ce conte rempli de fantaisies, de sympathiques expressions tordues, de tendresse, et porteur d’une belle réflexion sur la mort…pas le genre à faire peur mais plutôt à y réfléchir simplement. Fred Pellerin demeure résolument positif…même que personne ne meure pendant le passage de la STROOP chez les *Caxtoniens* sauf si on doit considérer la mort de la mort elle-même.

Le spectacle m’a ému, le livre m’a enveloppé. Dans le spectacle, Fred Pellerin a ce don magnifique de mettre en perspective le non-dit par son expression et son langage dans lequel le français *passe par des tours de passe-passe* tout à fait délicieux. Il rit de la mort sans jamais nous laisser indifférent à la Faucheuse. Avec une remarquable énergie, de l’humour et beaucoup de douceur, il laisse en nous la couvaison d’une réflexion qui viendra bien en son temps.

Si le spectacle mérite d’être vu, le livre vaut vraiment la peine d’être lu. Je sais que pour Fred Pellerin, le récit oral passe bien avant l’écrit. Mais ce livre est beaucoup plus que la transcription du conte dans le genre *mot à mot*, j’ai pu en mesurer toute l’intensité, le rythme sans oublier les expressions tout à fait savoureuses et de superbes tournures de phrase : *Et toutes ces choses faisaient d’elle une prémonitieuse sans fil. En interurbain constant avec le passé. L’avenir aussi. L’indicatif passé proche, et le futur compliqué…il suffisait de la consulter quelques minutes dans une volonté de vous refaire le futur que déjà vous n’aviez plus aucune idée de ce que vous avez fait la veille. À subjoncter au possible…*(Extrait)

Si vous êtes tanatophobe, ou si vous avez ne serait-ce que peur d’avoir peur, pensez à la légende Caxtonienne et à son fier porte-parole Fred Pellerin avec L’ARRACHEUSE DE TEMPS. C’est une formidable thérapie. Je vous dirai ici que le meilleur des mondes consiste à voir le spectacle et à lire le livre, peu importe dans quel ordre. De toute façon, les deux versions sont vendues ensemble.

Vous aimerez je crois…vous aimerez beaucoup.

Fred Pellerin est un conteur, écrivain, scénariste et chanteur né en 1976 à Saint-Élie-De-Caxton en Mauricie au Québec. Diplômé en littérature de l’Université du Québec à Trois-Rivières, il s’est fait connaître rapidement par ses contes issus de son village natal, Saint-Élie-De-Caxton, et mettant en scène des personnages du village, comme Toussaint Brodeur, La Stroop et Méo le coiffeur, entre autres. Il est devenu, tôt dans les années 2000, un des meilleurs conteurs du Québec. En 2007, il produit avec son frère Nicolas, un album de musique folklorique. L’année suivante, un de ses contes est adapté à l’écran par le réalisateur Luc Picard. Il a produit plusieurs spectacles, livres, disques et DVD. L’ARRACHEUSE DE TEMPS est son 4e spectacle produit en 2008, publié par la suite chez Sarrazine en 2009. Il a été reçu Chevalier de l’Ordre National du Québec en décembre 2012.

 

ET BONNE LECTURE
JAILU/CLAUDE LAMBERT

 

 

 

le 18 décembre 2016

L’INDIEN MALCOMMODE

L’INDIEN MALCOMMODE

Commentaire sur le livre de
Thomas King

*Enseignez aux Indiens à pêcher, mais
enseignez-leur surtout à devenir des
pêcheurs chrétiens. Après, vous pourrez
leur vendre des cannes à pêche…
Notre plus grave erreur est d’aller porter
notre civilisation aux Indiens au lieu
de conduire les Indiens à la civilisation.*
(Extrait : L’INDIEN MALCOMMODE, Thomas
King, t.f. Éditions du Boréal, 2014, num.
725 pages)

L’INDIEN MALCOMMODE est un essai sur l’histoire, le résultat d’une longue réflexion personnelle que Thomas King a menée presque toute sa vie sur ce que ça représente d’être un indien en Amérique du Nord. Avec le franc parler typique d’un indien, King donne un petit caractère subversif à son livre en démolissant avec beaucoup d’esprit et d’humour toutes les idées reçues et préconçues sur les peuples autochtones qu’on appelle Les Premières Nations. Il ne s’agit pas du tout d’une condamnation des attitudes, des comportements ou des idées déformées et faussées avec le temps. Il s’agit plutôt de l’histoire revisitée, replacée dans son contexte et corrigée de façon intelligente et désopilante. Appuyé par une longue recherche,  Thomas King a réécrit l’histoire en lui donnant de la crédibilité. Il s’agit effectivement d’un portraIt inattendu, différent. Un nouveau regard sur l’histoire.

Un portrait inattendu des Autochtones
d’Amérique du Nord
*Sur le plan des attitudes, en terme de dépossession
et d’intolérance, pas grand-chose n’a changé…
Vous voyez le problème que j’ai? L’histoire que
j’essaie d’oublier, ce passé que je propose de
convertir en autodafé, c’est notre présent. Ce
pourrait être aussi notre avenir.
(Extrait : L’INDIEN MALCOMMODE)

Quand j’ai lu le résumé de ce livre, je me suis replongé, l’espace d’un instant, dans les petites leçons d’histoire que je recevais à l’école primaire. La plupart du temps, ces leçons se résumaient à un constat plutôt navrant : les Blancs étaient les bons et les Indiens étaient les méchants. Bien que je ne fusse pas plus précoce qu’un autre à l’époque, je trouvais ça trop beau pour être vrai. J’étais sceptique. Si le livre de Thomas King avait été publié à l’époque, il aurait été mis à l’index ou peut-être refilé aux universités.

En effet, dans un ouvrage sensiblement subversif, King fait une relecture de l’histoire du Canada et des États-Unis en identifiant les mythes et en replaçant les évènements dans leur contexte. Dans un langage simple et avec des raisonnements faciles à suivre, King met dans l’ombre les récits trop beaux pour être vrais généralement très bien encadrés par la littérature en général et les manuels scolaires en particulier, et bien sûr la télévision et le cinéma. L’auteur rappelle que la réalité est beaucoup plus complexe et avertit d’entrée de jeu le lecteur, la lectrice : Nous sommes nombreux à penser que l’histoire, c’est le passé. Faux. L’histoire, ce sont les histoires que nous nous racontons sur le passé*

Il semble que le temps, et quantités d’expédients politiques, économiques, sociaux et culturels aient dénaturé l’idée qu’on se fait des indiens. Vous comprendrez vite, comme moi que Thomas King n’a pas réécrit le passé. Il livre simplement et parfois avec humour, le fruit d’une longue réflexion personnelle et analytique qui tend à répondre à une question complexe : qu’est-ce que ça signifie d’être un indien aujourd’hui en Amérique du nord?

Pour répondre à cette question, King identifie trois classes historiques d’indiens : L’indien légal, l’indien mort et l’indien idéal. Il développe surtout en long et en large ce qui a constitué de tout temps le cauchemar des indiens : LA POSSESSION DES TERRITOIRES en expliquant les lois, traités, ententes, règlements et jugements dont les effets et les conséquences allaient plutôt à sens unique.

À l’entrée du National Cowboy Hall of Fame d’Oklahoma City se trouve la sculpture de James Earl Fraser (1876-1953). L’œuvre représente la légendaire FIN DE LA PISTE DES LARMES (The end of the trail) évoquée et développée par Thomas King dans L’INDIEN MALCOMMODE. Elle représente un guerrier à bout de force, qui s’effondre sur son cheval. Plutôt très compatible avec l’histoire. Par ailleurs, on a donné le nom de PISTE DES LARMES à l’exode Cherokee qui eut lieu pendant l’hiver 1838-1839 du Mississipi vers l’Oklahoma.

J’ai adoré ce livre…il m’a passionné pour plusieurs raisons. D’abord à cause de la beauté du texte magnifiquement traduit par Daniel Poliquin qui a su aller au-delà des mots en livrant le ressenti de l’auteur. Ensuite, j’ai ressenti toute une gamme d’émotions : la colère, la déception, la tristesse mais aussi le rire, la sympathie, l’étonnement.

C’est un livre fascinant, très bien documenté et dans lequel s’étend un raisonnement crédible facile à suivre et qui tend à expliquer de façon parfois mordante, parfois drôles où nous en sommes aujourd’hui dans nos relations avec les indiens et où est-ce que ça va nous mener.

Un plaisir à lire.

Thomas King est un auteur, journaliste, animateur et conférencier né à Sacramento en Californie et installé au Canada depuis 1980, plus précisément à Guelph en Ontario où il enseigne l’anglais à l’Université. King est de descendance Cherokee et fût le tout premier conférencier autochtone canadien. Ardent défenseur des premières nations, King s’est exprimé dans ses écrits sur l’expérience autochtones dans la littérature, les traditions orales, l’histoire, la politique, la religion et la culture avec, comme principal objectif de donner un sens aux relations complexes qu’entretiennent la société nord-américaine et les peuples autochtones.
King est aussi le créateur d’une série radiophonique intitulée THE DEAD DOG CAFE COMEDY HOUR pour CBC Radio one. Thomas King est membre de l’Ordre du Canada depuis 2004.

BONNE LECTURE

JAILU/CLAUDE LAMBERT
11 décembre 2016

DERRIÈRE LES PORTES BLEUES

Derrière les portes bleues

Commentaire sur le livre de
Michel Giliberti 

*Tes qualités exceptionnelles de musicien et,
malheureusement ta gueule d’ange ne m’auront
jamais laissé de répits…mais si je n’étais pas
intègre, j’aurais pu profiter de la situation et
te faire miroiter la star que j’allais faire de toi.
N’importe quel gamin se serait couché pour
moins que ça.*
(Extrait : DERRIÈRE LES PORTES BLEUES, Michel
Giliberti, H&O Éditions, 2000, papier, 195 pages.)

DERRIÈRE LES PORTES BLEUES raconte la fusion de deux destins : celui de Jérémie Gil, jeune musicien-chanteur désabusé, en déclin, au caractère instable, porté sur l’alcool et la vie urbaine trépidante, et celui de Tarek, jeune arabe-musulman de 19 ans, fringant, spontané, têtu et tenace et à qui la vie a imposé très tôt une certaine maturité. Cette rencontre bouleversera la vie de Jérémie qui développera une affection dont il se croyait incapable et qui se transformera graduellement en obsession, puis en passion. Jérémie lutte contre sa nature jusqu’à ce que le destin se scelle derrière les portes bleues…un dénouement émouvant dans le magnifique décor de la Tunisie

CŒUR EN CONTRADICTION
*Pourquoi s’investir à ce point avec Tarek?
Quel nom donner à l’émotion qui a étranglé
sa gorge lorsque sa main est restée
prisonnière de la sienne pendant l’atterrissage?…
…Il n’a aucun préjugé mais sait qu’il n’est pas
pédé. Il a un tel tableau de chasse à son actif.
Peut pas finir pédé! Toutes ces nanas
quand même!
(Extrait : DERRIÈRE LES PORTES BLEUES)

J’ai été simplement enveloppé par ce livre à cause de la grande sensibilité qui s’en dégage et des deux principaux personnages, caractériels et rebelles, et pourtant tellement attachants. Dans DERRIÈRE LES PORTES BLEUES, Giliberti évoque la fusion de deux destins : Jérémie Gil, 33 ans, auteur-compositeur-interprète, artiste déjà en déclin, non par manque de talent mais surtout à cause de sa personnalité trouble et trop spontanée et Tarek, 19 ans, jeune arabe musulman au style rappeur, extroverti, têtu et que les aléas de la vie ont amené à devenir rapidement mature malgré son allure **éternel adolescent** .

Une simple signature sur un plâtre déclenche l’entrée de Tarek dans la vie de Jérémie. À partir de ce jour, la vie de Jérémie ne sera plus jamais la même. Dans son cœur et son esprit, Tarek prendra successivement toutes les formes : simple connaissance, ami, frère, fils, artiste en devenir à gérer, former et protéger jusqu’à la relation ultime qui a poussé Jérémie à une extraordinaire introspection dont il ne se croyait pas capable…*Il s’est conforté dans l’idée, à s’en convaincre presque, que ce n’était sûrement pas ce qu’il croyait, que la tendresse révèle parfois des formes excessives, que ce serait passager…tout rentrerait dans l’ordre. Mais ce matin, il est plus englué que jamais dans ses contradictions. Il voudrait s’épancher en toute confiance, délirer de la vertigineuse envie de lui plaire, avec ses gestes d’homme, sa peau d’homme, ses paroles d’homme.* (Extrait : DERRIÈRE LES PORTES BLEUES)

Avec intelligence, une remarquable finesse et dans un style qui confine parfois à la poésie, Giliberti raconte très lentement, très progressivement, la naissance d’un sentiment entre deux êtres disparates : Tarek qui ne craint pas d’afficher ouvertement son homosexualité et Jérémie qui n’a connu que des femmes et dont le cœur et l’âme se retrouvent coincés dans l’étau d’une terrible dualité. À vous de découvrir s’il se laissera aller. La réponse sera scellée derrière les portes bleues.

C’est une belle histoire qui en dit long sur la profondeur et la complexité de la nature humaine. J’ai été touché en particulier par la richesse de la langue, la lumière et la chaleur des mots. Avec ce que je sais de l’auteur, qui a la réputation d’être lui aussi un éternel adolescent, avec sa façon d’évoquer sa Tunisie natale et de mentionner d’une façon assez singulière son nom dans le livre, à titre d’artiste-peintre, je ne serais pas surpris que Giliberti ait empreint son récit d’un petit caractère autobiographique.

Ce récit est porteur d’une intéressante réflexion sur la nature humaine et des thèmes corollaires : estime de soi, tolérance et aussi sur un thème qui touche tous et chacun tôt ou tard : le déclin. Il m’a semblé terminer la lecture du livre alors que je l’avais à peine commencée. Le temps a passé vite. Je recommande donc DERRIÈRE LES PORTES BLEUES de Michel Giliberti…envoûtant

Michel Giliberti est un écrivain, artiste-peintre, photographe et chanteur né à Ferrville, Tunisie, en 1950. Véritable homme-orchestre, il a aussi produit un recueil de poésie et une pièce de théâtre. Comme chanteur, il a été très populaire dans les années 70, produisant trois albums. Son premier roman, prolongement de son œuvre picturale a été publié en 1999 : NEIGES D’OCTOBRE. La poésie et la musique sont pour Giliberti des composantes indissociables de la peinture. Bien qu’il soit installé en France, la Tunisie est très présente dans son œuvre.

BONNE LECTURE
JAILU/CLAUDE LAMBERT
4 décembre 2016