LA TRIPLE VIE D’ADÉLAÏDE

CRIMES ET JEANS SLIM

Commentaire sur le livre de
Luc Blanvillain

*Adé avait aussi institué la dispute obligatoire.
C’était le vendredi soir, quand les tensions de
la semaine s’étaient accumulées. Ils se
donnaient une demi-heure pour se disputer à
mort.*
(Extrait : CRIMES ET JEANS SLIM, Luc Blanvillain,
librairie général française, 2013, 239 pages)

CRIMES ET JEANS SLIM raconte l’histoire d’Adée, une adolescente de 15 ans qui, pour ne pas se faire remarquer des filles de son âge au lycée, turbulentes et rebelles, décide de devenir la pire de toutes : elle devient fashion, méchante, moqueuse et adopte le style éclaté de ses camarades, évitant ainsi leurs moqueries et leurs brusqueries. Ça fonctionne jusqu’au jour où un tueur en série se pointe dans le décor cherchant justement à abattre les filles du genre *pétasse* et *pouffe*. Comme les recherches du meurtrier traînent en longueur et qu’une de ses amies a été victime du tueur,  Adée décide de mener sa propre enquête avec l’aide de son petit frère Rodrigue et de Thibeault Picard, un élève ringard mais brillant afin d’échapper à la menace. Adée devra-t-elle quitter les grands airs qu’elle a choisi de se donner?

La triple vie d’Adélaïde
sage à la maison, fashion à l’école et entre les deux :
DÉTECTIVE

*Adélaïde venait d’atteindre sa quinzième année.
Trois ans plus tôt, toutes ses copines étaient
devenues des monstres. C’était normal, vers 12
ans, les filles deviennent des monstres. Elles
rient avec des yeux terrifiants. Les garçons me
direz-vous, c’est un peu pareil. Oui, mais dans
cette histoire, ce sont des filles qui vont mourir.
Principalement.
(Extraite : CRIMES ET JEANS SLIM)

Voici un bon petit roman plein d’action et d’humour que les jeunes apprécieront je crois. Moi en tout cas, j’en ai apprécié la lecture même si j’ai été un peu refroidi par certaines faiblesses. J’aborderai d’abord les forces du récit car il m’a quand même gardé captif et intéressé.

D’abord l’écriture suit une dynamique constante. Le fil conducteur est clair et sans déviance. Avec des chapitres courts, ça rend le tout facile à lire. Les principaux personnages sont attachants. Mon préféré est Rod, le petit frère d’Adélaïde, un jeune intello débordant d’imagination et obsédé par les éléphants parce que son père a été tué par un éléphant. Rod est probablement le plus caricatural des personnages de ce roman. Son évolution dans le récit est graduelle et constante jusqu’à ce que l’âme du héros éclate au grand jour.

En général, tous les personnages ont un ptit quelque chose qui plaît. Ça devrait plaire aux jeunes d’autant que dans ce récit, ce sont des ados qui mènent l’enquête en réalité, faisant passer les policiers pour un peu lourdauds. Le style d’écriture est agréable et enlevé. Plusieurs passages m’ont arraché des sourires…je ne me suis pas ennuyé.

La faiblesse du récit tient dans son aspect caricatural. Par exemple, je mentionne le fait que l’héroïne, Adé a 15 ans alors que le public visé est je crois plus jeune. Aussi, le portrait social des jeunes filles de 12-14 ans est peu flatteur et je ne suis pas sûr que les jeunes filles l’approuvent, le thème de la *pouffe* étant omniprésent dans ce roman. Je peux aussi mentionner le fait que le récit a toutes les apparences d’une histoire de filles alors que c’est un garçon qui a le fin mot de l’histoire sans compter le fait que le tueur en série est d’une naïveté peu crédible. Enfin, la finale est simpliste et tirée par les cheveux même si elle est empreinte d’originalité. Quoiqu’il en soit, l’auteure fait patauger les adultes dans son histoire…ce n’est pas pour déplaire aux jeunes.

Je pense que le jeune public appréciera ce livre et les adultes aussi. Je note au passage que le récit est porteur d’une intéressante réflexion sur des thèmes qui concernent directement la jeunesse : l’estime de soi, le conformisme, le harcèlement, l’authenticité et surtout LA TOLÉRANCE. Ces thèmes relèvent du *non-dit* dans l’histoire mais ils m’ont semblé terriblement perceptibles.

…une agréable lecture…divertissante et drôle…

Luc Blanvillain est un écrivain français né à Poitiers en 1967. Au moment d’écrire ces lignes, il enseigne dans un lycée. Il en profite pour donner libre cours à sa passion de l’écriture et de la créativité en montant avec ses lycéens des ateliers d’écriture, de nouvelles alternatives et du théâtre. Il écrit d’abord pour les adultes mais se tourne rapidement vers la littérature jeunesse. Encouragé par le succès de son premier livre pour les jeunes : CRIMES ET JEANS SLIM en 2010, il récidivera avec plusieurs autres titres don UNE HISTOIRE DE FOUS en 2011, OPÉRATION GERFAUT en 2012, CUPIDON POWER en 2013 et son titre le plus récent : WI-FI GÉNIE, publié en 2014 chez Scrineo.

BONNE LECTURE
JAILU
JANVIER 2016

LA MORT ENTRE LES LIVRES

Crimes à la librairie
Commentaire sur le recueil

*L’heure est venue. Discrètement, il prend
un verre de vin rouge et y laisse tomber
quelques gouttes de funeste poison. Un
convive le regarde d’un air réprobateur
mais poli.
-C’est pour ma pression artérielle…
(Extrait : UN CADAVRE AU CRÉPUSCULE de
Robert Soulières, du recueil CRIMES À LA
LIBRAIRIE, Éditions Druide, 2014, 734 pages)

CRIMES À LA LIBRAIRIE est un recueil de seize nouvelles écrites par des auteurs québécois sous un thème unique. La meilleure façon de décrire cet ouvrage est encore de citer le réalisateur du projet Richard Migneault dans l’avant-propos du Collectif : *Je vous invite donc…à rencontrer ces seize écrivains de chez nous pour nous amener ailleurs au cœur même de leur imaginaire. Pour stimuler leur créativité et votre curiosité, je leur ai donné un devoir pas très facile à réaliser…faire de la librairie une véritable scène de crime, transformant du coup chaque livre qui s’y trouve en témoin de l’énigme, du suspense, de l’insoutenable* (Richard Migneault, extrait). Cette anthologie regroupe autant d’auteurs de renoms que ceux les plus prometteurs de la relève. La crème de la littérature québécoise y est. Polars, récits noirs et frissons au programme.

LES NOUVELLES :
-PUBLIC CIBLE de Patrick Sénécal
-LE LIBRAIRE ET L’ENFANT de Martine Latulippe
-UNE LONGUE VIE TRANQUILLE de Martin Michaud
-LE PSAUME DU PSOQUE de Benoît Bouthillette
-DES HEURES À LA LIBRAIRIE de Chrystine Brouillet
-UN CADAVRE AU CRÉPUSCULE de Robert Soulières
-L’HOMME QUI DÉTESTAIT LES LIVRES de Sylvain Meunier
-PERINDE AC CADAVER d’André Jacques
-JUNGLE JUNGLE de Jacques Coté
-DERNIER CHAPITRE AU BOOKPALACE de Florence Menay
-MON COMBAT de Mario Bolduc
-233°C de Johanne Seymour
-ROUGE TRANCHANT de Camille Bouchard
-LE PALMARÈS de Richard Ste-Marie
-DEMI-DEUIL d’Arianne Gélinas
-RARES SONT LES HOMMES de Geneviève Lefebvre

La mort entre les livres
*-Oui je vais signer.
-Bon là tu parles. Good man!
Robinson griffonna deux mots
«fuck off»

et remit la feuille à Bennet. En
voyant l’affront de ce jeune
insolent, il devint rouge de colère.
(Extrait de JUNGLE JUNGLE de Jacques
Côté, du recueil CRIMES À LA LIBRAIRIE)

CRIMES À LA LIBRAIRIE est le fruit d’une très intéressante expérience dirigée par Richard Migneault qui a réuni 16 auteurs québécois autour d’un thème bien précis : un crime dans une librairie, sujet original s’il en est car avec son atmosphère tamisée, son calme bucolique et l’attraction qu’elle exerce sur les esprits en quête de mots et d’histoires, la librairie est un endroit qui ne se prête pas beaucoup au meurtre. Ce thème est une trouvaille qui a mis en lumière tout le talent des auteurs sélectionnés et bien sûr la puissance de leur plume. L’objectif de l’expérience est simple : faire connaître l’univers du polar québécois et le résultat a donné une remarquable anthologie qui m’a accroché car elle m’a permis de faire des découvertes très intéressantes.

Bien sûr j’y ai retrouvé des auteurs avec lesquels j’étais déjà familier comme Patrick Sénécal, Robert Soulières, Christine Brouillet et Martin Michaud, mais j’ai aussi découvert des auteurs qui m’ont surpris et mon donné le goût d’explorer davantage leur œuvre et leur style comme par exemple Geneviève Lefèbvre dont la nouvelle RARES SONT LES HOMMES est particulièrement oppressante.

En ce qui me concerne, la qualité des textes va de très bonne à excellente. Les textes varient beaucoup en intensité, en recherche et en originalité. Comme dans tous les recueils, il y a des bonnes nouvelles, il y en a de moins bonnes. Je ne prétends pas vous dire quelles sont les meilleures mais j’ai particulièrement accroché sur la nouvelle de Martine Latulippe LE LIBRAIRE ET L’ENFANT. Développer une histoire de meurtre dans une librairie demandant déjà beaucoup d’imagination, y impliquer un enfant rend encore plus complexe le défi littéraire sur le plan contextuel…un défi bien relevé par L’auteure qui se spécialise dans la littérature pour enfants. C’est ce qu’on pourrait appeler une double-vie littéraire.

J’ai aussi beaucoup apprécié la nouvelle d’Ariane Gélinas DEMI-DEUIL, un récit basé sur le parfum de la libraire, qui exhale jusqu’à rendre fou. Cette nouvelle n’est pas sans me rappeler l’œuvre célèbre de l’écrivain allemand Patrick Süskind LE PARFUM dont j’ai déjà parlé sur ce site. Comme je l’ai déjà précisé, décrire une odeur avec justesse et émotion est déjà un énorme défi.

 

Martine Latulippe à gauche et Ariane Gélinas

 

Je crois que grâce à l’initiative de Richard Migneault, la littérature québécoise s’est enrichie d’un fleuron qui place le polar québécois au rang de littérature de haut niveau. Il serait intéressant de répéter l’expérience avec des auteurs québécois en émergence. Les résultats pourraient être fort intéressants.

Directeur d’école à la retraite, Richard Migneault est un défenseur de la littérature québécoise. Animateur du blogue POLAR, NOIR ET BLANC et coordonnateur des Prix TENEBRIS des PRINTEMPS MEURTRIERS DE KNOWLTON, il s’est donné pour mission de faire connaître les auteurs québécois de polar en Amérique et en Europe. Il intensifie sa mission en réunissant 16 écrivains québécois autour d’un même thème, ce qui nous a donné l’excellent recueil CRIMES À LA LIBRAIRIE.

BONNE LECTURE
JAILU
JANVIER 2016

 

 

LE RÉCIT DE L’OPÉRATION WALKYRIE

La chance du diable
Le récit de l’opération Walkyrie

Commentaire sur le livre d’
Ian Kershaw

*…je m’adresse aujourd’hui à vous pour deux
raisons : 1. Que vous puissiez entendre ma
voix et sachiez que je ne suis pas blessé et
que je vais bien; 2. Mais aussi que vous soyez
au courant des détails d’un crime qui est sans
équivalent dans l’histoire de l’Allemagne.*
(extrait du discours de Hitler dans la nuit du 21
juillet 1944 dans LA CHANCE DU DIABLE de Ian
Kershaw, Flammarion 2009, num. 150 pages.)

LA CHANCE DU DIABLE raconte, au fil des heures, le déroulement de la célèbre OPÉRATION WALKYRIE lancée le 20 juillet 1944, alors qu’une bombe éclatait dans la tanière du Loup, le quartier général d’Hitler qui était sur place avec ses principaux généraux. On sait qu’à ce moment, Hitler était le seul obstacle qui empêchait de mettre fin à une guerre définitivement perdue pour l’Allemagne. Kershaw raconte comment cette opération, qui a eu un effet d’ouragan sur le Parti Nazi et l’Allemagne, a lamentablement échoué, s’étant enlisée dans un amalgame de malchance et de confusion. Mais si les conjurés ont été malchanceux, c’est que quelqu’un quelque part a été chanceux…l’histoire démontre en effet qu’Hitler a eu, dans les faits la chance du diable. Sa vengeance fût cruelle et sans appel…

Veine ou déveine?
*Entrer dans la conjuration contre Hitler, ou même
flirter avec elle, c’était mesurer, au fond de soi,
la distance qui vous séparait de vos amis, de vos
collègues, de vos camarades, entrer dans un
monde crépusculaire où les dangers étaient
immenses et s’isoler socialement, idéologiquement
et même moralement.*
(Extrait : LA CHANCE DU DIABLE le récit de l’opération
Walkyrie)

Ce livre raconte, presqu’en temps réel, les origines, l’organisation et le déroulement de la célèbre opération Walkyrie qui visait à assassiner Adolph Hitler le 20 juillet 1944 dans sa *tanière du loup*, c’est-à-dire son quartier général et par la suite réaliser un COUP D’ÉTAT qui devait en principe, permettre de négocier une capitulation honorable (car la guerre semblait irrémédiablement perdue pour l’Allemagne) et permettre une reconstruction de l’Allemagne.

C’est un livre crédible. S’il évoque principalement l’incroyable chance d’Hitler d’avoir échappé à autant de tentatives d’assassinat, dont celle de l’opération Walkyrie, (qu’Hitler s’en soit sorti alors qu’il était à peine à quelques mètres de la bombe tient pratiquement du miracle), le livre met aussi en perspective la malchance évidente des cerveaux de l’opération dont Von Stauffemberg et évoque aussi des faiblesses qui ne sont pas étrangères à l’échec de l’opération : de la confusion, de l’indécision de plusieurs membres de l’organisation (peut-être exacerbée par la crainte d’Hitler et des SS) et d’évidents problèmes de communication.

C’est un récit au rythme très élevé qui couvre tous les aspects de l’opération depuis les origines jusqu’à l’exécution des conjurés et qui m’a éclairé de façon satisfaisante relativement aux effets de Walkyrie sur l’évolution du nazisme et sur l’incroyable paranoïa qui caractérisait Hitler vers la fin de son règne. J’ajoute à cela plusieurs passages éclairants sur le contexte politique, humain et spirituel entourant Walkyrie.

La faiblesse évidente du livre réside dans une certaine étroitesse des mises en contexte et l’absence de référence : pas de prologue (il aurait été intéressant de voir par exemple quelles leçons les Allemands ont retenues de la première grande guerre, si leçons il y a), pas de bibliographie et pas d’organigramme, ni politique ni militaire. Je vous avoue que je me suis pas mal perdu dans l’extraordinaire complexité de l’organisation militaire allemande qui déborde d’innombrables généraux, de chefs d’état-major, de colonels et colonels généraux, de lieutenants aux multiples affectations et j’en passe…

Je vous recommande donc ce livre mais je vous avertis qu’il nécessite une certaine concentration. L’auteur étant un grand spécialiste accuse je crois un petit manque d’empathie envers le lecteur.

Enfin, il serait intéressant qu’un auteur éclairé bâtisse une uchronie à partir de Walkyrie. En effet, imaginez un instant que l’opération ait réussi…

Ian Kershaw est un historien, spécialiste de la seconde guerre mondiale et du nazisme, né le 29 avril 1943 à Oldha (Grand Manchester) en Angleterre. Il a écrit entre autres une biographie d’Hitler en deux tomes, considérée encore aujourd’hui comme une référence majeure sur le plan historique. Le principal argument de Kershaw sur l’installation de la dictature nazie repose sur le racisme confinant à la xénophobie, des dirigeants dénués de jugement, sur Adolph Hitler lui-même, en particulier sur son extraordinaire pouvoir charismatique… Au moment d’écrire ces lignes, Ian Kershaw est professeur d’histoire moderne à l’Université de Sheffield. Il est aussi membre de plusieurs sociétés honorifiques et historiques dont la BRITISH ACADEMY et la ROYAL HISTORICAL SOCIETY.

Adaptation au cinéma :
WALKYRIE

L’opération Walkyrie est brillamment reconstituée dans le film de Bryan Singer : WALKYRIE, sortie en 2009 avec Tom Cruise (qui incarne le colonel Von Stauffemberg)  à la tête d’une solide distribution dont Bill Nighy dans le rôle de Friedrich Oldbricht et Tom Wilkinson dans le rôle du général Fromm. L’adaptation est d’une précision historique et contextuelle fort intéressante. Je recommande de le regarder avant la lecture du livre, si celle-ci figure dans vos projets.

 

 

 

 

 

BONNE LECTURE
JAILU
JANVIER 2016